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Karl Abraham (1877-1925) - psychanalyste

Karl Abraham est un médecin allemand qui travaille tout d'abord à Zûrich dans les années 1904-1907 aux côtés de Bleuler et de Jung. C'est Jung qui fait découvrir la psychanalyse à Abraham. Le travail d'Abraham sera reconnu et encouragé par Freud, même si Freud jugera finalement insuffisant l'édifice théorique des thèses de son disciple - nous y reviendrons à la fin de cet article. Abraham est l'un des premiers à suivre Freud dans sa théorie de la sexualité et notamment dans l'extension du concept de libido, concept qui peut s'appliquer à l'ensemble des stades du dévelopement de l'individu, en particulier dans les phases d'érotisme pré-génital de la sexualité infantile. Abraham entend démontrer que non seulement le caractère des adultes est en grande partie déterminé par la qualité de leur expérience érotique pré-génitale ( stades oral et anal) mais aussi que les névroses et les psychoses de l'adulte peuvent être comprises comme une régression de l'individu qui se manifeste par une fixation de sa libido à une étape archaïque du développement de sa sexualité infantile. Pour Abraham, certaines composantes de la sexualité infantile subissent une transformation partielle qui détermine les traits de caractère de l'individu parvenu à l'âge adulte. La forme "normale" et équilibrée du caractère de l'adulte ( finalement assez rare) proviendrait d'une union harmonieuse des traits de caractère hérités de toutes les sources instinctuelles primitives. Abraham distingue six stades dans l'organisation libidinale (et donc 5 stades de régression possible). Nous nous intéresserons ici aux 4 premiers stades, à savoir aux deux stades oraux ainsi qu'aux deux stades anals. Abraham est le premier psychanalyste à proposer une classification complète des niveaux d'organisation de la libido qui intègre également les niveaux de développement de l'amour objectal et la question de l'ambivalence ( amour/haine).

Indépendamment de la valeur scientifique ( quelle valeur explicative?) ou médicale ( quelle efficacité clinique?) de son travail, ce qui retiendra notre attention, c'est la précision avec laquelle chaque caractère adulte peut être décrit et interprété à la lumière de cette classification. 

 

Tableau

 

Au cours de la première enfance, l'individu ressent un plaisir intense dans l'acte de la succion et ce plaisir ne saurait être attribué au seul acte de se nourrir: il est essentiellement conditionné par la forte capacité érogène de la bouche. Très vite le dévelopement psychique de l'enfant l'amène à renoncer à une partie de ce premier investissement libidinal et à le transférer sur d'autres niveaux: d'une part l'apparition des dents lui apprend le plaisir de mordre (stade 2) et, d'autre part, l'apprentissage de la propreté par la maîtrise progressive des sphincters (stades 3 et 4) vient compléter et transposer sur d'autres parties du corps les possibilités de plaisir.

Stade 1:

Lorsque la phase orale s'est bien déroulée et qu'elle est suivie d'une phase anale toute aussi satisfaisante pour le sujet, il peut arriver que le caractère de l'adulte soit presque entièrement soumis à l'influence orale. Ces personnes affrontent la vie avec un optimisme inébranlable qui les aident souvent à réaliser leurs projets dans la vie. Mais pour les adultes dont la fixation libidinale orale a été trop importante (enfant gâté dans la période d'allaitement) leur attitude envers la vie montre qu'ils s'attendent à ce que le sein maternel coule éternellement. Ces deux premiers types d'individus ( satisfaits au stade oral) seront le plus souvent des personnes aimables et sociables, mais le second type manquera d'initiative et d'enthousiasme. Il conduit à l'exemple du fonctionnaire névrosé qui n'est capable d'exister que lorsque tous les actes de sa vie ont été fixés à leur place une fois pour toutes. Pour lui, la condition nécessaire à la vie est que ses moyens d'existence lui soient assurés jusqu'à sa mort. Il préfère renoncer à toute possibilité de succès personnel pour recevoir un revenu certain et permanent.

En revanche, une insatisfaction marquée durant la période d'allaitement transforme la personne en une éternelle demandeuse, soit sous forme de modestes prières sans cesse réitérées, soit sous forme d'exigences agressives. Les arguments rationnels n'ont pas de prise sur leurs structures psychiques: ils reviennent à la charge, supplient et insistent pour obtenir. Ce sont souvent des personnes "sangsues" qui ont horreur de la solitude et dont l'impatience est un trait caractéristique. Ce vampirisme de l'autre se traduit parfois par un retournement de leur ardent désir de recevoir par la bouche (étant enfant) en un besoin irréfréné, à l'âge adulte, de donner par la bouche en communicant sans cesse sous forme d'une logorrhée qui traduit alors un sentiment de trop plein (s'accompagnant parfois d'un besoin d'uriner névrotique). Chez tous les individus marqués par la phase orale, l'activité fantasmatique de la parole est chargée d'une valeur narcissique considérable.

 

Stade 2:

Avec l'apparition des dents l'enfant éprouve le plaisir de mordre. Pendant cette période, il porte à sa bouche tous les objets à sa portée et essaye de les déchiqueter. Les relations ambivalentes avec le monde extérieur commencent à se mettre en place et il investit aussi bien la face hostile que la face amicale de ses relations aux êtres et aux choses. Plus le stade précédent aura manqué d'équilibre (enfant déçu ou gâté par la succion) plus le plaisir de mordre sera intense, ce qui représente la forme la plus primitive du sadisme. Le début de la formation du caractère s'accomplit alors sous le signe d'une ambivalence marquée ( envie = succion contrariée et hostilité = morsure). La convoitise pour les objets pourra contribuer à l'élaboration d'un caractère particulièrement possessif, jaloux, envieux, pouvant confiner à l'avarice au stade sadique-anal (attrait pour la rétention des objets). D'autres excès et régressions de l'investissement libidinal à ce stade peuvent également conduire à la cruauté et à toutes formes de sadisme.    

 

Stades 3 et 4 (stade anal):

L'éducation de l'enfant à la propreté le contraint de manière double et contradictoire: d'une part il doit évacuer correctement (défécation) et, d'autre part, il doit le faire à intervalles précis en apprenant à se retenir.Tantôt il doit renoncer à une tendance coprophile, tantôt il doit renoncer au plaisir de l'évacuation. L'apprentissage de la propreté contrarie donc toujours deux tendances naturelles de l'enfant. Au stade 3, la fixation de la libido comme plaisir de l'évacuation peut venir renforcer les tendances agressives/sadiques du stade 2.

Les traits de caractère particulièrement prononcés du stade anal peuvent être: l'amour de l'ordre, une parcimonie confinant à l'avarice, et une obstination pouvant aller jusqu'à l'opposition violente. La coprophilie du stade 3 (intérêt porté aux fèces) sublimée après un refoulement réussi, se transforme à l'âge adulte en plaisir de peindre, de modeler... ou bien, sous forme réactionnelle, à un impérieux besoin de propreté. Freud avait déjà montré l'équivalence symbolique entre les fèces et l'argent ou avec  les choses précieuses. Le stade 4 (plaisir de la rétention des selles) façonne des caractères de grande persévérance mais qui ont une tendance à différer leurs actes, tout en étant convaincus de pouvoir faire toute chose mieux qui quiconque.

Le stade anal met à rude épreuve le narcissisme de l'enfant: même si l'accomplissement de l'acte ritualisé lui inflige une blessure narcissique (l'autosatisfaction libidinale n'est pas entravée avant les exigences de l'éducation), les progrès qu'il effectue dans la propreté et dans l'autonomie lui apportent les louanges de ses parents et la joie de la réussite. C'est la raison pour laquelle la demande de propreté de la part des parents ne doit pas survenir trop tôt sinon l'enfant vit son apprentissage dans la crainte, ce qui fixe la libido sur une position narcissique primaire, pouvant entraîner des troubles dans la capacité à aimer. Il est essentiel que l'enfant prenne conscience de sa valeur dans l'exercice des fonctions d'excrétion: la jouissance narcissique de l'excrétion entraîne une représentation infantile de toute-puissance que l'on retrouve à l'âge adulte dans l'usage du "trône" (les cabinets comme lieux de toute puissance). Il est dommageable d'infliger une destruction prématurée de cette "mégalomanie infantile" au risque d'engendrer un sentiment d'insuffisance et de manque de confiance en soi. A contrario, si l'individu demeure dans la toute puissance du stade anal, sa socialisation s'avérera problématique: il pourra développer un caractère prétentieux et arrogant, sous estimer autrui et mépriser toute activité qu'il devra partager avec d'autres. Ces névrosés fournissent le plus gros du bataillon des éternels insatisfaits. Le caractère anal est particulièrement sensible à toute ingérence dans son système d'ordre et dans la planification de son emploi du temps. Il a une forte tendance à rejeter les ordres et attend au contraire des autres qu'ils se montrent dociles dès qu'ils ont eux-mêmes imaginés un système et son ordonnancement précis. Ces personnes apprécient les réglementations et les modes d'emplois de toutes sortes. Elles éprouvent le besoin de classer, d'enregistrer, de conserver. Au stade 4, le surinvestissement libidinal de la possession explique l'attachement des personnes aux objets, lesquels, même cassés, usagés ou obsolètes, vont venir s'entasser dans les greniers, sous pretexte qu'ils pourraient de nouveau servir un jour... Ces névrosés sont dans l'incapacité à jeter. Le stade 4 est aussi particulièrement marqué par le contrôle de la défécation, le droit à en décider ou même le droit à la retarder. Il ne faut pas oublier que la défécation constitue le premier moment du don chez l'enfant. Le névrosé anal sera comme obsédé par la préservation de son droit à donner et à décider, de lui-même, du moment et du montant de ce don, de manière parfois totalement irrationnelle. Ainsi ces maris qui s'opposent sans raison valable à telle ou telle dépense de leur femme pour leur accorder ensuite plus qu'elles ne demandaient... Globalement, les névrosés du stade anal auront besoin, dans les états anxieux, soit de s'investir dans des tâches de contemplation d'objets ou de collections, soit de faire "les comptes" de leurs dépenses, ou encore de se "déconstiper" par des dépenses d'argent soudaines et le plus souvent déraisonnables.

Un autre type de caractère est engendré lorsque l'enfant n'a pas eu à faire correctement et pleinement l'expérience de l'autonomie de la selle parce que, par exemple, ses défécations ont pu être déclenchées par ses parents (laxatifs, lavements, lutte de chaque instant contre la constipation...) Les névrosés de ce type refuseront de prendre toute initiative personnelle. Dans la vie pratique, ils attendent qu'un bon père ou une bonne mère viennent écarter tout obstacle sur leur chemin. Ils attendent qu'on les décharge du moindre effort.

A l'opposé, si les tendance anales sont investies de manière harmonieuse et qu'elle demeurent équilibrées, l'individu pourra développer des qualités comme la persévérance et le goût du travail bien fait, ce qui, cette fois-ci, le fera reconnaître dans la vie en société.

Mais, dans tous les cas où le caractère anal est fortement marqué, toutes les relations humaines entrent dans la catégorie de l'avoir (garder) et du donner (don pas toujours réciproque, évidemment...) se résumant parfois par un filtre binaire du rapport à autrui: quiconque me donne est un ami, quiconque me demande est un ennemi. Ces personnes sont envieuses et jalouses. Lorsque la névrose confine à l'avarice, l'individu ne parvient même plus à effectuer des dépenses pour des objets périssables ou pour des satisfactions passagères. Il ne lui faut que du durable et du conservable. Cela peut impacter juqu'à leurs choix alimentaires. Ils en arrivent à identifier le contenu de leur corps avec l'argent. Un déplacement de l'avarice sur l'argent peut devenir aussi une avarice de leur temps: ils détestent alors l'inaction, leur temps doit être occupé par des activités "utiles", ils ne savent pas rester sans rien faire, et redoutent plus que tout les dimanches qui constituent pour eux une interruption insupportable de leur travail. Ces malades croient gagner des minutes et perdent en réalité des heures accaparés par leurs obsessions. Ils sont le plus souvent multi-tâches et ne peuvent aller par exemple à la selle sans quelque chose à lire.    

Théorie du caractère et psychanalyse:

Il est indéniable qu'Abraham fut le premier à aller aussi loin dans la formulation d'une théorie des origines des traits du caractère. Cependant l'étude du caractère adulte, s'il témoigne bien, le plus souvent, de telle ou telle névrose, voire d'un état psychotique, ne nous indique pas par quels mécanismes psychologiques (destins des pulsions, topique de la libido, inscription dans l'inconscient,...) et métapsychologiques (donnation de sens, symbolisation dans le langage, fonction hallucinatoire de l'imaginaire,...,) se produisent les psychonévroses de défense. Certes, Abraham pointe une anormalité dans le passé du sujet qui, pour lui, détermine le stade auquel doit régresser sa psychonévrose de défense, mais Freud, puis Lacan, lui reprocheront d'avoir produit une théorie mécaniste, déterministe, qui passe à côté de la véritable explication, selon eux bien plus complexe du point de vue psychanalytique. Pour Abraham, notamment dans son article capital de 1924, "Esquisse d'une histoire du développement de la libido", le névrosé obsessionnel régresse à l'étape sadique-anale conservatrice et dominatrice (stade 4) tandis que le maniaco-dépressif passe cette barrière et régresse plus archaïquement à l'étape expulsatrice et destructrice (stade 2). La régression au stade 1, auto-érotisant, et qui ne permet ni la relation objectale ni la construction d'un monde, se rapporte à la schizophrénie. La psychose de défense du stade 3 correspond à la paranoîa (position narcissique primaire: "les autres" sont tous des ennemis potentiels. Le découpage des relations sociales se fait entre amis (très peu, car devant être non entravants) et ennemis (toutes les personnes qui apparaissent comme sources de contradictions, c'est à dire presque tout le monde). La régression au stade 5 ( stade génital non développé dans cet article) est significative de l'hystérie ( imagination totalement préoccupée par la sexualité avec pulsions partielles détournées des organes génitaux vers d'autres parties du corps).

Ce tableau clinique hiérarchisé, même s'il paraît présenter un fort pouvoir explicatif, fera donc l'objet de la critique de Freud puis de Lacan. Comment le malade sera-t-il guéri une fois découvert le stade de régression de sa pychonévrose de défense? Comment faut-il mener la cure si l'on ne connaît pas les enjeux métapsychologiques de la construction du sujet?  

Pour Freud on ne peut pas attribuer de manière déterministe une pathologie à une étiologie constitutive anormale dans l'enfance car, en réalité, la constitution anormale infantile est plutôt la règle commune... Freud ne croit pas à une régression comportementale massive du sujet, mais à une régression psychique partielle qu'il convient de mettre à jour. Freud trouve finalement verbeuse et non métapsychologique ( que se passe-t-il vraiment dans le conscient et l'inconscient?) cette notion de personnalité et ses corollaires comme le "développement", "l'inhibition", et la "régression comportementale". Là où Freud cherche à faire naître une science, Abraham en serait encore à une approche romantique, pour ne pas dire romanesque du caractère humain. Pour Freud, il n'y a pas de caractère "instinctif" du comportement sexuel humain: la pulsion sexuelle est toujours transformée chez l'homme de par la participation du psychisme. D'où les diverses perversions relatives à la diversité des objets sexuels. La pulsion sexuelle n'est jamais simple mais elle est composée de pulsions partielles. Bref, la sexualité humaine n'a pas les caractères de l'instinct, elle s'effectue par une régression topique hallucinatoire. Il n'y a de sexualité que partielle et hallucinée. Dans le cas des psychoses, Freud rappelle à Abraham que le refoulement psychotique s'attaque non seulement à la représentation de mot consciente ( le langage est touché) mais encore à la représentation de chose inconsciente (délires, comportements aliénés...) La libido du psychotique n'investit pas l'objet sexuel mais le système signifiant tout entier, ce que rappellera aussi Lacan. En d'autres termes, contrairement à ce que propose Abraham, la régression psychotique n'est pas une régression dans les contenus sexuels des symptômes, mais une régression à l'hallucinatoire, où les mots eux-mêmes sont pris pour des choses. 

Lacan s'inscrira de son côté en faux contre les psychanalystes de la relation d'objet, car, pour lui, c'est le manque d'objet qui fonde la dimension symbolique.  

 

 

Tag(s) : #Philosophie, #Psychanalyse, #Psychologie

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