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Chinua Achebe (1930-2013) - écrivain
Chinua Achebe (1930-2013) - écrivain

Chinua Achebe est un écrivain africain né en 1930 à Ogidi dans l'est du Nigeria. Ses parents sont Ibo mais aussi de fervents chrétiens. En effet, les missionnaires anglais sont déjà là et le jeune Achebe commence ses études à l'école missionnaire. Cependant, son village vit aux rythmes des traditions et n'a pas encore subi la colonisation. Il est donc d'emblée au croisement de deux cultures: la culure Ibo et la culture anglaise chrétienne. Cette double influence déterminera son positionnement intellectuel et sera à la source de toute son oeuvre, dès son premier roman "Things fall apart" ( Tout s'effondre) qu'il écrit en réaction à ce qu'il considérait comme une description inexacte de la vie des africains telle que pouvaient l'imaginer un certain nombre d'européens... Achebe voulait faire un roman décrivant les africains au sein desquels il était né, des africains tels qu'ils vivent leur culture, loin des clichés d'un Conrad, voire même du parti pris raciste d'un Hemingway, pour lequel les africains sont des sauvages. Le monde s'effondre connaîtra un énorme succès, à un point tel que plusieurs pays ont commémore en 2008 le cinquantenaire de la parution du roman.

Pour la première fois dans la littérature occidentale, Achebe raconte les conséquences des débuts de la colonisation sur la vie d'un village africain, du point de vue des africains eux-mêmes, et sans idéaliser pour autant la culture Ibo. Achebe décrit un monde qui se suffisait à lui-même, (certes avec ses imperfections) mais qui va littéralement s'effondrer au contact de la colonisation.

La civilisation Ibo est typiquement africaine: les ibos respectent scrupuleusement leurs coutumes et leurs règles. Un certain nombre de ces règles coercitives -et qui paraîtraient totalement irrationnelles et inhumaines à des occidentaux- scellent les fondements de leur société de par leur caractère sacrificiel, mythique et symbolique, où la violence a souvent court. Par exemple, Ils n'acceptent pas la naissance des jumeaux qui sont sacrifiés, abandonnés dans une forêt "maudite". Les lépreux et les albinos ne sont pas considérés comme des humains, ils sont exclus et n'ont pas droit à une sépulture. Parfois, sur décision de la prêtresse ou du conseil des anciens, tel ou tel homme sera sacrifié. En cas de conflit entre deux clans, pour éviter la guerre, une vierge et un jeune garçon seront soustraits à leur famille et seront donnés au clan adverse. Toute la vie sociale est rythmée par des fêtes, des rites initiatiques et par ces moments sacrificiels qui fondent, de par leurs excès, le lien social.

L'arrivée des blancs bouleverse de fond en comble cet édifice. Au départ, les missionnaires n'ont nul besoin de l'emploi de la force contre les Ibo car ceux-ci sont respectueux des autres cultures. Leur hospitalité constituera leur perte originelle. En laissant les idées chrétiennes se diffuser, les Ibos perdront progressivement leurs coutumes et leur religion. Les Dieux des Ibos, multiples, parfois injustes et irrationels, ne feront pas le poids avec le Dieu chrétien, un et trinitaire, miséricordieux et rationnel. Les faibles et les parias seront les premiers convertis. Les chants chrétiens, les églises, les sermonts, la dénonciation des superstitions et des faux dieux feront le reste. Lorsque les gardiens de la tradition Ibo, les guerriers valeureux et les chefs de clan comprendront le danger, il sera trop tard, et les missionnaires n'auront besoin que de petites interventions de police pour mâter cette rébellion inoffensive, parce que devenue minoritaire. Lorsque Okwonko, le héros du roman, garant de la transmission de la culture Ibo -et qui a lui même subi tout au long de sa vie les cruelles décisions de la société Ibo à son encontre-, se rendra compte de l'effondrement et de la dislocation complète de sa culture, il choisira le suicide, sa vie entière n'ayant alors plus le moindre sens.

La force d'Achebe, c'est qu'il ne juge à aucun moment ni la civilisation Ibo, ni les valeurs chrétiennes apportées par les missionnaires. Il décrit au plus juste comment le rapport de force entre les traditions autochtones et la religion chrétienne ne peut tourner qu'à l'avantage de cette dernière. L'emploi de la force venant seulement parachever la colonisation. Ce n'est pas l'emploi des armes qui fait la conversion des âmes. Les armes sont certes la garantie d'avoir les pleins pouvoirs, de les conserver, et de faire taire l'ennemi, mais la conversion des âmes réside d'abord dans la force inhérente au christiannisme: celle d'accueillir en son sein les exclus du monde traditionnel et de faire taire l'esprit de superstition, la magie et la violence irrationnelle. Comme le montrera René Girard: le christ a été sacrifié sur la croix pour que les autres sacrifices cessent.

Un monde s'effondre, qui avait sa culture, sa cohérence, ses joies et ses peines. Achebe a rendu à l'afrique son authenticité, sa vérité, son histoire.

Le choc des civilisations, s'il dépend bien d'un rapport de force, est d'abord un choc des valeurs et des cultures. Et il conduit parfois les perdants à accepter de disparaître.

Tag(s) : #Philosophie, #Littérature
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