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Alexander Adriaenssen (1587-1661) - peintre
Alexander Adriaenssen (1587-1661) - peintre
Alexander Adriaenssen (1587-1661) - peintre

Alexander Adriaenssen est le fils du compositeur flamand Emmanuel Adriaenssen qui dirigeait une école de luth à Anvers. Nous sommes dans le Siècle d'or des Pays-Bas espagnols. A cette époque, les marins néerlandais dominent les mers du globe et rapportent au pays des richesses multiples en provenance des Amériques, de l'Inde, et d'Afrique du sud. Au XVIIeme siècle, les hollandais vivent dans l'opulence. Même le niveau de vie d'un simple paysan est incomparablement supérieur à celui de tous ses homologues européens. La nourriture alors disponible, riche et variée, est le signe éclatant du niveau de vie de cette société: beaucoup de peintres immortaliseront dans leurs natures mortes, de Rubens à Rembrandt, cette profusion de fruits, de légumes, de poissons, de volailles, mais aussi de bon pain et de beurre. Jamais, sans doute, l'humanité n'avait connu cela en quelque autre endroit du globe: l'abondance, accessible et partagée par la majorité d'une population.

A cette époque, la Hollande tolère une certaine liberté de pensée, ce qui permet à un philosophe comme Spinoza de s'y réfugier et d'y diffuser ses idées. Un Descartes, passionné d'anatomie, peut venir la pratiquer sans craindre la censure religieuse.

Les Pays-Bas espagnols sont les premiers à entrer dans la modernité. La peinture hollandaise traduit souvent ce moment naïf et originel de l'esprit bourgeois objectif, comme Hegel aimait à le considérer.

Les hollandais du siècle d'or ont atteint la terre promise. Dieu a peuplé les mers de poissons en nombre infini, le blé pousse dans les campagnes, le pain et le beurre sont sur toutes les tables et les citrons ramenés du Sud accompagnent déjà les plateaux d'huîtres et de crabes.

La nature est un magasin qui pratique la multiplication des poissons et des pains. Tout cela appartient à l'homme conquérant, qui devient comme "maître et possesseur de la nature", selon la célèbre formule de Descartes.

Alexander Adriaenssen (1587-1661) - peintre
Alexander Adriaenssen (1587-1661) - peintre

Les poissons découpés en tranches ne sont que des butins, de la "nature morte" prête à être ingérée. La supériorité de l'homme est dans sa pensée, dans la vie de l'esprit, tandis que face à lui, la nature soumise est de la chair dont l'homme se repaît.

La consommation et la domestication de la nature ont commencé. Jamais les peintres des grottes de Lascaux n'auraient pensé peindre leurs animaux sacrés découpés en tranches... Avec Adriaenssen et d'autres maîtres hollandais, il s'agit de peindre nourritures et repas, non pas pour faire naître une mauvaise conscience, non pas pour dénoncer cette orgie de victuailles, mais bien plutôt pour l'assumer pleinement. La nourriture est un signe extérieur de richesse, l'étalage de la domination de l'homme, une représentation du plaisir de la chair.

Un bourgeois qui réussit, ingurgitera et mastiquera de la chair. La nature morte est belle comme un appétit insatiable. Où il apparaît que la beauté est la fille du besoin et du désir. On goûte d'abord avec les yeux.

​Cette représentation ne se fait pas sans une certaine religiosité: une lumière oblique éclaire ces compositions mises en valeur par la technique du clair-obscur. Les animaux ne sont pas sacralisés, loin s'en faut: le peintre ne leur témoigne pas de respect particulier. Non, il s'agit d'un nouveau rapport avec la nature, ces animaux sont de bons produits pour la table et pour l'art culinaire.

Il ne s'agit pas non plus de ces "vanités", peintures très en vogue à l'époque, au sein desquelles le peintre plaçait un crâne humain, afin d'insister sur le caractère dérisoire de la vie, tout en exposant comme ici de la chair de poissons en tranches... Il arrive même à Adriaenssen de faire apparaître sur certains tableaux la tête espiègle d'un chat bien vivant juste à côté de ces poissons, nous rappellant ainsi que l'homme ne se distingue des animaux qu'en étant justement celui qui cuit ses aliments et qui prépare ses repas. 

La beauté est une séductrice qui, aux origines de l'humanité, a dû travailler à la survie de l'espèce, notamment du point de vue du choix des partenaires. Mais l'on rapproche plus rarement le thème de la beauté de celui de la question alimentaire. Il y a de l'avidité dans toute beauté qui attire le regard. Le désir a toujours faim ou s'y apparente. Les yeux ont d'abord eu pour fonction de procurer de la nourriture à l'homme et d'évaluer les risques à encourir pour l'obtenir. Quel chemin a-t-il fallu parcourir pour que l'humain en arrive à contempler sa nourriture au point de l'ériger en matériau artistique?

Obtenir de la nourriture en quantité suffisante pour soi et pour son clan, du poisson, du gibier, une récolte, des fruits..., devait procurer un sentiment de fierté, de satisfaction, et faire naître le sentiment du beau, dans une certaine religiosité. Mais c'est surtout l'art culinaire et l'art de la table qui constitueront les points culminants de cette évolution. L'homme est devenu l'animal capable de contempler son repas non seulement dans le réel mais aussi en peinture...

L'attitude esthétique consiste à imaginer et à construire à partir des données de la perception. D'où la possibilité du beau partout où l'esthétique est à l'oeuvre.
 
( Article modifié le 17juillet 2016, suite aux remarques pertinentes de deux fidèles lectrices: Anneh Cerola et Zooka)

 

 

Alexander Adriaenssen (1587-1661) - peintre
Tag(s) : #Peinture, #Philosophie

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