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Hendrick Aerts (~1565-1603) -peintre

Lorsque l'espace est grandiose, le temps semble s'arrêter. Aucun art ne ralentit le temps comme celui de l'architecture. Là où la sculpture cherche l'éternité dans la forme et pétrifie l'éphémère, là où la peinture nous montre le monde et l'interprète en lui donnant vie et sens, l'architecture inscrit l'homme dans l'espace et modifie son rapport au temps.

L'architecture est l'art de la relativité des physiciens: le temps et l'espace y sont interdépendants dans leurs intrications, dans leur rapports, dans leurs vitesses. Hendrick Aerts nous propose un cosmos, une mise en ordre du monde.

A la différence des espaces infinis que présente la nature ( le ciel, l'océan, les montagnes, les déserts,...) l'architecture délimite l'espace tout en luttant contre la pesanteur. Un monde humain s'édifie partout où l'homme habite et construit, mais l'élan architectural est d'abord la tentative de l'émancipation de l'homme et de l'élévation de sa pensée, par la maitrise de l'espace et par la victoire sur la pesanteur. Dans l'espace architectural, l'homme repousse les limites de la nécessité tout en se mettant à l'abri des contingences et des vicissitudes terrestres. L'architecture édifie, stabilise et apprivoise un espace qui libère la pensée et pacifie l'existence. Toute architecture est un lieu de recueillement, la maison de l'universel que contient chaque culture particulière.

Hendrick Aerts est l'un des premiers peintres flamands à s'approprier l'héritage italien de la maîtrise de la perspective. Pas plus d'une dizaine de ses toiles sont parvenues jusqu'à nous, mais nous savons que son oeuvre, centrée sur l'imaginaire architectural, a considérablement influencé la peinture flamande.

Seule la peinture ( et beaucoup plus tard le cinéma) peut représenter une architecture imaginaire. C'est là sa "supériorité" sur l'architecture réelle, car le peintre peut introduire à sa guise de la vie et du sens dans l'espace architectural, à plus forte raison si cet espace est imaginé.

Dans son architecture imaginaire, Hendrick Aerts a presque arrêté le temps. Son univers géométrique demeure ouvert et aéré. C'est un espace dédié à la respiration, à une promenade lente et sereine. La perspective des horizontales et des verticales se substitue au rythme de la vie. La pensée n'achoppe sur aucune contrainte, sur aucune limite. Le désir et le mouvement sont comme dissous dans la beauté des espaces.

La géométrie entraîne le regard loin de soi, là-bas, ou là-haut, vers les lignes de fuite. L'espace imaginaire s'insère harmonieusement dans l'espace naturel. La mathématique imaginaire a aboli le temps de la finitude humaine car l'espace géométrique ainsi rêvé immortalise le quotidien en une configuration spatiale inoubliable... Le monde des lois éternelles est écrit dans le langage des mathématiques: nous sommes dans le siècle de Galilée, qui précède Descartes et Pascal... L'imaginaire trouve dans la géométrie des signes d'éternité.

Hendrick Aerts peint à dessein un tableau où l'humanité ne pullule pas: contrairement à l'architecture urbaine contemporaine, le défi n'est pas ici d'empiler de l'humain. Il ne s'agit pas de gérer l'espace mais d'en faire don à l'homme. C'est pourquoi le rapport de proportionnalité entre la taille des personnages et la majesté des édifices, comme celui de la faible densité de la population fréquentant ces lieux, en regard de l'espace disponible, penche vers la prédominance des volumes libres. En conséquence, l'homme n'est pas écrasé, mais accueilli dans un espace qui répond à ses besoins et qui s'accorde avec son désir d'éternité. La paix s'empare des esprits: en pénètrant en ces lieux, chacun est délesté de toute agressivité. L'amitié partage ainsi l'espace et annihile les effets du temps.

La maison de Dieu est un espace géométrique qui prévoit et harmonise le rapport des âmes.

Hendrick Aerts (~1565-1603) -peintre

Cependant l'homme terrestre n'habite pas encore la demeure de Dieu. Dans "l'allégorie de l'amour et de la mort", Hendrick Aerts redonne vie et chair à ses personnages. Les hommes courent de nouveau vers les plaisirs de l'amour tandis que la mort rode en édictant ses arrêtés... Ici, la géométrie des espaces ne fait plus rien à l'affaire, et l'homme est au contraire ridiculisé, peint dans des attitudes risibles, qui font contraste avec la magnificence de l'architecture. Untel pince le têton d'une galante, tandis qu'un autre court vers sa dulcinée avec l'élégance d'un gallinacé...

La nature a repris ses droits: les désirs du corps ne sont pas les aspirations géométriques de l'esprit. Le corps travaille pour une autre éternité, celle de la fécondité et de la reproduction de l'espèce. Sur la droite du tableau, le peintre a placé un paon, animal très prisé à l'époque pour sa chair que l'on croyait imputrescible. Le paon était un symbole d'éternité et de fécondité. Il est la signature du tableau: tandis que la mort publie ses décrets, la vie et l'amour ont raison des hommes, marionnettes du coeur et du plaisir...

Dans l'espace géométrique des physiciens et des architectes, les hommes et les femmes sont les trous noirs du désir, où toutes les lois mathématiques sont considérablement modifiées. L'harmonie des sphères est celle de l'attraction du Dieu géomètre, tandis que les courbes des femmes défient les lois immuables de la géométrie!

Le peintre semble pourtant nous dire: horizontales, verticales, courbes, l'homme est sous l'emprise des formes. Certaines formes émancipent, d'autres oppressent. Ainsi l'homme est-il condamné sur cette terre à choisir entre la contemplation des espaces ou l'hypnose du désir charnel.

Tag(s) : #Peinture, #Philosophie

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