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abstinence

L'abstinence relève soit d'un choix personnel délibéré, soit d'un interdit d'origine religieuse, sociale, voire médicale. Dans les deux cas, l'abstinence est obéissance à une règle. Mais là où l'interdit est toujours synonyme d'une force coercitive, l'abstinence renvoie à la domination individuelle des plaisirs du corps et à l'édification de l'âme par sa résistance à la jouissance immédiate. Renoncer à jouir ici et maintenant, aujourd'hui comme demain, afin de devenir autre, tel est l'un des enjeux de l'abstinence. L'abstinence est un parcours initiatique, au même titre que le plaisir lui-même...

Le plaisir le plus raffiné, le plus élaboré, celui qui engage manifestement toute la personnalité de l'individu, tout du moins dans l'occident moderne, est celui de l'amour. L'amour représente pour chacun, depuis la tendre enfance, dès l'âge des contes de fées, le nec plus ultra de la félicité hormonale et spirituelle. Qu'en est-il de l'abstinence en matière d'amour? Non seulement l'amour de Dieu semble conciliable avec les voeux du célibat et de la chasteté, mais, de fait, l'amour entre mortels prend le plus souvent une forme exclusive. L'amour de l'être aimé est le plus souvent exclusif d'autres rivaux: le coeur amoureux ne se partage pas. L'amour est amour de l'Unique, il est par définition abstinence, à l'exception de l'élu(e).

Mais il y a plus, car l'amour et l'eau fraîche ne suffisent pas. Ni Dieu ni la Nature n'ont prévu pour l'homme la jouissance permanente et perpétuelle. La jouissance elle-même est l'acmé du manque. Hélas, l'amour lui-même ne suffira pas. La félicité a besoin d'aller au-delà. Au cœur même de son aveuglement, l'amour finira par faire signe vers l'ailleurs. Aucun amour ne peut se couper du monde durablement. Même dans les cas de névroses à deux, l'amour avouera sa dette au groupe social. Passé l'émoi hormonal, les êtres reprendront leur place dans la société, fusse par le biais d'une cérémonie pour le meilleur et pour le pire.

Raymond Radiguet a eu cette intuition géniale: "L'amour sait bien que son seul rival est le travail." Entendons bien: le social peut certes s'opposer à l'amour, mais seul le travail peut se poser en rival. Comment cela se peut-il?

Le travail est le salaire en retour du social vers l'individu. Ce que la plus belle femme du monde ne peut pas donner, le travail le fait advenir à l'homme.

Car le travail sait à son tour ce qu'il doit à la Nécessité et au Maître, c'est-à-dire à la mort. La mort réelle ( la nécessité de travailler pour vivre) ou la mort symbolique ( ne pas avoir de place dans la société): voici les rivaux précis de l'amour. Par son travail, l'homme fait reculer l'échéance de la mort et prend place dans le groupe humain. La nécessité oblige l'homme à travailler, le groupe humain fait exister l'homme par le travail. L'amour a quelque chose de parasite, il se nourrit sur le dos du travail.

L'amour, la jouissance, le plaisir, sont en effets des moments volés à la nécessité et au groupe. Les amoureux de "1984" d'Orwell, ou du "Meilleur des Mondes" d'Huxley, ne s'aiment peut-être pas réellement: en réalité, ce qui compte, c'est qu'ils font des tentatives d'évasion. Qui sait d'ailleurs si tout amour ne serait pas la tentative d'une évasion, afin de former à deux une non-société, ou plutôt une micro-société autonome et autarcique? Même si l'amour paraît hors norme à l'origine, la vie à deux devient nécessairement normative. C'est pourquoi l'amour finit toujours par se faire repérer par les forces de l'ordre, c'est-à-dire par le groupe. L'amour vit en aparté, mais la société cherchera soit à se l'approprier soit à l'éliminer.

L'amour dit: "encore, et avec toi", le travail dis: "tu dois, comme les autres". L'amour est une activité égoïste et narcissique, tandis que le travail est une dette, tout aussi narcissique, mais envers le groupe social. Il est d'ailleurs tout à fait rare et récent, dans les sociétés humaines, que "l'amour" puisse prétendre à une certaine indépendance vis à vis des règles sociales, notamment en matière de mariages. L'amour est un interdit très réglementé, et le plus souvent contrarié ou empêché par les règles sociales en vigueur. La société réclame l'abstinence avant le mariage et en dehors du mariage, parfois au sein même du mariage.

L'abstinence est donc le discours et la règle de la construction sociale, la délimitation des interdits et des tabous. L'abstinence profite aux forces coercitives, c'est entendu. Mais profite-t-elle aussi à l'individu? En d'autres termes, l'interdit qui structure le groupe social favorise-t-il également la construction de l'individu? Comment le principe de plaisir sait-il que son ennemi est la nécessité de la construction du soi?  

La jouissance est un oubli passager de la nécessité, une mise entre parenthèses de l'obligation sociale. La jouissance peut se raffiner mais elle n'est pas civilisatrice. Car la jouissance a le nez dans le plaisir. Seuls le désir, l'attente et la projection de soi sont édificateurs. Et c'est par le lien social, et par la place que donne le travail que le plaisir et l'amour acquièrent en retour leur légitimité. L'individu perçoit et subit le plus souvent cette construction schématique et coercitive du soi et il cherche à lui échapper soit par la transgression soit par l'abstinence. La transgression n'est pourtant que la mise à l'épreuve du schème social par une mise en danger de l'individu, tandis que l'abstinence est la projection de soi au-delà du principe de plaisir.

Les premiers maîtres de la psychanalyse, un Freud, un Ferenczi, prônaient une règle d'abstinence pendant la cure, afin que les énergies libidinales et affectives du patient demeurent disponibles pour le transfert. La résistance est préscience de la névrose. Ainsi, la névrose sait bien que son seul rival est le travail de reconnaissance du refoulé. Et l'abstinence est justement ce qui permet le travail du refoulé. Tâche infinie et circulaire, car l'abstinence se nourrit d'abord de ce qu'elle refoule. C'est pourquoi l'abstinence est source de créativité, là où l'oisiveté est la mère de tous les vices.

L'amour sait bien que son seul rival est l'abstinence créatrice.

 

 

Tag(s) : #Philosophie, #Psychologie, #Psychanalyse, #Sexualité

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