Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Alain : Mars ou la guerre jugée (1936)

"Nous devons faire un exact inventaire, sans aucun respect. Mais il est moins question de nier que de donner à chaque sentiment sa juste part dans la grande aventure. Il s'agit maintenant pour moi de la vie des autres, au sujet de laquelle je dois décider pourquoi et en quelles circonstances j'accepterai ou non, le cas échéant, qu'ils meurent pour mes idées. Soyons donc scrupuleux, et non point légers. Or je crois que cet amour de la patrie, si naturel en tous, n'est pas assez fort pour porter par lui-même le grand effort de guerre.
Et voici pourquoi je crois cela. La nation en guerre a autant besoin d'argent que d'hommes. C'est un fait qu'elle trouve autant d'hommes qu'il y en a en elle pour mourir. C'est un fait aussi qu'elle ne trouve pas aisément de l'argent. Il y faut de la contrainte, lorsqu'il s'agit de l'or, ou bien une sorte de marché avantageux. Et, pour les emprunts, on n'a même pas l'idée de dire : « L'emprunt national ne rapportera aucun intérêt ; le principal même n'est pas garanti. »
Examinons de plus près. Il y a à dire ici quelques vérités désagréables. Chacun sait que les militaires, à partir d'un certain grade, et par la simplicité de la vie qui est alors imposée au combattant et même à la femme, amassent quelque argent pendant une guerre de quatre années. Or, parmi ces hommes qui donnent leur vie, y en a-t-il un qui, ayant fait le compte de ses dépenses, rende le superflu en disant: « Je ne veux point m'enrichir pendant que ma patrie se ruine » ? Que les citoyens donnent plus volontiers leur vie que leur argent, voilà un paradoxe assez fort.

Ceux qui exposent leur vie jugent peut-être qu'ils donnent assez. Examinons ceux qui n'exposent point leur vie. Beaucoup se sont enrichis, soit à fabriquer pour la guerre, soit à acheter et revendre mille denrées nécessaires qui sont demandées à tout prix. J'admets qu'ils suivent les prix ; les affaires ont leur logique, hors de laquelle elles ne sont même plus de mauvaises affaires. Bon. Mais, la fortune faite, ne va-t-il pas se trouver quelque bon citoyen qui dira : « J'ai gagné deux ou dix millions ; or j'estime qu'ils ne sont pas à moi. En cette tourmente où tant de nobles hommes sont morts, c'est assez pour moi d'avoir vécu ; c'est trop d'avoir bien vécu ; je refuse une fortune née du malheur public ; tout ce que j'ai amassé est à la patrie ; qu'elle en use comme elle voudra ; et je sais que, donnant ces millions, je donne encore bien moins que le premier fantassin venu » ? Aucun citoyen n'a parlé ainsi. Aucune réunion d'enrichis n'a donné à l'État deux ou trois cents millions. Or si la patrie était réellement aimée plus que la vie, on connaîtrait ce genre d'héroïsme, et même, puisque celui qui donne sa vie devait la donner, les héros du coffre-fort donneraient encore moins que leur dû.
Cela prouve, il me semble, que l'amour de la patrie, lorsqu'il se manifeste par l'action militaire, est certainement soutenu et réchauffé par d'autres sentiments, sans doute naturels à l'homme aussi, mais cultivés par l'art militaire, le plus ancien et le plus savant de tous, tandis que l'art du percepteur est encore dans l'enfance

L'homme est flexible et gouvernable dans ses passions et ne s'en doute point. Tous nos maux humains sont en raccourci dans ces querelles de régiment à régiment, où c'est en vérité la veste bleue qui insulte, provoque, rosse et finalement hait la veste noire. Un hasard d'écritures pouvait jeter le même homme dans l'autre camp. Comment les choses se passent, en ces étranges guerres, chacun le devine sans peine. Une première bataille dont les causes n'importent guère ; des vaincus, qui se croient méprisés ; des vainqueurs qui se savent menacés. Ces opinions sont dans les regards, d'abord supposées, et aussitôt vraies. Les passions ont cela de redoutable qu'elles sont toujours justifiées par les faits ; si je crois que j'ai un ennemi, et si l'ennemi supposé le sait, nous voilà ennemis. Et le naïf, en racontant ces guerres folles et ces imaginations vérifiées, dira toujours : « N'avais-je pas raison de le haïr? »
Le plus étonnant c'est que cette haine, surtout collective, est aimée ; toute mauvaise humeur, toute colère, toute tristesse trouve là ses raisons, et aussi ses remèdes. Par un effet contraire, les alliés sont déchargés des aigreurs quotidiennes, parce que l'ennemi répond de toutes. Ainsi chacun aime bien, par cette haine mise en système. On voit que de telles guerres n'ont d'autres causes qu'elles-mêmes, et qu'ainsi elles iraient toujours s'aggravant si quelqu'un avait intérêt à les faire durer ; heureusement cela n'est point.

Les querelles de race n'ont point de causes plus sérieuses, mais durent souvent plus, parce que le teint, la forme des traits et le langage tiennent mieux à l'homme qu'une veste bleue ou noire. Observez qu'alors, par le même jeu des passions, la forme du nez et la couleur des cheveux sont comme des injures que l'on se jette aux yeux sans y penser. Si les luttes politiques s'y accordent, voilà une nation coupée en deux.
Sans compter que les luttes politiques elles-mêmes dépendent des mêmes lois ; l'imagination y fait la folle, et bientôt la méchante ; et l'ardeur des batailles ne dépend point seulement des intérêts. Si chaque parti avait son costume, nous serions condamnés à la guerre civile. Supposez une différence de langue, ou seulement d'accent, et quelques ambitieux fouettant les passions, ce sera une politique de fous. La paix par elle-même, sans autre expédient, supprimerait presque toutes les causes de conflits, surtout parce qu'au lieu de chercher à exercer le pouvoir, chacun travaillerait contre les abus du pouvoir ; ainsi s'organisera toute république, d'où l'on voit que le droit des races à se gouverner elles-mêmes est, de toutes les manières, directement contraire à la paix.
Par cette remarque, nous voilà ramenés à considérer ces peuples alliés et ces peuples ennemis, d'après les mêmes idées, qui trouvent alors leur pleine application. Et puisque la haine nourrit la haine, et la colère la colère, et la guerre la guerre, tout ce que l'on dit des intérêts inconciliables est à côté de la question. C'est comme si l'on disait que des plaideurs sont ennemis par les intérêts contraires ; mais ils sont ennemis parce qu'ils plaident, parce que les fatigues, les soucis, les dépenses de chacun sont inscrites au compte de l'autre. Chacun sait bien que celui qui plaide contre moi ne peut avoir le nez bien fait. Telle est bien notre situation après ce ruineux et sanglant procès entre deux peuples. Une passion, disait Spinoza, cesse d'être une passion dès que nous en connaissons adéquatement les causes."

Tag(s) : #Philosophie

Partager cette page

Repost 0