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Edward Albee (1928-2016) - dramaturge

Les trois petits cochons ont plus ou moins peur de se faire manger par le grand Désir. Seule la Raison du grand-frère, c'est à dire sa maison, construite en briques dures, saura protéger l'intégrité familiale de l'appel de la transgression. "Qui a peur du grand méchant loup?" est une production de Walt Disney de 1933. Cet air est alors dans toutes les oreilles. Edward Albee a tout juste 5 ans. Il vient d'apprendre que sa mère n'est pas sa mère: il vit dans une famille d'accueil.   

Martha, la femme-type de la pièce "Qui a peur de Virginia Woolf?", n'a pas pu avoir d'enfant. Plantureuse à l'extérieur, détruite à l'intérieur, un brin nymphomane, elle est rattrapée par la cinquantaine ménopausée... A l'occasion d'une soirée bien arrosée, elle  reprend le refrain des trois petits cochons en jouant sur l'homonymie de "Woolf". Albee tient là un titre suffisamment riche et ambigu pour son chef d'oeuvre de 1962... Virginia Woolf était bisexuelle, elle n'avait pas d'enfants, pas de relations charnelles avec son mari. Elle n'aimait pas la vie réelle, qui ne lui semblait qu'une illusion factice, trompeuse et aliénante et lui préférait l'écriture romanesque et la création littéraire, qui seules lui permettaient de repousser les limites de la froide réalité. Virginia Woolf a perdu sa mère à l'âge de 13 ans, puis deux ans plus tard sa demi-soeur, à laquelle elle était très attachée, enfin son père, à l'âge de 22 ans. Il fallut l'interner quelques temps. Elle alternera toute sa vie des phases d'excitation et de dépression. On parle aujourd'hui d'une psychologie bipolaire. Elle s'est suicidée à 59 ans en se noyant volontairement. Edward Albee était homosexuel. Sa mère adoptive le reniera pour cette raison à l'âge de 18 ans.  Edward Albee, comme Virginia Woolf, ne se faisait aucune illusion. Albee a donné lui-même une explication au sujet du titre de sa pièce: "Qui a peur de Virginia Woolf" signifie "Qui a peur de vivre une vie sans illusions?"

De la peur et de l'envie du loup, il s'agit bien de cela, pour notre couple central (Martha et George) comme pour le couple secondaire (Honey et Nick), comme pour toute la meute des spectateurs qui attendent la mort du mâle dominant pour s'emparer, comme Nick, de la femelle dominante, visiblement encore capable de chaleurs. Mais Il s'agit ici de mammifères sophistiqués: des humains, qui vivent en Amérique au XXème siècle, à l'heure de l'obsession de la réussite personnelle, sexuelle, familiale et professionnelle... L'homme ne vaut que par son rang dans la société, par le sex-apple de sa femme, par le tableau domestique complet qu'il réussit à construire. La femme ne vaut que par le salaire de son mari, la taille de sa maison et la notoriété des gens qu'elle y reçoit. Pour l'homme comme pour la femme, l'alcool est le dérivatif le plus commun pour gérer la frustration, notamment sexuelle. L'alcool parvient même à faire croire à l'intelligence et au désir alors qu'il se contente de désinhiber. George est sans doute victime de cette illusion.     

La pièce prend l'apparence d'une scène de ménage d'une agressivité sans bornes ou tous les coups sont permis. Martha et George appellent cela la règle du jeu. Quel est ce jeu? A quoi sert cette séance de flagellation, cette corrida humaine, cette boucherie symbolique?

Nick et Honey ne sont que des faire-valoir, ce sont des petits joueurs qui ont besoin d'être initiés, y compris sexuellement (c'est déjà foutu pour ce qui concerne Honey). Il est fort probable d'ailleurs qu'ils ne parviendront jamais à s'entretuer comme savent le faire Martha et George. Ils représentent une génération affadie de petits arrivistes, ils sont déjà vaincus par le système. Ils ne peuvent que faire semblant: ils sont dans la pâle imitation de ceux qui les ont précédés. Nick et Honey sont les sous-produits d'une culture déjà pourrie et corrompue. Ils ne changeront pas le monde, ils n'ont aucun autre désir que ceux de leurs aînés à proposer. Ils attendent seulement de prendre leur place.     

Martha et George s'entretuent, se déchiquètent, se torturent. Il n'y a plus que cela qui les fait désirer. Ils s'excitent mutuellement par perversion narcissique. Mais chacun connaît la perversion narcissique de l'autre. C'est un match pour retrouver la libido à jamais perdue. Ne pas céder, ne pas flancher. C'est une guérilla, c'est une tentative de meurtre, c'est un double sacrifice sur l'autel du couple. Mais il y faut des spectateurs, des complices. Il y faut d'autres humains désirants, d'autres humains frustrés. Nick et Honey, mais aussi toutes les salles de théâtre, et tous les lecteurs potentiels de la pièce. Continuer à vivre et à désirer est à ce prix. Je me dispute avec ma femme au nom de la terre toute entière. Je prends la terre à témoin que mon mari ne m'apporte ni la jouissance, ni la reconnaissance. Il y a tous ces hommes et toutes ces femmes disponibles, y compris dans notre salon, pour une seconde chance, pour notre vengeance. Ils nous regardent en ce moment même. Tout le désir humain s'apprête à nous violenter et à nous égorger. C'est le combat de la condition humaine, sa déclinaison dans le mariage moderne, c'est le combat de la castration symbolique, réelle et imaginaire. C'est une folie. Vivre à deux, se juger à deux, faire croire à deux: le mariage a besoin de témoins, puis de spectateurs. Seuls les autres humains et la loi garantissent le mariage. Le mariage est le désir social du couple. C'est l'inscription du social dans mon désir.

Trois heures de pure agressivité qui condensent toute une vie de castrations et de frustrations. Un combat farouche contre le subconscient (car l'inconscient lui-même paraît détruit)  Un concentré de haine, dont Albee montre constamment que c'est une haine à la recherche de l'amour perdu. Mais cet amour est introuvable car il s'est dissous dans le désir narcissique de la modernité. La haine est une haine de soi, une haine de notre impuissance à changer, de notre incapacité à aimer. Haïr, au moins, donne du sens, car haïr, c'est crier la nostalgie de l'amour. Nick et Honey ne seront même pas capable de haine, ils ne connaîtront que la méchanceté mesquine de l'égoïsme et le calcul de leurs petits intérêts.

Mais la pièce d'Albee va plus loin: il ne s'agit pas seulement d'une critique du couple moderne et de l'aliénation qu'engendre inévitablement une vie à deux. Albee ne pose pas seulement la question: "qu'est-ce que ça fait à mon désir d'être sous le regard d'un autre, d'être toujours sous le regard du même autre?" Albee pose la question métaphysique (et pas seulement existentielle): "qu'est-ce que le désir de l'être humain? Qu'est-ce que le désir de l'autre?"

"Qui a peur de Virginia Woolf" est un chef d'oeuvre parce qu'Edward Albee répond en partie à cette question, et qu'il y répond non pas avec un scénario manichéen où le bien (ou le mal) triompherait à la fin de l'histoire, mais en disséquant un couple à vif. On pourrait s'attendre à ce que Martha ou George désirent être aimés l'un de l'autre, voire même d'un ou d'une autre. Mais il n'est jamais question d'amour dans cette pièce. Le désir de Martha, de George, de Honey, de Nick n'est pas un désir d'amour. La clé de la pièce nous est révélée dans la toute dernière partie, alors qu'on pense qu'il n'est plus possible d'en rajouter à autant de haine: Nick a réussi à "baiser la Baronne", Honey a passé son temps à vomir couchée dans les toilettes, George a mimé deux fois le meurtre de sa femme par coup de feu et par étranglement. Que peut-il encore se passer, si ce n'est un meurtre réel? 

George va commettre un meurtre symbolique. Depuis des années, Martha et George se sont inventés un fils qui ne vient jamais les voir (et pour cause...), ce fils inventé de toute pièce est leur plus gros mensonge, leur plus grosse illusion parmi un ensemble d'autres mensonges et d'autres illusions. Il faut se souvenir qu'ils n'ont pas pu avoir d'enfants. Cette question est taboue, il est interdit de l'aborder en présence d'invités. George va inventer un stratagème pour faire mourir leur fils fictif en présence de Nick et de Honey, qui seront évidemment terrassés par la nouvelle. Le public n'en mène pas large également. Les spectateurs sont sous l'emprise du doute et de la stupéfaction. Nick et Honey, devenus inutiles, ne font même plus paravent entre George et le public. Le coup de théâtre, c'est que chacun assiste à la mort d'une illusion, qui est la mort de toutes les illusions. Et l'on se dit que cette illusion a été inventé pour nous, pour le regard que nous portions à ce couple qui nous a mystifiés. Cette illusion, nous y tenions nous aussi. Si elle tombe? Mais alors... Leur haine aussi est une illusion, et leur désir, que nous ne comprenions pas, leur désir est seulement le désir du regard des autres. Et peut-être ne désirons-nous tous rien d'autre que le regard des autres.

Martha et George sont des grands fauves de la haine, ils aimeraient désirer leurs illusions mais ils n'y parviennent jamais jusqu'au bout. Nick et Honey, sont d'une race inférieure, ils ne désirent que par imitation: Nick tombe dans le piège du désir de Martha et n'y gagne qu'un piètre jugement sur sa virilité, Honey tombe dans le piège de George et se met subitement à désirer un enfant, dans les pires circonstances qu'on puisse imaginer (Nick vient de la tromper quasiment sous son nez). Le public tombe dans le piège d'Albee en désirant tout au long de la pièce le meurtre de Martha et toutes sortes d'horreurs. La question nous est posée: "Valons-nous mieux qu'eux?".  

George et Martha iront finalement se coucher, lavés de leurs illusions, exténués par leur haine. De même que chaque spectateur, Nick et Honey n'en sortiront pas indemnes, ils devront dorénavant regarder en face leurs illusions et leurs mensonges. George nous a proposé à tous une vie sans illusions qui n'apporte ni l'amour, ni la haine, ni le désir. Une vie synonyme de paix, peut-être de mort. Une vie où nous ne participons plus du désir des autres, car George nous a appris que le désir est toujours le désir d'une illusion, et que c'est une folie. Qui a peur de Virginia Woolf?    

Tag(s) : #Philosophie, #Psychologie, #Psychanalyse, #Littérature, #Théâtre
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