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Joaquin Agrasot y Juan (1836-1919) -peintre

D'abord regarder longuement ce tableau. S'en imprégner. Suivre lentement la silhouette des yeux. Toucher ce corps.

Une femme est allongée à même le sol. C'est à peine si l'on distingue quelques tissus qui lui évitent le contact de la terre brute. Les murs sont de couleur brunâtre, couleur de terre, couleur de roche, de caverne, de grotte. La femme est endormie. C'est un sommeil heureux, gras et épanoui. La chair profite du repos de l'esprit. L'esprit s'alanguit du bien-être du corps. La femme est entièrement nue. Nous la voyons de dos, c'est à dire sans signe distinctif. Point de visage à mémoriser, point de regard. Les seins, le ventre, le sexe féminin, toujours trop attractifs pour l'œil masculin, ne sont pas offerts. Et pourtant un érotisme intense se dégage de cette femme. Comment est-ce possible?

Agrasot ne peint pas une odalisque. Pas de bijoux indiscrets, ni de verroterie, ni de draps de soie. Point de divan ni de coussins. La femme ne défie aucun regard. De quelle époque est-elle? Dans quelle histoire s'inscrit-elle? Nous ne le savons pas. De qui est-elle aimée? Cela nous le savons...

Rien ne justifie que cette femme dorme si paisiblement, nue, couchée par terre. Rien ne permet de comprendre comment peut se dégager une telle impression de plénitude d'un corps soumis à l'inconfort. Plus vous la regardez, et plus vous êtes avec elle. Plus vous prenez sa place, et plus vous épouser sa forme, avant de venir irrésistiblement vous lover contre elle. 

Mais l'intrigue vous reprend: "qu'est-ce que cette femme vient faire ici à même le sol?"

Cette femme n'existe pas, ce réalisme est un idéalisme. Vous ne rencontrerez jamais une femme qui dort ainsi nue par terre. Cette peinture figurative est une abstraction. Et seuls l'artiste et l'esprit voient le réel abstraitement. De quoi cette femme est-elle l'abstraction? De toutes les femmes. De toutes les femmes mises au monde par la fécondité de la Terre.  

Agrasot a peint cette femme comme si le sol l'avait fait naître là, comme si la terre l'avait façonnée en son sein, comme si elle dormait sur le ventre de sa propre mère. 

Une femme est nue à même le sol, elle dort.

Agrasot l'a saisie dans la pose la plus naturelle qui soit. Changez quoi que ce soit, et le tableau serait moins naturel. Couchez-la sur un divan, donnez lui des coussins, entourez-la de meubles... et tout serait perdu. Montrez son visage, ouvrez lui les yeux, et l'éternité la quitterait à l'instant...

Ce que vous voyez, ce n'est pas une femme, c'est le corps de la nature.

Ce que vous voyez c'est une femme, c'est la fille de la nature et la mère de la vie.

Vous venez tous d'elle et vous retournerez vers elle.

Rien ne justifie que cette femme dorme si paisiblement, nue, couchée par terre. Rien ne permet de comprendre comment peut se dégager une telle impression de plénitude d'un corps soumis à l'inconfort. De qui est-elle aimée? Cela nous le savons: cette femme vient de faire l'amour avec l'éternité.

Vous ne la connaissez pas, vous ne savez pas ce qui peut se lire sur son visage, et pourtant vous l'aimez déjà. Elle ne vous a jamais quitté. Vous avez dormi en elle, vous dormirez à côté d'elle. L'amour est le désir du sommeil partagé avec une femme. 

Joaquin Agrasot y Juan (1836-1919) -peintre

Vous avez peut-être cru qu'il s'agissait là d'une autre femme. Et pourtant c'est un adolescent. C'est un garçon, même si, vu de dos, la méprise serait presque possible.

Ce n'est pas un garçon comme les autres. C'est un Dieu. C'est Bacchus, encore jeune. Rien ne dit qu'il ait déjà goûté à l'alcool. Le Dieu du vin et des libations est d'abord celui de la végétation et de la nature féconde. Une couronne de lierre lui ceint la tête. Un drap blanc immaculé le recueille et le purifie. A la différence du jeune Bacchus du Caravage, déjà passablement éméché, Le jeune Bacchus d'Agrasot est un ange. Cependant, c'est un ange déchu. A la différence de la femme épanouie, peinte presque dans la même position, notre adolescent est bien maigrelet, presque efféminé. Son corps est saisi dans une posture plus "travaillée" et moins harmonieuse. Il ne s'épanouit pas, il est recroquevillé, tout en torsions. On devine l'ossature et tout indique une certaine fragilité. Notre jeune homme est à la merci de la vie.

La nature hermaphrodite dans son principe (car elle se reproduit elle-même) fera de l'homme adolescent un naufragé de la maternité à jamais perdue. La nature a fait l'homme et la femme. Elle a fait le sang et la fureur, elle a fait la caresse et le ventre.

De quoi notre homme s'enivrera-t-il? Sur quels champs de bataille perdra-t-il son sang? Quelles fièvres s'empareront de lui?

Un infini, un inaccessible, qui l'empêcheront longtemps de voir. Une quête inutile, une étoile lointaine. Le vin est la métaphore de l'illusion de l'infini.

Bacchus dort un peu, il est encore innocent. C'est un prince imberbe. Bientôt le sang de la Terre lui intimera l'ordre de désirer, de féconder... dans l'aveuglement.

Mais un jour, Bacchus verra le corps nu de la femme, il verra le centre de la Terre, il se verra nu et fragile, et il cessera les libations.

Alors promis, Il se fera artiste, il se fera peintre. Il sera écrivain, il aimera la femme abstraite, la plus réelle.   

Tag(s) : #Peinture, #Philosophie, #Sexualité

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