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Ryûnosuke Akutagawa (1892-1927) -écrivain

Akutagawa est né en 1892, sous l'ère Meiji, période progressiste et émancipatrice pour le Japon. Il se suicidera, à l'âge de 35 ans, alors que se termine l'ère Taisho, dans un Japon né trop vite et fatalement en perte de repères... Pour Akutagawa, comme pour d'autres intellectuels prophétiques, se profile "une vague inquiétude", selon le mot laissé par le grand écrivain pour expliquer son geste...

Le Japon s'est ouvert au monde en un demi-siècle après avoir connu une longue période de plus de deux siècles de repliement sur soi. La littérature s'émancipe au fur et à mesure des transformations sociales du pays. Plusieurs écrivains modernes prennent leur distance avec "la fusion de l'art et de la vie" propre à la culture japonaise classique. Les naturalistes ont libéré la prose de son carcan poétique. Tout en étant leur héritier, Akutagawa est pourtant  l'un des tous premiers à rompre avec le naturalisme quelque peu résigné de ses prédécesseurs, mais aussi à ne pas céder aux sirènes d'un idéalisme narcissique, tout en ne suivant pas la pente décadente du plaisir des sens et des voluptés labyrinthiques.

Akutagawa a lu depuis le plus jeune âge les classiques sino-japonais. L'ouverture au monde de son pays lui a également permis de lire et même de traduire de grands auteurs occidentaux: Baudelaire, Anatole France, Ibsen, Strindberg, Keats, et beaucoup d'autres. L'oeuvre d'Akutagawa se nourrit de ce double héritage: l'Orient lui a appris que la morale est d'essence poétique, qu'elle relève d'une attitude esthétique, d'une contemplation voire d'une fascination, tandis qu'il retient de l'Occident que c'est la morale qui fonde l'humain, que la morale, c'est l'histoire de l'homme en train de se faire. Cette double tendance se traduit par un style qui dépoétise la langue japonaise afin de lui procurer la prise de recul nécessaire au service d'une écriture à même de rendre compte du réel et donc de la construction de l'homme. La construction de l'homme se fait par la construction d'un récit, conte ou nouvelle. La littérature raconte l'homme, et, en le déconstruisant par la narration, elle le reconstruit en l'enrichissant du jugement du lecteur. L'homme est celui qui se construit en évaluant des histoires. Dans l'attitude esthétique/poétique, l'homme assiste à la création du monde, tandis que dans l'attitude narrative, l'homme assiste à la construction de l'homme.    

L'homme qui pense est face au néant. L'homme est celui qui est obligé de nier sa condition. En niant sa condition, il lui arrive de nier aussi son humanité...

Il faut lire Ryûnosuke Akutagawa dans la merveilleuse traduction d'Arimasa Mori.

Dans "Figures infernales", Akutagawa nous emmène dans le monde fantastique et cruel d'un peintre, Yoshihidé, qui ne peut transcender son art qu'en contemplant la souffrance d'autrui (il soumet ses modèles à la torture), allant même jusqu'à peindre la mort et le supplice de sa propre fille. Pour Akutagawa, l'art est l'une des formes qu'emprunte la pensée pour nier la finitude et le néant de l'homme. Akutagawa radicalise cette interrogation et va jusqu'à penser le sacrifice humain pour l'art. Si un peintre peut demander le sacrifice de sa fille afin de dépasser son art dans une vision qui confine à l'horreur, c'est que ce peintre est fou. L'art de Yoshihidé se nourrit de l'inhumain, il interroge la peur, la mort, le sacrifice, la folie. Qu'est-ce que cela signifie? L'art ne serait donc pas simple création artistique, contemplation des formes et des couleurs, interrogation du regard, sublimation du désir, dont il permet l'édification par la prise de recul esthétique?  La réponse d'Akutagawa est sans appel: l'art procède du sacrifice parce que l'homme est l'animal sacrifié du Créateur. Peindre l'enfer, c'est peindre la condamnation humaine. Voilà ce que Yoshihidé a compris, c'est une folie mais elle est d'une lucidité extrême: l'homme est une créature finie et très imparfaite, et même son aspiration au vrai, au beau et au bien n'est qu'un fin vernis mensonger plaqué sur l'existence. Yoshihidé ira au-delà du vernis de la vie, il captera son essence: la souffrance évanescente de l'existence terrestre. Tout art est une lutte inutile contre la mort.

Avec "le nez", Akutagawa semble nous demander, dans un premier temps, si nous voulons réellement le bonheur d'autrui. Mais Akutagawa n'est pas un simple moraliste, il n'est pas le continuateur des faiseurs de maximes du siècle des Lumières. Non, il a besoin de raconter une histoire, une nouvelle, un conte, dans le sillage d'un Maupassant ou d'un Prosper Mérimée. L'homme a une épaisseur que ne peut pas dire la maxime... Et là où la maxime semble s'arrêter à mi-chemin de la vérité, la nouvelle ou le conte ont le temps de parcourir la boucle de l'existence.

L'Aumônier Zenchi doit vivre avec un nez d'une longueur démesurée. Il est profondément marqué par quelques humiliations qu'il a dû subir au cours de sa vie. Aussi n'a-t-il de cesse de chercher par tous les moyens à raccourcir ce nez. Un jour, en suivant courageusement un traitement pénible qu'il doit fait subir à son nez, il est récompensé pour ses efforts et il vient enfin à bout de sa difformité. Cependant, la réaction de ses congénères n'est pas celle à laquelle il s'attendait: en réalité, les autres ne partagent pas son nouveau bonheur et le lui reprochent. Akutagawa nous en donne une explication très convaincante: "Le cœur humain est partagé par deux sentiments contradictoires. Nous éprouvons, certes, de la compassion pour le malheur d'autrui. Mais si notre prochain s'en tire tant bien que mal, nous ne pouvons nous empêcher d'éprouver quelque mécontentement. Nous pouvons même aller parfois jusqu'au désir de le voir retomber dans le même malheur. Et insensiblement un sentiment d'hostilité, bien faible il est vrai, en vient à germer dans notre cœur." 

Voici la maxime. Mais Akutagawa poursuit son histoire et va au terme de sa morale en nous faisant comprendre ce que sont les repères les plus profonds de l'existence. Contre toute attente, Zenchi regrette son ancienne condition  d'homme laid et défiguré. Car, de même qu'un pauvre ne supportera jamais les manières d'un riche (et réciproquement), s'extirper de la condition où le plongeait sa disgrâce ne lui permet pas de se retrouver identique à lui-même parmi les autres, d'autant que cela ne provoque pas le bonheur de ses proches... Homère nous avait enseigné que "le poète envie le poète, le potier envie le potier, le mendiant envie le mendiant" mais Akutagawa va encore plus loin en montrant que le poète demeurera un poète, le potier demeurera un potier, et le mendiant demeurera un mendiant. Notre condition est le repère de notre existence, nous pouvons rêver d'en sortir, mais ce n'est pas ce que les autres souhaitent pour nous.

"Rashômon", est le titre le plus célèbre d'Akutagawa grâce au film de Kurosawa. Mais seul le titre et la première scène serviront au grand cinéaste, qui s'inspirera en réalité d'une autre nouvelle d'Akutagawa, "Dans le fourré".

Rashômon raconte l'histoire d'une vieille femme qui vole les morts, notamment  en leur arrachant leurs cheveux qu'elle revend ensuite afin de se procurer quelques moyens de subsistance. Akutagawa a à cœur de montrer que ne pas respecter les morts est le signe d'une société où chacun peut penser que tout est permis. Et puisqu'alors tout est permis, comme dans une nouvelle de Dino Buzzati, la vieille femme se retrouvera à son tour dépouillée de son manteau, vieille, nue et frigorifiée parmi les morts. Nous comprenons alors que les morts nous protègent par le respect que nous leur devons.   

Dans "Gruau d'ignames", Akutagawa montre que le rêve est le refuge de celui qui n'agit pas. Rêver, c'est nourrir l'espoir que la réalité se modifiera sans qu'il ne nous en coûte rien. C'est croire en la magie de l'existence. "Pas de magie, des actes", telle est la leçon que Toshihito semble donner à Goi. Car c'est l'acte en lui-même qui est magique de par son pouvoir à modifier le réel, le plus souvent au-delà de nos intentions. Celui qui agit démystifie le rêve et le trouve même insipide. "C'était donc cela, ce dont je rêvais?" semble se dire Goi, enfin libéré mais comme rassasié et écoeuré par la présence soudaine et surabondante du rêve de sa vie... Toshihito, celui qui agit, ne rêve pas, mais mesure ce qui lui est nécessaire et le trouve.

Avec "Le Martyr", Akutagawa se fait dramaturge et rejoint les grands tragiques. Semblant reprendre la leçon de Sophocle "Il faut se garder de juger de la vie d'un homme avant le dernier instant qui précède sa mort", Akutagawa nous révèle que sous les apparences d'un moine, se cachait une femme innocente et pure, accusée à tort d'être un géniteur illégitime, condamnée au silence, et dans l'incapacité de réponde à des amours impossibles. Moralité: nul ne peut comprendre les raisons du malheur d'autrui et nul n'a à en juger, car nous ne savons pas qui se cache derrière cet autre que nous croyions connaître.   

Les "Vieux jours du vénérable Susanoo", racontent la jalousie d'un homme provoquée par un bonheur qui lui est dorénavant inaccessible... Dans sa jeunesse, Susanoo avait tout pour lui: la force, la beauté, la renommée, le pouvoir et l'amour. Mais chacun sait qu'il n'est pas possible de conserver ces merveilleuses richesses toute une vie. Car le malheur frappe tôt ou tard, et les années emportent les joies de la jeunesse. Susanoo n'a plus que sa fille près de lui et il ne se résout pas à la confier à un vaillant jeune homme qui lui rappelle chaque jour ce qu'il n'est plus. Susanoo fait volontairement de sa fille une captive, mais Akutagawa nous montre que c'est en définitive Susanoo qui est prisonnier de sa gloire passée. Ainsi, rien ne semble plus difficile à un homme que de voir en l'autre un bonheur qu'il a connu, mais auquel il a dû renoncer...  La sagesse asiatique rejoint ici celle de Socrate: "Il est très difficile de parvenir jusqu'en haut, il est impossible de s'y maintenir". Sans doute en est-il ainsi pour ce qui concerne le bonheur, si difficile à atteindre, et impossible à préserver dans la durée...

Mais la plus grande prouesse narrative d'Akutagawa est sa nouvelle "Dans le fourré", une histoire extraordinaire que n'aurait pas reniée un Edgar Poe ou une Agatha Cristie

Kurosawa ne s'y est pas trompé en la prenant pour scénario de son Rashômon. Une même scène nous est racontée à travers les prismes déformants de la psychologie, le plus souvent perverse, de chaque témoin.

- Un bûcheron déclare, auprès du lieutenant criminel chargé de l'enquête, avoir découvert le corps d'un homme ne comportant qu'une entaille profonde sur le haut de la poitrine. Les herbes ont été largement foulées tout autour et tout indique que la victime a dû opposer une vive résistance à son agresseur. Non loin de la scène ont été trouvés une corde et un peigne. Aucune trace ni d'une arme, ni d'un cheval, "ce n'est d'ailleurs pas un lieu où puisse pénétrer un cheval."

- Un moine itinérant assure avoir croisé la victime à la mi-journée accompagnée d'une femme voilée qui montait un cheval. L'homme était armé d'un sabre et portait un arc et son carquois de flèches.

- Un mouchard prétend avoir arrêté le brigand Tajômaru  dont il fait immédiatement et sans preuves l'assassin de la victime en raison de sa réputation de coureur de jupons. Tajômaru a été découvert gémissant à terre, comme s'il avait été victime d'une chute de son cheval, qui broutait tranquillement un peu plus loin...

- Une vieille dame, la belle-mère de la victime, vient reconnaître le corps de son gendre. Elle demande qu'on retrouve sa fille "qui n'a jamais connu d'autre homme" que Takehiro, la victime. Il ne saurait faire de doute pour elle que le brigand Tajômaru est l'assassin et qu'il a dû abuser de sa fille.

- Nous entendons les aveux de Tajômaru: "Oui, c'est moi qui ai assassiné cet homme. Mais pas la femme". Tajômaru jure ne pas savoir où est la femme. Il reconnaît avoir décidé, la veille, après avoir rencontré en chemin Takehiro et son épouse, subjugué par la beauté de la femme, de la ravir à son compagnon, quitte pour cela à devoir le tuer.  Tajômaru raconte comment il berna Takehiro, l'emmenant seul dans les fourrés, l'agressant par surprise et réussissant à l'attacher à un arbre grâce à une corde. S'en retournant vers la femme laissée en arrière sur son cheval, Tajômaru réussit à l'entraîner à son tour dans les fourrés, prétextant un malaise de son mari. Mais voyant son mari attaché à l'arbre et comprenant ce qui s'était produit, la femme sortit un poignard de son vêtement et tenta d'en user contre Tajômaru. C'était sans compter sur l'expérience de ce brigand qui prit l'avantage et finit par abuser de la femme sous les yeux de son mari ligoté. D'après Tajômaru, la femme inventa alors un puissant stratagème:  elle se mit à pleurer disant qu'elle avait grande honte d'avoir été déshonorée devant deux hommes, et qu'elle souhaitait dorénavant n'appartenir qu'à l'un des deux et s'unir à celui qui survivrait. Tajômaru, piqué dans sa fierté, comprit qu'il lui fallait tuer Takehiro, ici et maintenant, dans un duel loyal, afin de lui ravir sa femme pour toujours. Il le libéra donc et engagea avec lui un long assaut au sabre -car son adversaire était valeureux- ce qui laissa visiblement à la femme le temps de s'enfuir à pieds à travers les broussailles. 

- La femme se confesse en arrivant au temple de Kiyomizu et donne une toute autre version. La femme prétend que Tajômaru, le brigand, l'a violentée sous les yeux de son mari. Juste avant de perdre connaissance suite à une chute, elle aurait eu le temps d'apercevoir du mépris dans le regard de son mari toujours ligoté à l'arbre. Lorsqu'elle reprit ses esprits, Tajômaru avait disparu et son mari n'avait pas bougé. Celui-ci la regardait avec dégoût. Invoquant une honte éternelle, elle demanda la mort pour leur couple déshonoré. Elle demanda à Takehiro s'il comprenait qu'elle devait le tuer, avant de se donner la mort elle-même, dans la plus noble tradition japonaise. Takehiro lui aurait intimé l'ordre de le tuer. Elle lui porta donc un coup de poignard puissant à la poitrine, mais elle ne trouva pas le courage de porter le même coup sur elle. Depuis elle pleure de honte et de lâcheté.  

- Enfin, ultime coup de génie, Akataguwa fait parler "l'ombre" c'est à dire le cadavre de Takehiro.  Takehiro a vu Tajômaru abuser de sa femme. Après l'avoir salie, Tajômaru a essayé de la convaincre de devenir sa femme en lui faisant une véritable déclaration d'amour. Contre toute attente, la femme était comme ensorcelée par le viol qu'elle venait de subir, par le discours amoureux du brigand et par la perspective de partir vivre avec lui. A ses avances, elle répondit au brigand: "Emmène moi où tu veux". Cependant, la femme voulut encore davantage, elle demanda à Tajômaru de tuer son mari afin qu'elle n'ait plus jamais à penser à son premier homme. Tajômaru comprit soudain à quelle femme il avait à faire: une scélérate prête à tout. Tajômaru demanda alors à Takehiro s'il devait tuer une femme si mauvaise. La femme vit en un instant qu'elle était finie. Vive comme l'éclair, elle décida de s'enfuir et réussit à s'échapper. Le brigand ne mit pas une grande détermination à essayer de la rattraper. Il revint sur ses pas et décida de libérer Takehiro et de lui laisser la vie sauve. Libre mais trahi, Takehiro ne vit pas d'autre issue à son drame que celle de se donner la mort.

Non seulement le témoignage de tout homme est subjectif, parcellaire et sujet au mensonge, non seulement la vérité ne saurait naître d'une multiplicité de témoignages, mais surtout, la morale et la vérité elles-mêmes ne sont que les discours de ceux qui y président. Pour Akutagawa, l'homme alterne les comportements les plus vils avec les pensées les plus nobles. En une même scène, Tajômaru se montre fourbe, violeur, amoureux et justicier. La morale et la vérité ne sont que la constance de comportements et de discours que tout peut toujours remettre en question. La morale et la vérité relèvent d'une esthétique de la paix.    

Tag(s) : #Littérature

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