Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Jacques Stephen Alexis (1922-1961) - écrivain

Nos lecteurs nous pardonnerons: nous n'avons jamais mis les pieds en Haïti, nous ne connaissons aucun haïtien, aucune haïtienne. Mais, dorénavant, c'est un manque, c'est une béance. Avoir lu le premier grand roman de Stephen Alexis, "Compère Général Soleil" est une invitation à connaître, à savoir, à partager cette vie là. Une nécessité s'impose immédiatement: connaître l'histoire de ce pays, de cette île, de cette terre de douleurs et de misères, endeuillée par tant de massacres, meurtrie par tant de luttes et de souffrances. Une terre d'esclavage et de révoltes, marquée par les exécutions sanglantes, une terre où quelques hommes, avides d'argent et de pouvoirs, ont fait subir à des milliers d'hommes et de femmes, à leurs enfants, la pauvreté et la famine. Haïti saigne  depuis un demi-millénaire, c'est-à-dire depuis l'arrivée de Christophe Colomb en 1492... Une terre où s'acharnent aussi les catastrophes naturelles, celles des ouragans, des inondations, des épidémies. Le Soleil est en Haïti le Général qui assèche les blessures d'une armée décimée par l'acharnement des forces du mal.

Des hommes et des femmes qui, là-bas comme ailleurs -car la souffrance humaine ne connaît pas de frontières- essaient de vivre une vie d'homme. D'abord lutter, et quand c'est possible, travailler pour manger. Partager ce qu'on peut. Et puis vivre, peut-être. Aimer, fêter, prier, danser, espérer. Se souvenir, raconter, transmettre. D'autres enfants naîtront sans l'avoir demandé, comme le bébé de notre Hilarion, qui mourra quelques heures avant lui.

Que le lecteur haïtien, qu'une lectrice haïtienne nous pardonne: nous ne savons pas ce que vivent les haïtiens, nous jugeons mal de l'histoire de leurs ancêtres, de leurs joies et de leurs peines. Que l'on nous comprenne bien: nous ne sommes pas sensibles à la pitié, souvent vilaine, ni à l'humanisme sucré et compatissant qui dégouline de l'occident lointain sur la misère des pauvres gens. Il ne s'agit pas de cela. Oui, nous éprouvons de la honte pour ce qui a été infligé à l'homme, oui nous éprouvons de la honte de ne pas avoir combattu cela à notre niveau. Mais comment se battre pour tous ceux qui souffrent? La réponse à cette question est celle du rêve communiste. Celui qui comprend la vie de ceux qui luttent au quotidien, ne serait-ce que pour pouvoir manger et survivre, ne peut qu'épouser ce rêve, ou alors... c'est qu'il feint d'avoir compris, et qu'il se satisfait de la vibration excitante d'une petite commisération bourgeoise bien douillette: se laisser seulement troubler par le malheur des autres et par le spectacle qu'il constitue, mais surtout, ne pas s'engager plus avant...

La littérature est l'art du partage de la vie, de toute la vie. Sa seule limite est celle de son incapacité à dire l'intensité de la souffrance ou de la joie réellement vécue. Certes, mais la littérature possède un pouvoir de sublimation que l'émotion directe de la vie vécue ne procure pas. La vie racontée est celle dont le sens d'épaissit et qui relie l'humain à l'humain. Car, par le miracle de l'écriture et par la force de la narration, le roman parvient à rendre universelles toutes les expériences individuelles. Le roman multiplie et met en commun l'expérience humaine. Il rend compte de ce qui est universel en l'homme, quoi qu'il pense, quoi qu'il fasse. Le roman est le défi de la compréhension universelle des hommes dans leur singularité. Mais cette singularité qu'un romancier nous montre, peut-être pouvons-nous la vivre et la comprendre un peu. Ecrire, c'est venir en l'autre. Lire, c'est devenir différent par l'autre.

La lecture de cet immense écrivain haïtien nous fait éprouver une colère et une rage immenses contre les dictateurs et les usuriers, contre l'éternelle injustice de l'exploitation des hommes. La belle écriture de Stephen Alexis est celle de la fraternité. C'est une prière pour une humanité à venir... Elle nous dit la condition de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants, son amour pour son peuple, pour ses morts, pour ses combats. Lire "Compère Général Soleil" c'est effectuer une prise de conscience aussi salutaire que nécessaire.    

Comme partout en Amériques, les colons européens ayant massacré les autochtones, il fallut mettre en esclavage à leur tour ceux qui étaient colonisés dans le même temps en Afrique. En seulement 10 années, de 1493 à 1503, en plus des massacres perpétrés, les espagnols épuisèrent la main d'oeuvre autochtone en la condamnant à un esclavage brutal dans les mines d'or dont regorgeait alors le pays. La traite des Noirs doit alors être organisée à grande échelle... Ces esclaves noirs sont originaires du Dahomey, de la Guinée, du Nigeria. Stephen Alexis nous parle de cet héritage, à travers la perpétuation de la pratique du culte vaudou, mais aussi en nous contant les rites, les fêtes, toute la tradition de la culture haïtienne, vieille de 500 ans et directement issue de la culture des premières générations de noirs déportés... 

En peu de temps l'or fut rapidement épuisé par une avidité sans nom. Dès 1530, les espagnols s'intéressèrent moins à l'île. A partir de 1625, ce sont les français qui prirent le relais. Ils intensifieront encore la traite des noirs dans des proportions inimaginables. Les noirs sont marqués au fer rouge, ce sont des bêtes de somme exploités dans les plantations de café et de canne à sucre. Ils seront 500.000 au moment de la Révolution française. Bonaparte lui-même fera en sorte de maintenir l'esclavage des noirs dans cette île qui s'appelle encore alors Saint-Domingue sur toute son étendue, et dont les exportations représentent une richesse considérable. Avec la lutte pour l'indépendance, ce sera le tour des blancs d'être massacrés suite à la prise de pouvoir de Dessalines, dont Stephen Alexis est un descendant. Haïti est proclamée première république noire en 1804. Une fois les blancs massacrés, afin de remettre l'économie en marche, Dessalines est contraint d'édicter le travail forcé des cultivateurs selon un règlement plus rude que celui de Toussaint, qu'il avait pourtant renversé... Le peuple repris alors les armes contre cette dictature. Nous invitons le lecteur à prendre connaissance par lui-même des multiples rebondissements qui ont encore ensanglanté le pays durant ces 200 dernières années: la dictature, l'occupation militaire, les révoltes et les massacres, l'exploitation sans fin, l'impérialisme allemand puis américain, les tensions avec  les pays voisins, Cuba et Saint-Domingue. Stephen Alexis place au cœur de son roman un triste moment de l'histoire de son pays: il nous raconte cette funeste année 1937 où 20.000 travailleurs haïtiens furent massacrés à Saint-Domingue (Opération Perejil). Notre héros, Hilarion, pourchassé à mort avec femme et enfant, est l'un de ceux-là.

Toujours, continument, la misère et la trahison du peuple par les puissants.

Et puis, en pleine guerre froide, l'option communiste s'empare des milieux cultivés, et gagne aussi en sympathie chez les étudiants comme chez les ouvriers. Stephen Alexis est communiste. C'est sans doute un activiste. Il essaie de rentrer au pays en pleine guerre froide afin d'organiser la lutte contre François Duvalier. Il est attendu à son débarquement. Il a été trahi, il est capturé, torturé, assassiné. Son corps ne sera pas retrouvé. Stephen Alexis est mort comme son héros, animé des mêmes idéaux.

Hilarion est né dans la misère. Le soir, dans son lit, il rêve de la misère comme d'une condamnation écoeurante. Il a faim, il ne l'accepte pas, il enrage. Il sait déjà que la misère est la cause de tous les maux, la misère et surtout l'égoïsme des riches. Le dédain et la suffisance des riches rendent la misère encore plus difficile à supporter.

"Il ne faut qu'une petite miette, pour qu'un pauvre malheureux devienne fou. La misère est une femme folle, vous dis-je. Je la connais bien la garce, je l'ai vue traîner dans les capitales, les villes, les faubourgs de la moitié de la terre. Cette femelle enragée est la même partout. Par elle, dans les haillons de tous les crève-la-faim, il y a un poignard d'assassin, ou de fou, c'est la même chose. Femelle enragée, femelle maigre, maman de cochons, maman de putains, maman de tous les assassins, sorcière de toutes les déchéances, la misère, ah! elle me fait cracher!"    

Hilarion n'en peut plus d'avoir faim, il n'en peut plus de voir la prostitution des filles et l'ignoble esclavage des enfants pratiqué par la bourgeoisie. Il ne comprend que difficilement que les noirs respectent la loi et ne se révoltent pas. Il est jeune, il n'en peut plus, la faim lui donne les ailes de l'hallucination. C'est plus fort que lui, il commettra un vol. Mais le riche a une police qui le protège des pauvres. Hilarion est immédiatement arrêté. Il aurait été frappé à mort par un officier de police sadique sans l'intervention d'un membre de sa famille. Il découvre la prison. Il y rencontre un communiste qui l'impressionne par sa différence, par sa détermination, par la force et la sérénité qui se dégage de cet homme. Hilarion n'admirera qu'un seul autre homme: le médecin qui parviendra à le guérir de ses crises d'épilepsie. Ces rencontres sont décisives. Hilarion éprouve le besoin d'aller à l'école du soir, il dévore les livres qu'il trouve et en particulier l'histoire d'Haïti; il devine -grâce à sa guérison- qu'il y a une vérité au-delà des remèdes et des savoir-faire de la tradition; il pressent qu'il y a une vérité historique autre que l'acceptation de la servitude et de la misère. Hilarion est encore très jeune. Il rencontre l'amour comme la jeunesse rencontre le rêve. Ils se battront, lutteront et travailleront pour avoir leur petit "chez-soi", beaucoup d'efforts juste pour avoir le droit de vivre. Ils ne gagnent que de quoi renouveler leur force de travail. Un enfant va naître, c'est leur récompense, c'est le fruit de leur amour et de leur abnégation. Seulement voilà, quelques mois seulement après avoir survécus à la misère encore plus dure engendrée par la crue du fleuve Artibonite, un incendie ravage leur maison et les condamnent à l'exil à Saint-Domingue. Lorsque ce ne sont pas les riches et les puissants qui font le malheur des haïtiens, c'est la nature où le destin qui s'acharnent. Quelques mois plus tard, l'Opération Perejil est lancée par la junte qui contrôle Saint-Domingue sur les travailleurs haïtiens. Une purge et un massacre organisés sous un prétexte raciste afin de calmer définitivement les velléités des ouvriers qui avaient fait grève quelques temps auparavant et qui avaient obtenu ainsi 30 centimes d'augmentation... La petite famille devra fuir vers la frontière, pourchassés comme des chiens. Mais seule la jeune mère rentrera vivante au pays, avec pour vision éternelle le cadavre de son bébé et l'agonie de son mari. Mais cette mort est un cri, le cri de la foi en un monde meilleur. Au moment où il meurt, Hilarion a enfin compris pourquoi le combat communiste vaut mieux que la résignation. Comment laisser l'avenir de tant de femmes et de tant d'enfants suspendu au gré de l'avidité et de la folie des puissants? Hilarion a choisi: mieux valent l'idéal et le combat communiste que la misère, l'injustice et l'impunité des puissants.

Stephen Alexis nous montre l'oeuvre de la nécessité et la part de l'homme. Ce n'est pas la société, ni même ses inégalités, qui rendent l'homme mauvais, mais l'appât du gain, l'avidité des puissants, la soif de pouvoir sous la protection des forces de l'ordre, quand ce n'est pas la loi elle-même qui abrite les intouchables et les dictateurs de toutes sortes.

En 1842, le jeune Karl Marx, alors quasiment inconnu, rédigea un article qui s'intitulait "le vol des bois". Marx s'y insurgeait contre la loi, votée par les riches propriétaires de vastes forêts, qui interdisait aux pauvres de ramasser du bois mort sur leurs terres alors même que la misère faisait rage et que les pauvres gens mourraient de froid. C'était l'un des tous premiers textes communistes. Nous savons comment d'autres hommes, à leur tour, ont transformé ce rêve en cauchemar. 

Ecoutez le son du fouet qui claque: la rente et la dictature ne sont pas loin. 

Tag(s) : #Littérature

Partager cet article

Repost 0