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acte

Nous entendons par acte: toute parole ou écrit, toute décision individuelle ou collective -y compris à caractère juridique-, toute action physique bonne ou mauvaise, à visée intentionnelle, ou encore, dans certaines acceptions, une mise en oeuvre ou une mise à l'ouvrage, quelle que soit sa nature, qui modifie le cours habituel des choses, soit pour celui ou ceux qui agissent, soit pour celui ou ceux qui en sont impactés d'une manière ou d'une autre.

Tout acte a des répercussions, sinon il n'est que simple geste, mouvement banal de la vie quotidienne ou encore parole ou décision sans effet réel. L'acte a un auteur identifiable, il tranche sur la neutralité du "on", mais il peut aussi concerner toute personne appartenant à un "ils". Il fait toujours contraste avec le lot quotidien des habitudes et des bavardages de chacun. 

Plus l'acte sera mené conjointement par plusieurs acteurs, tout en nécessitant, le plus souvent,  une durée plus importante pour s'accomplir, et plus il relèvera de l'action. Quand il devient commun et fréquent, l'acte décline en activité, tandis que lorsqu'il vise les formes de l'art ou de la technique, l'acte devient création ou innovation. A la différence de l'action, de l'activité ou de la création, l'acte a presque toujours une valeur morale, éthique, affective ou juridique. L'acte touche et vise des personnes dans leurs libertés, il engage des responsabilités individuelles. En revanche, perce qu'elle est moins intimement liée à l'individu que l'acte, l'action demeure sous le regard du collectif (une belle action, plutôt qu'un bel acte), elle obéit à des motivations plurielles, elle est universaliste mais plus anonyme que l'acte: car en effet d'autres pourraient aussi l'accomplir. L'acte implique et engage l'individu en produisant des effets immédiats, dans l'instant, tandis que l'action dure et est médiatisée par son universalité comme par son histoire. L'acte comporte la signature de ceux qui l'accomplissent, et laisse une marque identifiable ici et maintenant. Cependant l'acte ne modifie le plus souvent le cours de l'histoire que s'il est soutenu par l'action. De même qu'au théâtre, les actes sont les éléments modificateurs de l'action: ils sont porteurs de la discontinuité de la vie, là où l'action nécessite la continuité. Tandis que l'action est fille de l'histoire, l'acte s'inscrit dans le présent. Il est surgissement de la nouveauté.

Comme le démontre Giorgio Agamben, dont les conclusions de Homo Sacer sont en complète opposition avec la métaphysique occidentale tributaire des catégories d'Aristote, l'acte est le moment où l'individu ne fait qu'un avec sa puissance d'agir. L'acte n'est pas en puissance avant d'être effectué, il est la puissance au moment où il s'effectue. Il n'est pas potentialité ou possibilité mais puissance en acte. Il ne ressemble jamais à ce que la pensée avait imaginé. L'acte est une déflagration de l'imaginaire dans le réel tandis qu'à contrario, l'action est une imagination qui se nourrit du réel, une possibilité qui cherche à acquérir de la puissance.   

Seuls les actes nous inscrivent sur la scène du monde. Seul l'acte est une rencontre. L'acte me coûte, il m'engage dans le réel, il touche l'autre. L'acte est un point de contact sans retour entre moi et l'autre. L'acte ne peut être effacé que par le temps et l'oubli, ou bien par de terribles machinations. Il est le signe de toutes les volontés et de toutes les libertés. Dans l'intimité, il a le goût du secret et de l'amour. Sur la place publique, il atteste, il veut prouver, il interdit et légifère aussi. L'acte est tout entier pouvoir et puissance, il fait repère, il montre.

Selon une idée juste de Maurice Blondel, l'acte est la mort d'une attente, la mort de celui qu'on était avant d'agir vraiment. Dans l'acte, l'individu se meurt au profit de sa liberté. L'acte résiste à la mécanique universelle, au déterminisme. Il est un cri du corps et de l'âme humaine qui perturbe et modifie le cours de son existence. Il est un accomplissement et un échec, car aucun acte ne saurait me réaliser entièrement. L'action et la création ne valent pas mieux: incomplètes, partielles et infidèles. L'acte n'est complet que dans l'instant. Il a alors valeur d'éternité. Il ne se produit qu'une seule fois.     

L'acte est une expérience métaphysique intégrale: celle de notre inscription dans le réel, celle de notre rencontre avec l'autre, celle de nos erreurs et de nos fiertés.

Mais au fil de nos actes, notre spontanéité et notre liberté se meurent, et nous nous sédimentons, entre les actes, en habitudes et en épaisseurs, dans la lenteur de l'indifférence et dans la contemplation de ce que nous avons été.  

Notre vie passée et notre expérience nous leurrent en nous faisant croire à nous-mêmes comme à une oeuvre. Seul l'acte ouvrira de nouveau nos archives. Seul l'acte fait que tout ne nous est pas donné d'un seul coup et que tout ne nous a pas encore été donné. L'acte est la création de l'homme par lui-même sans cesse remise en jeu. L'acte fait et défait ce que la pensée avait péniblement stabilisé.

L'acte résiste à mon identification et à ma pétrification, il est pure folie, celle de la sagesse vraie, la nécessaire liberté de celui qui veut d'abord vivre. Alors choisis!

L'acte est dangereux même s'il peut aussi sauver. Car Il est l'aventure de la sortie de soi, il prend le risque de l'autre... Dans l'acte, soit on n'est plus soi-même, soit on est tout ce que l'on peut être à ce moment là. Dans les deux cas, l'acte vrai est une destitution de soi, un re-commencement plutôt qu'un accomplissement.

C'est pourquoi, dans l'intarissable discours de l'homme sur lui-même, l'acte fait d'abord silence: chacun sait que ne plus être soi-même ne se raconte pas, ou alors comme un prétexte, et dans le meilleur des cas, en écrivant un grand roman.

L'acte ne dit pas ce qu'il est, même lorsqu'il parle, car il est un trou dans l'être, le trou d'une origine. 

Tag(s) : #Philosophie, #Psychanalyse, #Sexualité

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