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action

L'action appartient à tous. Tout ce qui est, est agissant. L'action est la réalité de l'Etre. Là où il y a de l'être, cela agit; là où cela agit, il y a de l'être. Nous avons le mot être parce que nous percevons une certaine stabilité des choses, parce que le langage et la pensée parviennent à retenir une petite part du réel, à la condition que le cours du monde n'aille pas trop vite pour l'esprit humain. Mais à y bien regarder, nous pourrions toujours remplacer le mot être par le verbe faire, dont les autres verbes sont des variations. Le verbe dit l'action. Tous les verbes disent l'action. L'être n'est pas un état mais un faire. Je suis heureux? Oui, parce que de la joie se fait en moi. Je suis jaloux? Oui, parce que de terribles sentiments m'assaillent de toutes parts et me pressent d'agir. Suis-je mort? Alors d'autres actions prendront le relais. Quant au verbe avoir, il est l'action du constat, de l'appartenance, de la possession et de l'appropriation, qui sont l'ensemble des liens que nous tissons et tentons de conserver.

Les mots sont encore d'autres verbes, ce que l'étude de la grammaire de bien des langues met parfaitement en évidence. Ce rouge est la couleur qui agit sur mon esprit en tant que rouge, et si je sais ce que sont une chaise, un livre, ou un concept, c'est parce que je connais ces objets ou ces idées dans la multiplicité de leurs usages et dans la polysémie de leurs acceptions. L'adverbe, l'adjectif, l'article, la conjonction... disent ce qui agit, comment, où, et quand. Et si Florence ou Pierre ont un sens pour moi, c'est parce qu'ils sont venus au monde agissants, que l'action les a menés jusqu'à moi, et que dorénavant, il s'agit d'eux.  

Le Faust de Goethe place l'action avant le verbe: "Au commencement était l'action" et cela est très juste, car le verbe dit l'action, et, en dehors du discours théologique, il n'est pas certain que le verbe ordonne et décide toujours de l'action. Le verbe nous semble davantage une tentative de mise en ordre et de délimitation de l'action, parfois même de son appropriation. L'action est au commencement ce que le verbe est au commandement.  Même le "je t'aime" est un commencement qui commande. 

Les entités éternelles, des mathématiques humaines  jusqu'à Dieu lui-même, sont de pures actions. La droite relie des points alignés, l'alignement lui-même est le fait de notre regard et de notre définition. Le cercle tourne autour d'un point central. Les mots et les définitions sont la vie même de l'esprit qui tente d'appréhender et d'épouser le monde. Définir et nommer, c'est encore agir. Dieu n'est rien s'il ne fait rien, et c'est là son principal problème.

Même le premier Wittgenstein concède que "le monde est tout ce qui arrive". L'être est tout ce qui se fait, l'être est l'action. Si l'action cessait dans la moindre parcelle du monde, l'être s'effondrerait dans le rien, qui est le néant sans la nostalgie de l'être.

L'action se commet en actes mais semble moins responsable que l'acte, car on ne sait pas si l'action est agie par une myriade de causes ou si elle agit par ses propres raisons. L'action a ses causes, que la raison ne semble ni connaître ni maîtriser. L'action d'un seul semble toujours prise dans un mouvement qui le dépasse. L'action emprunte au social pour s'inscrire en lui. Elle est faite pour être vue et connue, à la différence de l'acte, qui est plus individuel et qui recherchera davantage à être définitif et comme clos sur lui-même. De par sa composante social, prise sous le regard des autres, l'action déborde de ses origines, et échappe à ses fins. L'action s'engage, s'obstine. L'action ne sait pas toujours s'arrêter, elle peut devenir folle. Elle finit par ne plus savoir se justifier.

Le roman est l'exploration des raisons et des conséquences de l'action. Il explore ce qui fonde les destinées. Du héros picaresque aux personnages de Dostoïevski, l'action est placée sous le signe de la folie, de la passion imaginaire et de ses déterminismes. Le héros ne sait pas réellement où il va, mais il s'en donne toutes les raisons. L'action ne peut être contrecarrée que par une autre action, toute aussi folle, par une rupture de la chaîne causale: intervention du hasard, d'un acte fou et libre, d'une rencontre inattendue, de forces supérieures à celles de l'individu. Comme chez Pascal, l'action mène le monde après qu'elle a mis un masque sur ses yeux pour ne pas le voir. La question du romancier, du philosophe et du politique est: "peut-on agir sur l'action? Peut-on lui ôter son masque? Est-ce seulement souhaitable?" 

Cette question est d'une part celle de la praxis marxiste: "comment transformer un monde qui a fait les hommes tels qu'ils sont?". Chacun connaît la réponse de Marx: il faut changer les rapports de production et de domination.

Cette question est aussi celle de Freud: "l'homme est-il le maître en sa conscience?" Et il s'agit ici de comprendre pourquoi l'homme se refuse à lui-même son émancipation.  

Cette question est enfin celle de la liberté telle que la philosophie de l'action d'un Donald Davidson tente de l'appréhender, dans le sillage des interrogations de Wittgenstein et des travaux d'Anscombe.

Il s'agit de savoir si l'action est déclenchée par des raisons et des motivations propres à l'individu (volonté libre) ou si elle est déclenchée par des causes (la volonté elle-même ferait partie de la chaîne causale: volonté déterminée).

Chacun remarquera tout d'abord que dans la doctrine marxiste, comme dans celle de la psychanalyse, il faut bien qu'une part de la volonté (ou du sujet) soit supposée libre si l'on veut émanciper l'homme de ses déterminismes internes ou externes.

Pour Davidson, la première difficulté à lever est celle du psychophysiologique: les états mentaux sont-ils les superpositions ou répliques exactes de nos états psychiques? Ou encore: y a t-il simultanéité entre ce que je pense et la réalité psychophysiologique de mon cerveau? Pour les tenants de la causalité ( l'action est déterminée par des causes et non par des motifs "libres"), c'est le psychophysiologique, c'est-à-dire l'état, la configuration ou la disposition cérébrale, qui précède la volonté de l'action et donc l'action elle-même.  Davidson pense au contraire que l'état mental est nécessairement séparé de l'état cérébral. S'il y avait simultanéité absolue des deux états, il n'y aurait jamais la place pour la moindre volition, suspension de la volition, délibération, etc. Or nous sentons que notre vie psychique ne se fait pas à vitesse constante. Comme l'avait largement démontré Bergson, il y a de la durée en nous. Nos décisions et nos choix ne sont jamais instantanés, ils peuvent être plus ou moins longs, plus ou moins motivés. Bref, il y a du temps dans l'esprit humain, et ce temps pourrait bien être ce qui sépare le temps mental du temps cérébral. Il est indéniable que notre temps cérébral nous invite à l'action (si j'ai la sensation d'avoir faim, je vais chercher à me restaurer) mais je peux aussi me retenir d'aller manger si je le décide (grève de la faim). Pour Davidson, le temps mental est celui où s'inscrit la possibilité de la volonté, c'est-à-dire la possibilité de débuter une chaîne causale physiologique ou de l'interrompre. Dans ce cas, l'état mental précède l'état cérébral. Que l'état mental et l'état cérébral soient sous l'influence du passé de l'individu, de sa culture, de son inconscient, cela détermine en effet une partie de ses choix, de ses capacités et de sa volonté, mais c'est par l'état mental que peut advenir une prise de décision "libre". La liberté est donc la résistance dans le temps (ou l'adhésion/délibération consciente) du sujet à la causalité psychophysiologique, elle est aussi une liberté de mouvement et donc une liberté d'action.  Antoine Blondel considère de son côté à juste titre que la pensée est déjà l'action. 

Lorsque Wittgenstein demande: "Que reste-t-il du fait que je lève le bras si on en soustrait le fait que mon bras se lève?" Davidson répond:" que les chances sont grandes que je l'ai réellement souhaité puis décidé." Il existe certes de nombreuses possibilités psychophysiologiques ou d'incitations psychosociales pour me faire lever ce bras, mais je peux toujours décider de ne pas le lever.

La liberté est tout aussi bien résistance à l'action, que passage à l'acte. Et si, en effet, l'action mène bien le monde, pour le meilleur et pour le pire, on comprend aussi que l'action qui agit sur l'action soit une réalité beaucoup plus rare, bien qu'elle décide de la capacité humaine à changer le monde et à  transformer l'homme.

La tâche infinie de la philosophie pourrait être alors non pas de comprendre le monde, non pas d'avoir à le transformer, mais de demeurer lucide afin que l'action ne dégénère jamais en passion aveugle.

Au commencement était l'action, et la lumière se fit nécessaire. 

Tag(s) : #Philosophie, #Psychologie, #Psychanalyse

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