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Le Tintoret (1518-1594) -peintre

Marie-Madeleine (1588?)

 

A qui avons-nous à faire et où sommes nous? Nous aurions devant nous Marie-Madeleine, la quasi prostituée qui aurait baisé les pieds de Jésus en défiant les notables de l'époque? C'est possible... Regardez cependant son tout petit Jésus crucifié transformé en breloque pour sorcières. Mais d'abord le lieu: où sommes-nous? Qu'est-ce que c'est que cette paillasse? Seule une bête pourrait vivre ici. C'est un premier indice précieux : il y a beaucoup d'animalité autour de cette femelle. Si nous avons bien à faire à une femme, alors il ne saurait s'agir d'un lieu d'habitation, car nous sommes dans une caverne, à ciel ouvert, ce n'est même pas un abri. Il s'agit en réalité non seulement d'un lieu de culte, mais, comme nous allons le démontrer, avant tout d'un lieu de rencontre et de débauche, et la paillasse sert à cela. D'ailleurs Marie-Madeleine est-elle assise ou à genoux ? Où sont ses jambes, comment sont-elles repliées sous elle? C'est impossible à deviner car elle n'en a tout simplement pas. Elle se déplace autrement. Lorsqu'elle n'est pas femme, cette bête rampe, glisse, serpente. Et pour cause: elle vient muer ici, s'enroule de sa peau de cobra et accomplit son rituel de sorcière. Elle lit le livre des mystères, elle a déjà bu le philtre de la métamorphose (écuelle posée devant elle), le crâne et le jésus représentent son triomphe sur la mort. Notre femme a maintenant besoin d'être possédée par rien de terrestre. C'est le moment où elle a pris presque entièrement corps et apparence de femme. Elle est vulnérable et elle ne peut s'accoupler qu'ici et maintenant: une grosse pierre sous son bras gauche et un bâton planté devant elle à sa gauche sont à sa disposition pour éloigner toute autre bestiole. Elle se défendra s'il n'arrive pas à temps. Car c'est une offrande à caractère sexuel. Regardez cette coque de fruit sec, ce demi-avocat peint en ocre jaune, juste au-dessus de la signature du peintre: c'est un sexe féminin largement ouvert, la seconde signature du tableau, celle qui compte. Observez encore la quasi pilosité de la paille qui entoure cet appât: aucun doute ne saurait subsister. Ce simple fruit ouvert permet au Tintoret de nous mettre sur la piste : dans cette peinture, un sexe de femme s'offre. Marie-Madeleine ne prie pas (ses doigts sont entrelacés) elle attend, elle implore, elle espère, elle sait qu'il va arriver. Mais où est-il?

Suivez son regard. Si vous ne faites pas attention, vous penserez qu'elle regarde un coin de ciel étrange, fait de lumière et de nuages boursouflés. Mais regardez ces nuages, n'y voyez-vous pas comme d'étranges ramures? Ce ciel est un mixte de chevelure et de ramures. Comme une perruque de démon-marquis poudré. Et maintenant observez la roche sombre en dessous: vous devinerez assez aisément un visage mi-humain mi animal tourné vers Marie. Repérez son museau et ses moustaches de lion dans l'anfractuosité orangée de la roche: ce n'est pas de la lumière qui perce, c'est une moustache de bête. Tout y est : on devine ce visage même sans agrandir l'image. Le nez est parfaitement découpé, la bouche, le menton et même un œil sont reconnaissables. Un mâle mi-cerf, mi-homme, mi-loup est déjà juste sur sa droite, elle peut sentir son souffle. Elle ne regarde pas le ciel, elle le regarde s'approcher. Il y a encore un second animal, plus petit, (agrandissez l'image à cet endroit) il est tenu en respect par notre démon presque museau contre museau. Soyez attentifs et vous découvrirez en guise de roche une face de singe gris-bleue comme pétrifiée par la peur : les yeux et la truffe de cette bestiole sont très précisément dessinés. Marie-Madeleine est à la merci de tout mâle, mais son incube arrive, Roi des ténèbres et de la Nature.

Moralité : Le Tintoret a voulu peindre quelque chose de plus puissant que la mort (ce crâne est très édenté: la mort est vaincue), plus puissant que l'amour de Jésus pour les hommes ( pauvre crucifix breloque): il a peint le sexe démiurge et origine de toute chose. Ce n'est pas par un amour biblique que la vie est plus forte que la mort. Non, c'est parce que le sexe, et donc la vie, ne se reproduisent que par l'intervention des démons. Marie-Madeleine ne prie pas Dieu le Père perché dans les nuages bien au-dessus de son pauvre fils Jésus, non, elle attend que le démoniaque fasse son oeuvre. La vie est fille du désir.

Tag(s) : #Philosophie, #Peinture, #Sexualité

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