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Le Titien (~1488- 1576) -peintre

Le Titien : La Vénus d'Urbain (1538)

Voici l'un des plus beaux trucages de l'histoire de la peinture au service de l'indicible. Au premier plan, le Titien a peint le premier nu féminin entièrement érotisé : plus jamais aucun peintre ne posera de cette manière la main d'une femme sur son propre sexe en un geste qui ne laisse aucun doute sur ses intentions. Plus jamais en peinture un regard de femme ne dira ainsi à son spectateur ce qui va se passer dans le domaine du plaisir.

Au second plan, deux servantes s'affairent autour d'un coffre. Que viennent-elles faire ici ? Pourquoi cette seconde scène, au fond de la pièce, se déroule-t-elle dans le même espace visuel que celui de notre libertine ? On imagine assez mal que cette jeune bourgeoise se gourmande en présence même de ses servantes. Comment fonctionne ce tableau ? Appuyons-nous tout d'abord sur les analyses de nos illustres prédécesseurs, d'Erwin Panofsky (qui avait sans doute tort) et de Daniel Arasse (qui avait raison, mais qui n'a peut-être pas tout dit, par pudeur).

Vous remarquerez derrière notre Vénus un panneau noir dont la verticale s'arrête géométriquement au niveau même de son sexe : précieux indice qui signifie que c'est ce sexe féminin qui donne la clef du tableau, sa ligne de partage, et non ce panneau noir en bois qui n'a aucun sens spatial en lui-même. Ce n'est même pas un panneau, c'est une ligne directrice qui tombe sur le sexe de la dame. Nous y reviendrons. Vous remarquerez ensuite que la « seconde » pièce, celle où se trouvent les servantes, paraît plus haute que le niveau du sol où se trouve le sofa rouge de leur patronne, qui serait donc en contrebas. Il faudrait imaginer quelques marches entre les deux pièces pour que la perspective soit cohérente. Cela est impensable : pourquoi la maîtresse de maison se trouverait-elle seulement à moitié cachée par un vulgaire panneau noir, et ce en contrebas de la pièce principale ? C'est totalement incohérent. La vérité est toute autre : il n'y a en réalité aucune unité spatiale dans ce tableau mais bien au contraire une unité temporelle, ou, si vous préférez, une unité de pensée. La seconde scène explique ce qui va se passer dans la première. Elle explique aussi que notre Vénus ne soit pas en train d'aguicher son jeune mari (qui serait alors placé juste devant elle à la place du spectateur). Car que viendrait faire un mari en plus dans cette pièce ? Il serait alors tout à fait à la merci du regard des servantes ! Cela n'a pas de sens. Mais poursuivons au delà de ce qui a déjà été mis en évidence par Daniel Arasse.

 

La jeune servante agenouillé, la tête penchée dans le coffre, se trouve tout à fait installée, et dans une position compromettante, Elle ne se relèvera pas tout de suite, sa collègue lui tient le couvercle du coffre avec son bras droit. Cela dure déjà depuis un petit moment, car le bras gauche de la servante qui est debout va presque soutenir le bras droit et comme relever sa manche. Que fait notre servante à genoux et la tête presque entièrement à l'intérieur ? Ce coffre n'est pas si profond pour aller y farfouiller ainsi, si solidement campée sur les genoux. En vérité, la jeune servante ne cherche rien dans ce coffre, elle regarde à travers. Ce coffre est une fenêtre et même un passage qui donne sur la première scène du tableau! Le Titien a inventé un double-fond diabolique au sein même de son tableau, ce qui en explique finalement l'incohérence spatiale. La libertine du premier plan commence à se donner du plaisir sous l'oeil complice de sa jeune servante, qui la rejoindra bientôt, pour plus de volupté... L'une des deux sera bel et bien à genoux. D'ailleurs elle y est déjà, non seulement au fond du tableau, mais aussi à la place du spectateur. Le Titien a placé notre regard exactement à la hauteur d'une femme allongée sur son lit. En effet, nous ne percevrions pas ainsi son corps nu si nous étions debout... Nous sommes donc à genoux et nous voyons ce que voit la jeune fille dans son coffre. La vérité est au fond du coffre: la libertine est une disciple de Lesbos, et sa servante ne l'est pas moins. Quand à la servante un peu plus âgée qui tient le coffre, elle est complice malgré elle, mais il faut bien garder sa place dans cette riche maison... Son visage laisse entendre qu'elle n'approuve pas, mais qu'elle n'a pas le choix... Vous voulez d'autres indices ? Tournez vous vers les renvois de couleurs :

  • la servante qui est debout est habillée du même rouge que celui du sofa sur lequel repose la coquine, elle tient aussi sur ses épaules la robe de chambre marron de sa patronne. Ce renvoi au rouge du sofa indique que cette servante se préoccupe des aspects matériels du confort des deux lesbiennes : elle tient le coffre, elle a aidé sa patronne à ôter sa robe de chambre, puis elle l'a lui conserve sur l'épaule le temps nécessaire. Elle veille sans doute aussi à ce que les deux jeunes femmes ne soient ni repérées ni dérangées: c'est le prix de son salaire.

  • la couleur marron de la robe de chambre renvoie à la couleur des tentures de la pièce du fond. C'est le signe que non seulement la Vénus est chez elle mais que c'est bien sa robe de chambre

  • La servante coquine et complice est habillée de blanc, c'est à dire de la couleur des draps dans lesquels le péché va être commis.

Moralité : Le Titien a peint dans le même tableau non seulement le premier geste de masturbation féminine, mais aussi la première scène lesbienne de l'histoire de la peinture. Jusqu'au XXème siècle, les spectateurs et les critiques d'art pensaient qu'il s'agissait d'une scène pré-nuptiale car le Titien y avait placé les symboles traditionnels du mariage : les roses, le chien qui dort, la myrte sur la fenêtre. Pratiquement 500 ans pour apprendre à voir. Sur combien d'années le Titien aurait-il parié...?

Mais la prouesse au niveau de la conception du tableau est encore plus stupéfiante. Revenons sur ce panneau de bois noir, cette planche qui s'arrête à la verticale du sexe. Cette planche ne sépare rien de spatial, disions-nous. En effet ce panneau de bois mat sépare en réalité ce que nous appellerions aujourd'hui deux plans-séquences de cinéma : nous voyons simultanément deux moments de la même scène. C'est du cinéma presque 400 ans avant son invention ! Mais rien ne dit que les artistes de Lascaux n'y avaient point pensé...

 

Tag(s) : #Philosophie, #Peinture, #Sexualité

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