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Masaccio (1401-1428) -peintre

Masaccio : Le Baptême des néophytes (1424-1428)

 

Où est le problème? Saint-Pierre, en tonton barbu et grisonnant, fait son boulot: il baptise de jeunes hommes, les néophytes, devant un temple quelconque. 13 personnages masculins sur ce tableau et pas la moindre femme. Enfin, c'est à voir... Car à y bien regarder, de simples caches-sexes nous protègent du diable... Mais il y a évidemment un quatorzième personnage, grâce auquel aucune mauvaise prophétie ne se réalisera: le spectateur du tableau, celui qui regarde et qui donne toute son importance à cette scène. Et quel est le sexe de ce spectateur? C'est forcément... une femme! Oui, vous, le spectateur, que vous soyez homme ou femme, plus vous regarderez ce tableau et plus vous serez femme, en tous cas, mieux vous comprendrez ce que veut femme. En effet, essayez donc de deviner ce qu'elle regarde? Elle regarde d'abord ce qu'on ne lui avait encore jamais montré ainsi, c'est à dire dans toute la beauté dont la peinture est capable: un homme! Jamais avant Masaccio la beauté masculine, je veux dire celle du corps masculin, n'avait été peinte. Faut-il décrire cet homme? Les épaules et le cou sont larges et puissants, le torse est bien dessiné, le bras est musclé à souhait, les fesses et les cuisses témoignent d'une vigueur exceptionnelle. Mais toute cette force contenue dans le muscle ne sera pas agressive, c'est une force qui sera mise au service du labeur et de la protection des siens. Regardez comme le ventre arrondi est apaisant, alors que l'on pourrait s'attendre sur un tel homme à trouver des carreaux de chocolat... Mais surtout, cet homme sera clairement en capacité de se reproduire: le peintre nous le laisse deviner aisément...

L'oeil féminin est comblé, le corps féminin pourrait l'être, mais l'esprit féminin l'est encore davantage, car il est rassuré au moment même où il désire. Comment cela, et par quel procédé? Très vite notre spectatrice ne regarde pas seulement la beauté de l'homme. Car il y a plus: cet homme est agenouillé à ses pieds. Il accepte de tout son corps, ruisselant de beauté, la soumission. Et ce sera là son salut, car il montre ainsi qu'il est prêt à prendre femme et à enfanter. Entendons nous bien, notre spectatrice ne veut pas d'un homme qui lui serait entièrement soumis, il ne s'agit pas de cette soumission là, qui n'est qu'une défaillance du caractère. Surtout pas de cela! Non, il s'agit bien plutôt d'une soumission à sa cause, et c'est là que le sens du tableau fait comme une boucle sur lui-même : cette cause à laquelle l'homme se soumet est celle de la femme spectatrice, mais la cause de cette femme, son désir, est aussi, à son insu, la cause du Seigneur! Et la boucle est bouclée. Impossible de sortir de la circularité du désir qui s'empare de la femme: elle n'y pourra rien et lui non plus. Dans cette situation, face à l'homme choisi pour elle par Dieu, aucune liberté ne lui sera laissée. Elle ne pourra pas faire autrement, c'est le Seigneur qui le veut à travers elle. Toute femme est, dans cette situation, en mission pour le Seigneur. Tonton Saint-Pierre et ses acolytes le savent bien : ils viennent poser les premiers scellés du pacte nuptial. Des enfants viendront à leur tour, un peu plus tard, inéluctablement.

La femme regarde l'homme et elle croit le choisir. L'homme n'attend que cela, agenouillé pour la cause, mais tout est joué d'avance, sinon l'humanité se perdrait à jamais. Cette conclusion est le message même du tableau, message inscrit dans les regards des personnages encore loin du baptême. Car tout ici est affaire de distance : tant que je suis éloigné du baptême, je ne suis qu'un homme perdu qui ne sait pas où regarder. Je ne vous parle pas évidemment des serviteurs de Dieu mais des autres jeunes gens, dans la file d'attente, qui seront concernés un jour où l'autre par le sacrement. Ils sont là, présents physiquement, mais leurs yeux errent comme des âmes en peine. Aucun ne regarde le baptisé agenouillé alors que c'est la scène où tout se joue! Tous ces jeunes gens sont encore bien trop loin de pouvoir épouser la cause d'une femme, c'est à dire celle du Seigneur. Même nos deux autres candidats néophytes plus ou moins dévêtus font pâle figure. Le plus intéressant est celui qui attend déjà entièrement déshabillé à droite. Il a beau être le suivant, il est encore bien loin du compte. La proximité spatio-temporelle avec le baptisé n'en fait pas pour autant un homme déjà prêt à servir la cause. Regardons le attentivement : il tremble, sans doute de froid... Ce néophyte est le premier homme qui grelotte dans l'histoire de la peinture. Il est déjà un peu moins bien bâti que le premier, certes déjà géniteur potentiel, mais pâlichon, et avec un regard qui se perd au loin, dans l'indéterminé. Notre bel homme à genoux dans le fleuve, la tête trempée, dégage-t-il la moindre impression de tremblement ? Non, celui-ci n'aura plus jamais froid.

Moralité : tant que je ne me serai pas agenouillé devant la cause du Seigneur, jusqu'au dernier moment, je grelotterai. Et plus je me tiendrai éloigné du baptême, plus je serai loin de la cause, perdu et hagard. Masaccio a peint un très bel homme, il a été le premier peintre à avoir donné vie et désir à l'homme et à la femme. Son "Adam et Eve chassés du Paradis", restauré en 1980 et montrant Adam dans son plus simple appareil, est également sans équivoque.

Tag(s) : #Peinture, #Philosophie, #Religion, #Sexualité

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