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admiration

A mon amie Florence Herrou

L'homme découvre sa solitude en regardant le monde. Rien n'est moi, tout est autre. Impossible d'absorber la moindre chose vue. Ce que j'ingurgite ne nourrit pas mon esprit. Tout ce qui est vu demeure autre. Seul l'autre pourrait me rassasier. Mais l'autre n'est pas comestible et il se refuse à être moi.

Je regarde si ce qui est vu me fait signe. Peu à peu, l'être me dévoile un peu de son langage: formes, couleurs, agencements, perspectives et mouvements. J'apprends l'alphabet du monde. On me dit le nom des choses. Je parle à d'autres et ils me parlent.

Plus tard, chaque image est devenue une habitude, je ne regarde même plus, je me contente de voir et de m'orienter. Je fais, et les choses sont à leur place. S'attarder sur une chose quelconque, sur une chose vue, serait pure folie. L'esprit s'enlise, le regard ne dit plus rien. Tout est moi, rien n'est autre. Le monde s'est refermé sur moi, je n'apprendrai plus. Qu'est-ce donc qu'un homme qui n'admire plus? Un automate. 

Etonnement. 

Le monde s'est déréglé, il s'adresse à moi par surprise. On m'extirpe. Voilà que je regarde de nouveau, et que j'écoute aussi. Quelque chose vient de faire sens et s'est rapproché de moi. Si cet étonnement ne me fait pas trop violence, s'il s'établit dans la durée, et s'il est homme ou femme, je l'admire déjà.  

Il y a en moi une aptitude à renaître. Et plus je renais, plus je m'étonne. L'admiration est une école. Il faut aller à cette école. Pas seulement un mouvement du regard ou une curiosité, pas seulement une envie de copier l'autre.

Imiter sera une première étape. Etre moi-même, mais avoir un modèle pour moi-même. J'admire l'autre et il m'inspire déjà. Selon la belle formule de Charles Coutel: "imiter n'est pas copier, admirer n'est pas être fasciné".

Ce n'est qu'en étant différent que je peux imiter vraiment, sinon je singe, ou je copie, et je me ridiculise. Je résiste à l'admiration en restant moi-même. L'admiration est médiation entre moi et ce que je ne serais jamais à l'identique, comme modèle et comme source d'inspiration. Je serai sa déclinaison, sa création en moi.  L'admiration me rapproche en me maintenant à distance. J'aime mon admiration comme moi-même, parce qu'elle est mon devenir. Imiter, c'est devenir soi-même dans ma dialectique avec l'autre. "L'admiration est donc l'imitation devenue conscience de soi." (Coutel

Pourquoi l'admiration a-t-elle un tel impact sur moi? Parce que, selon le mot de Goethe, " auprès d'elle, je suis tout ce que je peux être". L'admiration me parle du meilleur de moi-même. L'admiration n'admire pas par faiblesse, elle est amour de la force de l'autre. 

Il faut donc que j'ai déjà en moi un petit trésor, et que je le fasse vivre en fréquentant l'école de l'étonnement, pour que j'éprouve cette aspiration à m'élever en admirant. Mais ce que l'autre me révèle à travers l'admiration que j'ai pour lui devra m'être accessible. Car même dans le lointain, on ne peut admirer que le proche.

L'admiration est une épreuve, celle de la distance, dont il faut juger avec justesse pour ne pas avoir à souffrir de la différence de l'autre. Admirer, c'est prendre le risque de soi. L'admiration est une expérience, celle de soi et de l'autre, qui peut devenir amour trop rapidement, en faisant fi de l'estime qui lui est pourtant si nécessaire. L'admiration ne résiste pas toujours à la durée, car le regard a pu être faussé et détourné par de multiples prismes. Il faut donc apprendre à regarder l'admiration elle-même pour ne point succomber et se demander: "qu'y a t-il d'admirable en cela?".

"L'admiration est fille du savoir" (Joseph Joubert) lorsqu'on "trouve une chose d'autant plus parfaite qu'on la considère davantage." (Condillac)

Lorsque c'est la pensée toute entière qui admire, cela signifie qu'elle sait déjà ce qui doit être admiré. D'où le tient-elle? De la culture et de l'éducation, de l'héritage transmis par la temporalité collective. On admire d'abord ce qui a été fait par d'autres dans le passé. Une société qui n'admire plus est une société qui ne se donne plus d'objets admirables, c'est une société qui n'admire plus la culture. 

Pour le philosophe Alain, admirer c'est apprendre de l'autre pour prolonger ce qui a déjà commencé en soi. Ce qui a commencé en moi est l'oeuvre de l'éducation et de la culture. Ce qui a été pensé par d'autres me fait signe. Les signes du passé m'ont été transmis. En admirant, j'accepte d'être fidèle aux signes du passé tout en voulant les transformer en me les appropriant. Plus je suis fidèle à ce qui est admirable dans le passé, et plus je participe à la naissance d'un futur admirable. Selon le mot d'Alain, "Il faut tendre à l'homme un miroir où il se voit grandi." 

La culture est un miroir qu'il faut tendre aux enfants de la modernité.  

"C'est pourquoi ce que les enfants et les élèves ont le loisir d'admirer est déterminant. Une société qui ne veut pas être critiquée s'efforcera de rendre l'admiration impossible". (Charles Coutel)

Il n'y a d'admirable en l'autre que ce que nos enfants admireront en nous. L'admiration est une école qui élève l'humanité si on ne lui retire pas le goût de la beauté et de la vérité. 

Tag(s) : #Philosophie, #Psychologie, #Éducation

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