Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Francesco Albotto (~1721-1757) -peintre

Venise s'enfonce dans l'inconscient des jours et des nuits de son histoire. Amniotique et nuptiale, sa liquidité engloutit les désirs des amants dans la profondeur abyssale et anesthésiée d'un amour et d'une mémoire qui s'écoulent vers une mort inexorable. Labyrinthique et rhizomique, vascularisée par des canaux innombrables, chevauchée lascivement par de multiples ponts ligamenteux, Venise déploie les vaisseaux de son corps fragmenté, violée en permanence par les eaux séminales de Poséidon. 

Francesco Albotto peint le squelette architectural d'une ville usée par tant de baptêmes, de jouissances et de nostalgies. Elève de Michele Marieschi, Albotto a beaucoup travaillé à partir des gravures de Marieschi et de Visentini

La gravure est l'art du squelette du temps. Les peintures d'Albotto s'en ressentent. Les couleurs ternes de ses tableaux sont celles d'une peau malade qui cache mal la vieillesse et l'arthrose des édifices. Et pourtant, selon de le mot de Byron, venu terminer ici une vie de débauche: "la beauté seule est restée".    

La vie s'écoule lentement, Albotto a retiré tout mouvement au tableau. Les embarcations sont figées dans une torpeur lancinante. Le temps s'est arrêté.  L'eau stagnante résiste à toute vivacité, le regard ne peut pénétrer nulle part, le désir s'engourdit.  Le spectateur est englué dans l'illusion d'une vie qui a déjà passé. J'ai contemplé cela, j'ai vécu cela. D'autres, peut-être, viennent encore là, vivre un rêve qui a appartenu à une autre époque, à des marins et à des marchands conquérants, à une cité florissante qui dominait le monde. Ici commençait la route de la soie, de là partaient les expéditions de Marco Polo.  

Francesco Albotto (~1721-1757) -peintre

Gloire et puissance de ces murs prestigieux qui disent ce qu'a été Venise: d'abord une ville refuge pour des peuples qui fuyaient l'envahisseur, construite sur une lagune parmi une centaine d'îles, bâtie sur des fondations qui ont nécessité des millions de pilotis de chêne, d'aulne et de mélèze, puis une ville de marchands, aux institutions entièrement consacrées au commerce, sans doute la première place boursière de l'histoire de la finance.

Nous sommes devant l'Arsenal qui était au XVème siècle la plus grande usine du monde, employant jusqu'à 16000 ouvriers qui fabriquèrent là des milliers de navires.

Albotto peint au XVIIIème siècle la Venise du déclin. La route de la soie a été interrompue il y a 150 ans. Beaucoup d'instabilité en Orient et l'ouverture de nouvelles routes maritimes vers les Amériques et vers les Indes ont mis fin à un commerce millénaire. Seul subsiste le rayonnement culturel et artistique d'une ville qui a accueilli Le Titien, Véronèse, Le Tintoret, mais aussi le théâtre de Goldoni et la musique de Vivaldi.  

En cette ville le désir s'est fait libertinage (Casanova), la philosophie s'est apaisée (Nietzsche), tandis que la littérature y faisait mourir la beauté du monde (Thomas Mann).

Mais Albotto ne ressent rien de cela. La passion et les sentiments ont quitté sa toile. Les personnages qui déambulent sur la place de l'Arsenal sont des pions sur un échiquier qui n'a plus d'adversaires. Tous ces gens indifférents traversent le musée d'une ancienne fourmilière humaine, dont les multiples galeries sont arpentées par les spectres du passé. L'homme désire aussi ce que son époque désire. En peignant sans l'émotion, Albotto nous montre comment elle s'en est allée. L'émotion ne se conjugue jamais au passé. 

Albotto a peint cette place à plusieurs reprises, ce ne sont jamais les mêmes figurines qui y déambulent. En plaçant quelques personnages insignifiants, il dit davantage qu'en peignant une place vide: le désert n'existe que de la présence de l'homme.

Francesco Albotto (~1721-1757) -peintre

La ville est un lieu d'affairement. Pour ne pas succomber à l'inlassable bombardement du temps, dont on mesure les effets sur ces édifices traversés par de sombres rhumatismes, l'homme doit travailler pour vivre et lutter sans cesse contre l'action envahissante et dévastatrice de l'eau. 

Car, si la lagune est protectrice et nourricière, en revanche la mer menaçante frappe la ville des coups de boutoirs de sa destinée. 

Albotto peint l'inutile fracas du travail et l'éternel combat de la vie humaine, tandis que retentit la parole d'Anaximandre: "D'où les choses prennent naissance (genesis), c'est aussi vers là qu'elles doivent toucher à leur fin (phtorà), selon la nécessité (kata to khreôn) ; car elles doivent expier et être jugées pour leur injustice (adikia), selon l'ordre du temps. »

 

Francesco Albotto (~1721-1757) -peintre

Les ruines du temps nous rappellent que seules les passions humaines ne laissent pas de squelettes derrière elles. La passion est en acte, l'art ne peut que l'approcher. La passion court-circuite les directions de l'espace et du temps. Certes, le grand canal conduit inexorablement là-bas, au loin... La flèche du temps emportera tout, mais ceux qui choisiront d'aller à contre-courant ou de naviguer de traverse connaîtront peut-être l'insouciance du jeu et de la passion.

Celui qui fait fi de la direction du fleuve et qui ne remarque plus l'architecture obsessionnelle du temps, libère son squelette des chaînes macabres de la mort en retrouvant le  plaisir de l'usage des muscles et le goût oublié de la chair désirante. La vie qui s'oublie n'est que ruine et maladie du temps.

Il n'y a pas de passions fossiles et les villes ne sont que les sédiments de l'histoire. Mais si, dans un large canal ouvert au plaisir, les gondoliers conduisaient leurs embarcations en tout sens selon les désirs de leurs passagers, sans doute, un air de folie projetterait-il un peu de lumière sur le vieux monde. Mais les gondoliers d'Albotto sont encore bien timorés... 

Albotto est nostalgique d'une époque qui n'est plus, celle d'une civilisation essoufflée.

L'art qui ne voit ni l'esprit ni la passion contemple avec tristesse une splendeur déchue. Albotto n'admire pas, il peint des gravures. Au contraire, admirer le passé, ce serait lui être absolument fidèle pour pouvoir le récréer et le faire vivre de nouveau (Alain). Mais Albotto collectionne des fossiles...

Qu'est-ce que la beauté sans la passion? Nous répondons à Byron, qu'il s'agit d'un leurre.

Napoléon Bonaparte, en annexant Venise en 1797, mettra fin à 800 ans d'indépendance. Il sera accueilli en libérateur par les pauvres et les juifs de la ville, auxquels il offrira sans l'avoir prémédité, des passions et des jeux qui leur étaient jusque-là interdits et inaccessibles. 

Tag(s) : #Peinture

Partager cet article

Repost 0