Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Jean-Pierre Alaux (né en 1925) - peintre

Devant un tableau surréaliste, le spectateur est placé d'emblée sur un seuil d'indécision:

-soit il en accueille la vision onirique, ludique, voire éclectique et disparate, et il s'émerveillera alors de l'étrangeté des associations proposées par le peintre.

-soit son esprit commence à adopter un comportement analytique du fait même de la composition du tableau. Son analyse oscillera alors entre la perception de signes, de formes, de couleurs et la reconnaissance de symboles, tandis que quelques tentatives de synthèse, en terme de significations partielles et, pourquoi pas, de sens général de l'œuvre, séduiront les plus audacieux, à leurs risques et périls.  

Le travail de Jean-Pierre Alaux est esthétique, sémiotique, et sémantique: 

Esthétique: Tout commence par un impact émotionnel, car Alaux cherche avant tout à faire émerger la beauté, dans le choix des formes et des couleurs, dans son goût pour les symétries, et dans la recherche d'une harmonie qui enveloppe la composition générale du tableau. Cet impact émotionnel est le plus souvent renforcé par des effets de surprise provenant à la fois de la conception globale de l'œuvre et de l'emploi de détails inattendus. L'ensemble répond à une visée onirique, car le peintre offre à notre regard des associations imaginaires susceptibles de s'accorder avec nos rêves. Certes, personne n'a jamais rêvé ainsi, et il s'agit bien des rêves éveillés d'un artiste, produits par une imagination créatrice qui laisse libre cours à des associations libres. Mais, chez Alaux, cet onirisme et cette créativité servent aussi à matérialiser les formes de l'inconscient collectif -c'est-à-dire les archétypes- qui ont les faveurs du peintre. Alaux nous parle en effet d'obsessions et de désirs, de peurs et d'angoisses, de paix et de nécessité. Car le rêve et l'imaginaire disent d'abord la condition humaine. Avec Alaux, la beauté et le sens proviennent de la possibilité de rêver, en peinture, les composantes esthétiques de la condition humaine. 

Sémiotique et Sémantique: Les signes sont comme les mots, ils disent toujours plus que ce qu'ils dénotent. Lévy Strauss a été l'un des premiers à avoir mis en évidence la "surabondance constitutive du signifiant sur le signifié", tandis que Benveniste insistait sur l'écart irréductible entre le sémiotique et le sémantique. Ce qui intéresse l'artiste surréaliste, c'est, d'une part, de montrer que le sens n'est pas pétrifié et enkysté dans un nombre limité d'objets de significations, et, d'autre part, que la richesse sémiotique libère la puissance signifiante en la mettant au service de la sémantique, dont elle renouvelle l'approche en la transfigurant.  

Dans le travail d'Alaux, les objets et les formes sont des possibilités de significations. Les signes du tableau nous donnent à penser, et nous faisons parler ces signes en retour. Le discours que nous prêterons à ces signes se situera entre un presque rien et un presque tout, il s'agira de la description d'un monde. Cependant, l'association libre pratiquée par l'artiste et la lecture-interprétation pratiquée par le spectateur ne sont pas aussi libres qu'il y paraît. En effet, les signes étant reliés entre eux ne serait-ce que par leur seule co-présence dans l'oeuvre, ils forment déjà un système de signes, même rudimentaire, et un système de renvois, qui n'a plus toute liberté de signification, les signes se mettant à parler et à évoquer ensemble. En outre, parce que chaque signe tend au rang de symbole, chaque symbole renvoie à son tour à un univers sémantique. Ainsi, chaque signe est un signe du monde auquel il appartient en l'évoquant, et les mondes de ces signes se parlent entre eux au sein d'une même composition. Par où l'on voit que si la sémiotique des signes est bien infinie en théorie, en revanche toute association de signes est à l'origine d'une sémantique finie, qui correspondra à un nombre fini de logiques, c'est-à-dire à une ou deux grammaires interprétatives susceptibles d'avoir un sens.

Or, le sens n'étant pas exclusivement porté par les signes en tant que tels, mais par leur arrières-mondes signifiants, il n'y aura de grammaire à l'oeuvre dans un tableau que si son interprétation pourra prétendre à un contenu d'un niveau archétypal, c'est-à-dire s'imposer comme nécessaire, non seulement du point de vue d'une logique de la conscience mais aussi en s'accordant intimement avec la structure et les figures de l'inconscient collectif qui sont à l'oeuvre dans toutes les formes d'expression humaine.   

Il y a dans les tableaux d'Alaux une étrangeté qui est celle de la production du sens lui-même. Le spectateur ne sait pas ce qu'il voit, mais il commence à voir ce qu'il avait toujours su: les correspondances entre les mondes.

*****

Une femme dort paisiblement dans un espace en damier qui forme le ciel et la terre. La position de ses mains, sa libre chevelure et son visage apaisé, laissent deviner un sommeil heureux. Le damier est construit selon une double perspective: une ligne de fuite à l'est, et une ligne de fuite à l'ouest. La symétrie subit une distorsion qui courbe les lignes au-dessus du corps de la femme.

Cette femme est recouverte d'un drap blanc immaculé qui s'étire infiniment à l'est tandis que la chevelure épouse la ligne de fuite à l'ouest. Le drap forme comme une chaîne de montagne couvrant l'horizon.

Au premier plan, figurent plusieurs instruments de mesure du temps et de l'espace:

- un globe terrestre qui peut rouler sur un chariot 

- une sphère armillaire qui sert d'axe de symétrie à deux canons qui surveillent en sud-est et en sud-ouest.

- un sextant/cadran solaire, utile à la navigation

- un sablier pour la mesure du temps

S'ajoutent à cela des pions de jeu de dames, un peu plus de noirs que de blancs, pour la beauté du contraste et une mise en valeur de l'importance du jeu. On ne sait pas si la jeune femme recouvre un jeton sous sa main gauche, mais l'on devine que ce jeu se rapporte à elle.

De quoi s'agit-il ici? Quel est l'archétype?

Ce tableau est celui des points cardinaux de la nécessité. Les règles du jeu de ce damier sont celles de la nécessité. La liberté et le désir du monde consistent à connaître les règles de ce jeu et à savoir orienter l'humain dans l'infini des possibles de l'existence -l'humain si prompt à se perdre dans le dédale labyrinthique des situations-.

Cette femme peut déplacer un pion, car elle est la maîtresse du jeu, mais elle ne peut pas changer le damier.

Cette femme-paysage est plus que femme, elle est la Muse du jeu de la nécessité.

Tandis que notre Muse de la féminité rêve, le monde se fait. C'est parce que les règles du jeu sont éternelles et que les canons de l'espace et du temps défendent l'immuabilité de ce rêve, que le monde demeure inscrit à sa place dans la course des astres. 

La Terre est féconde, la femme est son horizon immaculé. Il y a un principe anthropique qui préside à ce rêve très particulier. Il faut que l'ordre de l'espace, celui de la sphère des fixes, et que l'ordre du temps, qui s'écoule grain à grain, soit un seul et même rêve pour que la femme et sa fécondité apparaissent et qu'elles soient préservées.

Le futur est le rêve du présent qui sortira des coups de dés du jeu de la vie. Selon la parole d'Héraclite: "Le temps est un enfant qui joue aux dés". Innocence, jeu et déterminisme.

La nécessité, le déterminisme, et le jeu du temps,  protecteurs de tous les rêves, incurvent les lignes du destin au-dessus de cette femme. La femme est l'horizon indépassable du temps. Son origine se situe à l'est, dans l'infini du passé. Elle est un pont entre le passé et le futur. (Belle métaphore nietzschéenne..., cependant Zarathoustra n'avait pas vu, hélas, que ce rôle incombait à la femme! )

La nécessité passe par la femme, car elle est le lien entre le passé et le futur, entre la terre et le ciel, entre le désir et la mort, entre l'espace et le temps. Le rêve de la femme est une distorsion de l'espace-temps, car elle est la gardienne et la compagne de toute nécessité.

Faut-il dire avec Aragon que la femme est l'avenir de l'homme ou avec Goethe que l'éternel féminin nous entraine vers le haut?

Nous dirons avec Alaux que la femme est la fille du rêve et de la nécessité.

 

 

Jean-Pierre Alaux (né en 1925) - peintre

Quel est l'archétype?

Ecriture, Durée et Temporalité, Musique et Féminité.

Tout ce qui est écrit est une partition du temps. Les parchemins s'étirent à l'infini sur les rails du temps. L'infini est l'origine et la fin de toute écriture. Un billet doux, une lettre, un roman, attendent le moment de leur lecture. Ils écrivent à l'avance ce que sera le contenu d'une durée à venir. L'écrit mise sur le temps futur, il désire s'immiscer dans la durée d'un autre. L'écrit est du temps choisi et préservé pour d'autres. Tout art est une écriture, toute mathématique est une écriture. La bobine d'un film attend sa projection, un algorithme attend son déclenchement, une équation différentielle peut dire l'évolution d'un système physique dans le temps.

Le temps est la lecture des choses en train de se faire. Origine, déclenchements et durées. Harmonies et désaccords. Tout langage attend sa parole.

Du fait de la matérialisation de la musique dans l'espace sonore, l'œil n'est pas a priori concerné par l'art des sons. Mais c'est mal voir et c'est mal entendre. Les vrais musiciens ont les partitions gravées dans l'esprit. La musique, ils la voient, ils la touchent, ils l'entendent, ils la ressentent. Les instruments de musique sont les lieux physiques où se font les sons et les durées. Ils attendent d'être mis en mouvement par des corps humains désirants. Ils attendent la parole du corps qui s'exprimera en frappant, en pinçant, en soufflant, en frottant, en caressant. La vie est parsemée d'instruments à produire des sons et de durées, qui sont autant de corps attendant d'être mis en mouvement par d'autres corps. Alaux peint une collection possible de corps, un parcours de sons et de durées, une diversité de souffles et de contacts, une sexualité sublimée en musique. 

Alaux s'inscrit ainsi dans la lignée illustre des peintres qui montrent la musique. Pour Alaux, la musique, comme toute durée, se voit et se touche, comme tout ce qui est vivant.

La femme est placée perpendiculairement à la portée, là où le compositeur indique d'ordinaire la valeur de la mesure, c'est-à-dire la pulsation qu'il a choisie comme architecture rythmique pour le découpage temporel de son écriture. La pulsation de la vie sera donc d'essence féminine: naissance, désir, plaisir, et enfantement.

La femme a la beauté et la grâce des instruments à cordes frottées. Elle en a les courbes et les volutes, elle en possède la capacité vibratoire. Son corps est voix, caresse et chuchotement, sensibilité, cris et gémissements. La femme est peau, la femme est tactile, la femme attend et désire le mouvement en elle. Regardez cette chevelure défaite qui se répand en serpents tentateurs pareils à cette flûte orientale incurvée, posée juste à côté, et qui sert d'ordinaire à faire dresser les cobras les plus venimeux dans une danse érectile. Hypnose musicale, hypnose du désir, hypnose du corps.

La musique est femme, parce qu'elle est le mouvement intérieur de l'âme, là où la sexualité demande le mouvement de l'homme à l'intérieur du corps. Mais on peut tout aussi bien dire que la sexualité épanouie est  un mouvement intérieur de l'âme, là où  la musique est le rythme des mouvements dans le corps. La musique est donc d'abord une parole d'essence physiologique, c'est-à-dire sexuelle, dès lors qu'elle est un partage d'émotions par le contact et le mouvement: car la musique, plus que tout autre art, nous touche au sens propre.

Cependant, tandis que la sexualité se concentre dans un présent fini, à la recherche d'un plaisir infini -qui exige, pour être assouvi, la répétition d'un encore- la musique déploie ses charmes dans une durée qui prolonge indéfiniment le plaisir, sublimation magnifique, et substitut esthétique à l'obsession sexuelle, physiologiquement intenable dans la durée.

Alaux nous montre en peinture comment le plaisir musical est la métaphore et le prolongement d'une physiologie et d'une sexualité, où le corps de la femme est la mesure et l'organe de toutes les beautés, de toutes les vibrations, et de toutes les durées.

Jean-Pierre Alaux (né en 1925) - peintre

Quel est l'archétype?

Puissance de l'imaginaire, liberté de l'esprit et du regard, radicale émergence de la nouveauté au service des archétypes de la condition humaine.

Le surréalisme est l'art où se produit la rencontre de l'esthétique (c'est-à-dire la sensibilité du corps), de la sémiotique (le langage des signes) et de la sémantique (donation de sens).

Puissance onirique de l'art, puissance onirique du corps.

Le corps esthétique a besoin de la poésie comme l'âme a besoin des émotions du corps.

Le désir est désir d'émergence du poétique dans le corps.

Hommage à Salvador Dali par Jean-Pierre Alaux.

Tag(s) : #Philosophie, #Peinture, #Sexualité, #Musique

Partager cet article

Repost 0