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intelligence

Les anthropomorphismes de tous bords et les discours religieux des trois monothéismes exigèrent d'abord que l'intelligence séparât l'homme de l'animal. Il fallait fonder la foi et la Raison sur du supraterrestre. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient décemment sortir de terre sans le coup de pouce décisif d'une volonté divine. On crût longtemps pouvoir distinguer facilement l'intelligence de l'instinct et de toutes les formes d'automatismes, comme si la pensée n'était pas, à son heure, toute d'instinct, et dépendante de ses propres automatismes et habitudes, tandis qu'on admettait d'emblée qu'avec l'animal, il s'agissait nécessairement d'autre chose que d'intelligence...

Quantité d'observations furent menées, et chacun put défendre à sa guise la frontière tantôt si désirée, et plus tard si abhorrée, entre l'homme et l'animal. La psychologie donna ses propres définitions, et l'on trouvera, par exemple, dans le remarquable traité de Psychologie générale de Maurice Pradines, toutes les nuances nécessaires à l'emploi du vocabulaire le plus précis. Mais rien dans tout cela qui parlât à l'intelligence de l'homme de sa propre intelligence.

La biologie, bientôt épaulée par le constructivisme et le sacro-saint principe d'éducabilité des hommes, fit de l'intelligence un sommet de l'adaptation, confondant le plus souvent l'adaptation darwinienne a priori aveugle (l'intelligence comme avantage sélectif) et l'intelligence comme manifestation d'un comportement clairvoyant adapté aux circonstances présentes. L'intelligence devint alors "la capacité de s'adapter aux situations nouvelles, qui mobilisent des compétences abstraites afin de résoudre des problèmes". ( Grand dictionnaire de la philosophie Larousse)

Voilà le type même de définition chère à nos pédagogues (ainsi qu'à nos entrepreneurs soucieux des capacités fonctionnelles et de l'adaptabilité de leurs personnels) mais qui ne permet pas de  distinguer forcément l'homme d'un animal comme la pieuvre, lorsqu'elle est elle-même confrontée à "une situation nouvelle". (Et si la situation n'est pas nouvelle, on est bien embarrassé car l'habitude et les automatismes nécessitent peu d'intelligence...) 

Des savants, des physiologistes et des psychologues de tous horizons, toujours persuadés de pouvoir ramener la qualité à la quantité, et la preuve à la mesure, misèrent sur la mesure des performances, et attribuèrent un Q.I aux uns et aux autres (surtout aux autres) tandis que toutes sortes de singes savants calculateurs de racines carrées étaient donnés en spectacle. Cela parût à peine plus fiable que de mesurer le volume des boîtes crâniennes, mais cela devenait discriminant et exploitable dans bien des domaines... 

Tous les moralistes de la vie quotidienne, qui ont besoin que l'homme soit utile, la société active, et la famille autonome, insistèrent (et insistent encore) sur la dimension pratique de l'intelligence: de quelles moqueries, poètes et philosophes, artistes et savants, ne furent-ils pas l'objet depuis la nuit des temps? Faire et savoir-faire sont la preuve d'une belle et utile autonomie, manifestement en capacité de nourrir et d'entretenir une famille, tandis que l'intelligence la plus extrême, paraît souvent comme "handicapée dans la vie", nos pauvres génies ne sachant pas toujours très bien où en sont leurs affaires quotidiennes, quand ils ne sont pas loin, parfois, de se priver de nourritures terrestres, absorbés qu'ils sont par leurs passions si intenses. Que l'animal se prive de manger par intelligence, voilà qui est sans doute fort rare, tandis que cela ne saurait arriver à une quelconque intelligence artificielle...

L'intelligence artificielle sera un jour où l'autre en capacité de répondre à toutes les définitions de l'intelligence que nous avons données ou sous-entendues dans ce qui précède, y compris la définition constructiviste, mais elle ne saurait répondre à la tentative de définition que nous allons proposer. Elle fera toujours plus vite et beaucoup mieux que l'homme tout ce qui relève de la seule connectique, y compris informer, traduire et résoudre beaucoup de problèmes et de tâches complexes. Mais elle ne pourra jamais diriger ses milliards de connexions à la seconde vers ce qui lui manque. Pour que l'intelligence artificielle puisse rejoindre ou dépasser l'homme de ce point de vue, il faudrait qu'elle ait l'intuition de ce qui lui manque. Certes, elle pourra toujours mettre en évidence des données ou des diagnostics manquants dans d'immenses bases de données, mais rien qui ne puisse relever de l'intuition de ce qui lui manque à elle.

Comment programmer en effet, l'absence, l'intuition, l'incomplétude?

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Même si les habiletés du faire ou du vivre ensemble sont évidemment loin d'être dépourvues d'intelligence, nous pensons que nous avons de meilleures chances de rencontrer ses formes les plus hautes là où l'intelligence, comme l'amour, se nourrit du manque. Cette thèse est déjà présente chez Platon (Le Banquet), et surtout chez Plotin (Ennéades)

Pour nous, l'intelligence ne vit que de ce qui lui manque, elle est un besoin, une aspiration qui, à partir de ce qu'elle possède déjà, demeure insatisfaite et insatiable, du fait du sentiment de son incomplétude, comme dans le manque qu'engendre l'amour. L'intelligence est la pratique de ce qui manque à l'esprit pour être pleinement chez lui; l'intelligence porte en elle la nostalgie de ce qu'elle recherche: il faut qu'elle le rejoigne.

Si, comme nous le croyons, l'intelligence est aspiration, intuition et manque, alors l'intelligence du savant le distingue de sa science. Certes, l'intelligence sera sans doute plus productive avec du contenu, la maîtrise de son sujet et une méthode adaptée à ce qu'elle recherche, mais elle ne demeure clairvoyante et inspirée que de sa foi dans l'inconnu.

Einstein a l'intuition que dans un univers en mouvement, avec des référentiels qui ne peuvent jamais produire de mesures simultanées, notamment en raison de la valeur finie de la vitesse de la lumière, il n'est pas possible de ne pas tenir compte des espaces-temps ou s'effectuent les mesures. Quelque chose manque dans la physique de Newton. L'esprit d'Einstein ne peut pas y être tout à fait chez lui.

Beethoven a l'intuition que la musique peut être autre chose qu'un art de l'agrément, même brillant (Mozart) ou savant (Bach). Il sent qu'elle doit pouvoir exprimer la vie et les passions de l'esprit en dehors des cadres traditionnels de l'écriture musicale. Beethoven éprouve un manque de liberté, confronté aux canons de l'écriture musicale, dont il sentira la nécessité d'en révolutionner les formes. L'esprit de Beethoven ne peut demeurer dans la forme classique. 

L'intelligence est d'abord attachée à ce qui la dépasse. Elle est la conscience même du dépassement. L'intelligence vraie est amoureuse de la vérité, elle n'a de rapport qu'avec elle. Non pas telle ou telle petite certitude, non pas telle ou telle manifestation d'une trop humaine volonté de puissance ou de commandement (Nietzsche) mais la vérité comme espace de la recherche de l'homme et de la connaissance, comme espace commun aux aspirations de l'esprit. Là, séjournent la beauté, la bonté, la justice, le courage, la tempérance, la sagesse, l'amitié et l'amour.

L'intelligence recherche la vérité comme une amante insatiable, elle est la recherche de la vérité en acte, en toutes circonstances. Loin de la vérité, l'intelligence est en souffrance.

L'intelligence cherche et agit presque indépendamment du sujet qui la porte. C'est une affaire entre l'homme, son esprit, et la vérité. Elle sait que son amante si désirable se dérobera le plus souvent à son approche, mais tel est son désir.

L'intelligence pose les bonnes questions. Ses réponses ouvrent sur d'autres questions. Selon cette pensée profonde de Pascal, elle doit réussir la synthèse de l'esprit de finesse et de l'esprit de géométrie.  Il lui faut penser le tout et la partie, l'architecture générale et le détail qui détermine toutes les différences.

La synthèse du général et du particulier s'effectue dans la nuance, seule posture et activité de l'esprit, capable de par son attention extrême aux choses mêmes et grâce à une délicatesse de la pensée, d'infléchir l'affirmation générale afin qu'elle puisse épouser au mieux la réalité dont elle voudrait rendre compte.

La nuance requiert une posture de doute, d'examen. Elle est l'apprentissage de la chose. Elle ne vit que dans le seul but d'être partagée avec d'autres esprits. Elle est à l'écoute et recueille tout ce qui lui semble participer de la chose. Elle sait que l'intelligence n'est pas la ligne droite la plus courte vers la vérité, mais qu'il s'agit d'un chemin escarpé. Elle apaise les esprits en recherchant leur accord au sein de la chose même.

La nuance est la vérité qui s'offre en une éclosion, dont chaque pétale permet l'admiration des contraires plutôt que leur crainte. L'intelligence est la recherche de cette nuance, en sciences, en littérature, en philosophie, comme dans chaque art. Elle est la possibilité et la garantie du dialogue. Celui qui refuse la nuance refuse le dialogue et fuit devant l'intelligence. 

Pascal dit encore qu'il ne faut jamais juger d'une opinion ou d'une idée sans s'être d'abord efforcé de penser immédiatement leurs contraires, et qu'il convient de commencer par mettre en difficulté nos propres idées.  

L'amour de la vérité est à ce prix: savoir que personne ne la détient et qu'il ne faut jamais rien tenir pour acquis. L'intelligence est cet amour initiatique.

L'intelligence veut séjourner dans l'au-delà le plus proche.

Faire ce petit pas de plus qui me déprend de moi et m'oblige à faire chaque jour peau neuve de mes doutes et de mes pauvres certitudes.

L'intelligence aspire à demeurer sous le regard de la vérité qu'elle aime par dessus tout, bien qu'il ne lui soit jamais permis ni de la rencontrer ni même de l'effleurer.

Cependant, dans cet espace du plus vrai, dans celui de l'amitié des intelligences passées, présentes et à venir, l'homme sert son amante éternelle en écoutant passionnément les questions dont la divinité le charme, tout en étant elle-même sous l'emprise du désir de l'homme.

La vérité veut le désir de l'homme, c'est-à-dire l'intelligence de ce qu'il y a de plus beau en lui.

 

 

 

Tag(s) : #Philosophie, #Éducation

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