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Hannah Arendt (1906-1975) -philosophe: Le système totalitaire, le mouvement totalitaire.

Le système totalitaire (1949)

L'entreprise d'Hannah Arendt est avant tout généalogique et axiologique: comment des politiques, d'une nouvelle nature, ont-elles pu devenir signifiantes et comment ont-elles pu représenter un nouvel ordre moral dans l'esprit des hommes du XXème siècle? Ou, plus précisément, comment la signification et le sens du discours et de l'action politique nazie et stalinienne, comment la simplification du monde produite et incarnée dans le pouvoir politique totalitaire a-t-elle pu devenir "valeur" et adhésion pour le plus grand monde, au moment où, justement, la valeur humaine fut plus que jamais en question? Historiquement et sémantiquement: comment les masses ont-elles pu adhérer au discours le plus pauvre?

I- Une société sans classes 

1- Les masses

Pour Hannah Arendt, ce qui caractérise la masse, c'est qu'elle est composée d'une multitude de gens qui ne se retrouvent ni dans des intérêts de classe, ni dans des intérêts communs, et dont la caractéristique principale est de n'adhérer à rien. Un peu à la manière de Montesquieu, Arendt pressent qu'il y a un rapport entre la taille de la masse ( et donc sa capacité à subir des pertes innombrables), son sentiment d'inutilité (politique, sociale,...) et son emprise au totalitarisme.  

Hannah Arendt montre que l'effondrement du système de classes, en tant que stratification de la population en couches sociales qui partageaient des intérêts communs, condamne le système des partis traditionnels comme dépositaires d'intérêts spécifiques. C'est pourquoi, en période de fort désintéressement pour l'argumentation et le débat politique, les partis les plus attractifs sont ceux qui se présentent comme au-dessus des partis. Être au-dessus des partis veut dire refuser l'offre existante, en se soustrayant aux règles habituelles de l'argumentation et en se plaçant en désaccord "d'un seul bloc" avec les autres. Le nazisme a pu se définir d'autant plus aisément comme étant au-dessus mais surtout en dehors du système des partis que les partis traditionnels ne permettaient plus aux masses de se sentir solidaires, organisées, identifiées et prises en considération dans une expression politique. Outre leur incapacité à se régénérer, notamment en ne parvenant pas à recruter parmi les jeunes générations et en n'adaptant pas leurs discours à une nouvelle réalité sociale, les partis (finalement tous conservateurs de ce point de vue) n'ont pas vu les limites de la démocratie comme "engagement citoyen", c'est-à-dire que les démocraties découvrirent trop tard les dangers des masses indifférentes. Les partis qui se mirent à ne plus défendre que des minorités et leurs intérêts particuliers contribuèrent ainsi au mépris du système parlementaire et au discrédit des institutions au caractère jugé dorénavant factice.

"La chute des murs protecteurs des classes transforma les majorités qui somnolaient à l'abri de tous les partis en une seule grande masse inorganisée et déstructurée d'individus furieux (...) Peu importait, pour la naissance de cette terrifiante solidarité négative, sous quelle forme était haïs le statu quo et les puissances établies: pour le chômeur, c'était le parti social-démocrate; pour le petit propriétaire exproprié, un parti du centre ou de la droite; et pour les anciennes classes moyennes et supérieures, l'extrême droite traditionnelle. La masse de ces hommes généralement déçus augmenta rapidement en Allemagne et en Autriche, après la Première Guerre mondiale, lorsque l'inflation et le chômage aggravèrent la dislocation consécutive à la défaite militaire (...) C'est dans cette atmosphère d'effondrement de la société de classes que s'est développée la psychologie de l'homme de masse européen." (p.52-53)  

La psychologie "nihiliste" de l'homme de masse européen provient de l'émiettement du tissu social engendré par une multitudes d'échecs individuels, vécus comme des échecs spécifiques, conduisant lentement mais sûrement à l'amertume et au repliement sur soi. L'homme déclassé éprouve un désintérêt de soi, un affaiblissement décisif de l'instinct de conservation tandis que gagne en revanche le sentiment d'être sacrifié et donc de pouvoir l'être encore davantage en se considérant soi-même comme sacrifiable. Pour Hannah Arendt, "la principale caractéristique de l'homme de masse n'est pas la brutalité et l'arriération, mais l'isolement et le manque de rapports sociaux normaux." Cette apathie, ce découragement, cette indifférence, produisent un complet désintéressement envers le quotidien comme monde à construire et à faire vivre. Le souci de l'ici et du maintenant, c'est-à-dire la prise en charge de la condition humaine, est alors supplanté par un idéal pauvre et simplificateur. L'homme de masse se réfugie ainsi dans "une tendance passionnée à prendre les notions les plus abstraites comme règles de vie, dans le mépris général pour les règles du sens commun."

Le rapport à l'autre n'est plus l'occasion de la vie en commun, mais l'occasion du mépris. L'adhésion à l'idéologie et au fanatisme occulte définitivement le rapport à l'autre comme "vie sociale" et lui substitue une sorte de conviction obstinée, un credo, une simplification grossière du monde qui recouvre toute réalité. La masse, séduite, puis endoctrinée et fanatisée, n'est plus atteinte ni par les épreuves du réel ni par l'argumentation, ainsi écartées comme ennemies de la cohérence d'un monde enfin simplifié et lisible à travers le fanatisme. Si, de plus, le mal est rendu omniprésent dans l'univers quotidien de l'homme de masse comme une réalité attractive (légitimation par la propagande) et comme une répulsion vis-à-vis d'autrui (purges et dénonciation staliniennes), l'être humain, isolé comme jamais, ne trouve d'échappatoire que dans son appartenance ou son adhésion à un mouvement, à un parti, à une doctrine.    

Dans une société atomisée, mais de plus en plus uniforme, et dont l'économie ne parvenait pas à satisfaire ni les ambitions personnelles de la populace, ni à nourrir correctement le peuple, Hitler et Staline ont compris très rapidement ( non sans s'admirer et s'influencer réciproquement) qu'il était possible de substituer progressivement à un programme politique traditionnel la seule culture de l'obéissance aveugle. Suivant en cela l'exemple de Mussolini, ils répondirent à l'aspiration de la masse pour un guide suprême, un Führer, un Duce. A cette fascination pour le chef qui paraît capable de prendre en main la destinée collective, correspondra au quotidien, une dépersonnalisation de la vie de chacun au profit du destin fixé par le Père du peuple. Himmler définira le SS comme "un nouveau type d'homme qui en aucun cas ne fera plus quelque chose pour elle-même(...) Car tout ce qui a une fin propre est futile(...) et il n'y a donc pas de tâche qui existe pour elle-même."  L'homme de masse ne se réalise plus alors dans sa besogne, dans son travail, dans ses actes et à travers ses choix, mais par sa seule obéissance et abnégation. Suivre le Guide Suprême dispense chacun de sa propre remise en cause, de ses doutes, et donne du sens à une condition humaine qui ne semble plus valoir la peine d'être vécue pour elle-même. Himmler inventera ce mot d'ordre qui résume bien cet état d'esprit: "Mon honneur est ma loyauté." Tout se fera désormais selon la volonté du Führer ou par affection pour le petit père des peuples. Ainsi se résorbe du même coup, la distinction entre théorie et pratique: la politique est devenue la volonté du peuple qui s'incarne dans le Guide, comme elle est la volonté du Führer qui s'incarne dans le peuple, selon les propres déclarations d'Hitler, qu'il convenait de prendre ici au pied de la lettre: "Tout ce que vous êtes, vous l'êtes à travers moi; tout ce que je suis, je le suis à travers vous." (Discours d'Hitler aux S.A., cité par Ernst Bayer, Nazi Conspirancy and Aggression, vol.IV, p.783) 

 

2- L'alliance provisoire entre la populace et l'élite

L'élite et la masse. La confusion originelle entre une certaine idée de l'homme et une idée certaine de l'écriture de l'Histoire par l'idéologie.
 
Hannah Arendt constate des similitudes dans l'esprit du temps des deux après-guerre: un même sentiment de fausseté des valeurs, fortement remises en cause, un nihilisme porté au génie par les plus grands artistes (la création artistique comme explosion des formes, du langage, de la convenance), une passion pour l'absurde qui devient la source première de la réflexion philosophique sur l'homme, une fascination pour toutes les idéologies égalitaristes, enfin la croyance en la purification par le désastre et le nivellement. Partout il s'agit de penser et de montrer l'homme-chose, l'homme-absurde, l'homme-existence. La dialectique est d'abord celle du matérialisme historique, puis, compatible avec la première, celle de l'Etre et du Néant, c'est-à-dire celle de la liberté et de la mauvaise foi. ("Sein und Zeit" date de 1927 tandis que l'essai de phénoménologie de Sartre a été publié en 1943). La liberté est l'intuition du néant, la métaphysique est l'intuition de l'être. L'homme ne repose sur rien que sur le rapport au rien comme fondement. L'homme est faux, la société est fausse, la politique dominatrice est fausse. De même que la bourgeoisie avait pris la place de la noblesse, la masse devait advenir comme le dernier stade de l'avènement de la Justice dans l'Histoire. Cependant, en confondant l'ambition d'un destin pour la masse humaine avec une certaine idée de l'homme-vrai devant nécessairement se substituer à l'homme-faux, on favorisa l'émergence des idéologies fascistes, bolchéviques et nazis.     

"L'incontestable attrait qu'exercent les mouvements totalitaires sur l'élite de la société, et pas seulement sur la populace, est plus troublant pour notre tranquillité d'esprit que la loyauté inconditionnelle des membres des mouvements totalitaires et l'audience populaire des régimes totalitaires. Il serait téméraire d'ignorer, sous prétexte de caprice artistique ou de naïveté intellectuelle, la liste impressionnante d'hommes éminents que le totalitarisme compte parmi ses sympathisants, ses compagnons de route et ses membres régulièrement inscrits." (p.69-70)

En finir avec le passé dont la masse est exclue.

Ce qui fut mis en évidence et exécré, après la première guerre mondiale, c'est la fausse respectabilité. Tout ce qui cherchait encore à prendre l'apparence de la respectabilité, notamment en politique, fut l'objet d'un profond mépris. Le monde qu'avait secrété la bourgeoisie, avec ses valeurs d'apparat, paraissait dorénavant irrespirable. Et c'est justement le profil douteux des nouveaux leaders de masse qui suscita l'intérêt des masses: tout sauf la respectabilité mensongère.

Hannah Arendt remarque "qu'Hitler et les ratés de la populace ne furent pas les seuls à remercier Dieu à genoux quand la mobilisation balaya l'Europe en 1914." (p.71)

Détruire le passé, pouvoir faire table rase de l'âge d'or de la culture bourgeoise dont on est un sous-produit ou un exclu, pouvoir la renier jusqu'à l'anéantir, tel est le fantasme commun à tout totalitarisme, et tel était en substance le projet politique de la populace dans son désir d'arriver au pouvoir.

Du côté de l'élite, prédominait un violent dégoût pour toutes les valeurs existantes comme pour toutes les puissances établies. "L'élite partit pour la guerre avec l'espoir enivrant que tout ce qu'elle connaissait, la culture, la texture de la vie, se perdrait peut-être dans ses 'orages d'acier' (Ernst Jünger). Dans le vocabulaire soigneusement choisi par Thomas Mann, la guerre était 'pénitence' et 'purification'; 'la guerre en elle-même plutôt que la victoire, était source d'inspiration pour le poète'. Ou encore, selon les mots d'un étudiant de l'époque, 'ce qui compte, c'est d'être toujours prêt à faire un sacrifice, et non l'objet pour lequel on fait le sacrifice'; ou bien, selon ceux d'un jeune ouvrier, 'peu importe qu'on vive quelques années de plus ou de moins, pourvu qu'on ait quelque chose à montrer en justification de la vie'. Bien avant qu'un intellectuel sympathisant des nazis n'ait annoncé: 'quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver' (Hans Johst), les poètes avaient proclamé leur dégoût pour 'cette saleté de culture' et poétiquement invité à la piétiner." (p.72)

Il ne s'agissait pas seulement d'un accès de nihilisme dont Nietzsche avait tenté de prendre le contre-pied en proposant une transmutation des valeurs mais d'un profond dégoût sublimé dans le désir de voir périr "cet univers de fausse sécurité, de fausse culture, de fausse vie (...) La destruction impitoyable, le chaos et la ruine en tant que tels revêtaient la dignité de valeurs suprêmes. Ce qui atteste la sincérité de ces sentiments, c'est que très peu de représentants de cette génération furent guéris de leur enthousiasme pour la guerre par l'expérience réelle de ses horreurs. Les survivants des tranchées ne devinrent pas pacifistes."    

La guerre était devenue une valeur, une contre-culture.

Les instincts antihumanistes plutôt que la pitié et la condescendance, la violence et la cruauté plutôt que la fausse respectabilité bourgeoise.

Les nazis comprirent qu'il était possible de récupérer le mécontentement et la souffrance individuelle en les drainant dans une cause fascinante parce que reposant sur la violence. Ce qui fut proposé à l'homme de masse, c'était de devenir un simple rouage en oblitérant toutes les différences individuelles. Malgré les désastres et les pertes terribles subies par la population, la première guerre mondiale avait rassemblé les anciens combattants de tous les pays dans une sorte de camaraderie et de solidarité indistinctes, dans une "communauté de destin" qui dépassait largement le cadre des nationalismes. Les nazis surent s'appuyer sur ce qui demeurait la plus grande fierté du peuple: avoir combattu, avoir mis à jour les vrais valeurs, loin de l'hypocrisie et la respectabilité. La guerre avait fait la preuve, en même temps, de la bravoure du peuple et de l'inanité de la société bourgeoise. De la guerre devait sortir un nouvel ordre et un nouvel homme.      

La violence et la cruauté apparaissaient comme une évasion politique et esthétique hors du vieux monde qui incarnait un système social et économique injuste. La populace et la masse sentaient le piège de la banalité sociale se refermer sur elles: devoir vivre une vie rabougrie, être identifié à une fonction sociale préétablie. Dans le même temps, un écrivain activiste révolutionnaire comme Netchaïev prêchait l'évangile de l'homme maudit qui "n'a pas d'intérêts personnels, pas d'affaires, pas de sentiments, d'attaches, de propriété, pas même un nom qui lui appartienne." 

"Tels étaient les instincts antihumanistes, antilibéraux, anti-individualistes et anticulturels de la génération du front, qui faisait un éloge brillant et spirituel de la violence, de la puissance et de la cruauté." (p.75-76)

Hannah Arendt remarque que "ce qui était nouveau dans les écrits de la génération du front, c'était leur qualité littéraire et la profondeur de leur passion." (p.76)

"En France, depuis 1930, le marquis de Sade était devenu l'un des auteurs favoris de l'avant-garde littéraire. Jean Paulhan dans son Introduction à une nouvelle édition des Infortunes de la vertu, 1946, remarque: 'Je me demande, quand je vois tant d'écrivains, de nos jours, si consciemment appliqués à refuser l'artifice et le jeu littéraire au profit d'un évènement indicible (...) et tout occupés à rechercher le sublime dans l'infâme, le grand dans le subversif (...) je me demande si notre littérature moderne, dans sa part qui nous semble la plus vivante -la plus agressive en tous cas- ne se trouve pas toute entière tournée vers le passé, et très précisément déterminée par Sade."  

Beaucoup d'écrivains "se satisfaisaient d'être les partisans aveugles de tout ce que la société respectable avait banni, sans considération de théorie ou de contenu, et ils élevaient la cruauté au rang de vertu cardinale parce qu'elle contredisait l'hypocrisie humanitaire et libérale de la société." (p.76)

La masse elle-même était prête à supporter la misère et la violence plutôt que la pitié et la condescendance auxquels l'ordre bourgeois voulait la condamner de nouveau. 

 

 

L'activisme et l'histoire.

Le sentiment de déréliction et l'émiettement du tissu social auquel l'homme de masse est confronté lui fait fuir l'angoissante question du "qui suis-je?" au profit de l'activisme existentiel que résume la formule: "tu es ce que tu fais". Les valeurs se pèsent à l'aune de l'existence, L'existence précède l'essence, elle précède la valeur. Il ne s'agit plus d'adopter les vieilles valeurs de l'homme bourgeois mais d'exister. Exister, c'est faire. Un personnage du "Huit clos" de Sartre rappelle: "tu n'es rien d'autre que ta vie". Avant l'existence, le néant, après l'existence, le néant.  

Entre deux néants, accomplir quelque chose, rentrer dans l'histoire. Pour l'activisme, c'est l'histoire qui dit la valeur, la gloire et la justice.

"Lorsqu'on tente d'échapper à l'identification sociale, à la multiplication de fonctions interchangeables imposées par la société, l'important était d'accomplir quelque chose d'héroïque ou de criminel, qui fût imprévisible et qui ne fût pas déterminé par qui que ce soit d'autre (...) Ce que voulait la populace, ce que Goebbels exprima avec force détails, c'était accéder à l'histoire, même au prix de l'autodestruction." (p.78)

Tandis que l'élite s'efforçait d'affirmer la grandeur de l'homme contre la petitesse des grands, c'est-à-dire contre les valeurs et l'hypocrisie bourgeoises, la populace était ensorcelée par "la force radieuse de la gloire" (Stefan Zweig)

Cependant, "l'élite était heureuse chaque fois que la pègre réussissait, par la terreur, à se faire admettre sur un pied d'égalité par la société respectable. L'élite ne considérait pas que la destruction de la civilisation fût un prix trop élevé pour le plaisir de voir y accéder par la force ceux qui en avaient été injustement exclus dans le passé. Elle ne s'indignait pas particulièrement des monstrueux montages historiographiques dont tous les régimes totalitaires se rendent coupables (...) car elle s'était convaincue que l'historiographie traditionnelle était aussi un trucage de toute manière." (p.79)

L'élite et la populace trouvèrent donc un dessein commun dans l'espoir de redresser un jour la balance de la justice dans l'histoire. "Leur alliance provisoire reposait en grande partie sur le plaisir réel avec lequel l'élite observait la populace détruire la respectabilité." (p.80)

Histoire et mensonge

Si l'élite dénonçait l'histoire officielle comme le passage à la postérité du mensonge et de l'injustice, la populace la considérait comme une farce, comme le produit de sociétés secrètes tirant les ficelles, de complots multiples et d'agissement occultes de la part des jésuites, des francs-maçons, des juifs et des "sionistes" en particulier. 

La populace a inventé l'ennemi et ses organisation secrètes comme une fausse vérité à laquelle elle opposera légitimement d'autres mensonges toujours plus énormes. Face à ce qui se tramait dans l'histoire, mieux valait la réécrire, car, du mensonge seul pourrait naître une vérité nouvelle et une histoire lavée de tout soupçon, une histoire faite sur mesure pour l'homme de masse. S'appuyer sur le soupçon généralisé, substituer à un imaginaire collectif de littérature bon marché une vérité qui s'accordât avec les désirs nihilistes et les pulsions destructrices de la masse; produire enfin une idéologie de pleine lumière, facilement accessible, grâce au pouvoir éclatant et ensorceleur du mensonge. S'autoriser à mentir plus que ne l'avait fait l'histoire respectable pour se débarrasser de ses catégories et de ses déterminismes, mentir pour naître à l'histoire.

"A cette aversion de l'élite intellectuelle pour l'historiographie officielle, à sa conviction que l'histoire, de toute façon truquée, pouvait sans dommage devenir le terrain de jeu d'illuminés, il convient d'ajouter cette fascination terrible et démoralisante: des mensonges énormes, des contre-vérités monstrueuses peuvent en fin de compte être posées comme des faits incontestables, l'homme peut être libre de changer de passé à volonté, et la différence entre la vérité et le mensonge peut cesser d'être objective et devenir une simple affaire de puissance et d'astuce, de pression et de répétition infinie. La fascination naissait non de l'habilité de Staline et de Hitler dans l'art du mensonge, mais du fait qu'ils étaient capables d'organiser les masses en une unité collective qui soutenait leurs mensonges avec une impressionnante magnificence. Des trucages purs et simples du point de vue de la science semblaient recevoir la sanction de l'histoire elle-même lorsque toute la réalité en marche des mouvements les soutenait et prétendait tirer d'eux l'inspiration nécessaire à l'action." (p.81)   

Le renversement des valeurs.

Lorsque la bourgeoisie est identifiée (et s'identifie elle-même) comme hypocrisie et absence de respectabilité et qu'en même temps elle prétend être la dépositaire des traditions morales, elle se ridiculise dans un étalage de fausses vertus qui conduit l'élite intellectuelle, la populace, puis la masse, à mépriser tout ce qu'elle incarne de faux-semblants.

La morale bourgeoise apparut alors comme l'une de ses ruses pour asseoir sa domination. "Il parut révolutionnaire d'admettre la cruauté, le mépris des valeurs humaines et l'absence générale de moralité." (p.82) 

Devenait exemplaire tout ce qui n'était pas hypocrite. Ainsi, seul le mal pouvait encore acquérir la vertu de l'exemplarité.

Le mal pouvait se permettre de faire la morale à l'hypocrisie. Le mal avait la franchise et l'attrait de sa cruauté. 

Hannah Arendt prend pour exemple l'Opéra de quat'sous de Brecht et sa déception lorsqu'il se rendit compte que son œuvre n'était pas en capacité de choquer les bourgeois déjà convaincus de leur complète hypocrisie. La populace applaudissait parce que "la pièce présentait des gangsters comme de respectables hommes d'affaires, et de respectables hommes d'affaires comme des gangsters", l'élite, parce que "la mise à nu de l'hypocrisie était un merveilleux spectacle", tandis que la bourgeoisie trouvait une "sagesse profonde dans l'expression de la banalité qui était sa règle de vie". "Si bien que le seul résultat politique de la révolution brechtienne fut d'encourager tout un chacun à jeter le masque encombrant de l'hypocrisie et à accepter ouvertement les critères de la populace." (p.83-84)

"La troublante alliance conclue entre la populace et l'élite et la coïncidence étrange de leurs aspirations s'expliquent parce que les couches qu'elle représentent avaient été, les premières, éliminées de la structure de l'Etat-nation et du cadre de la société de classes. Elles se rencontrèrent si facilement, bien que provisoirement, parce qu'elles sentaient l'une et l'autre qu'elle incarnaient le destin de l'époque, qu'elles étaient suivies par des masses innombrables, que tôt ou tard la majorité des peuples européens pourraient être à leurs côtés, prêts, pensaient-elles, à faire leur révolution." (p.87)

Cependant l'élite se trompait dans la capacité des masses à faire et à réussir la révolution, tandis que la populace s'aperçut rapidement que les masses étaient plus dociles qu'actives, et que l'obéissance était une arme bien plus puissante que la prise d'initiative individuelle. Tandis que l'élite avait définitivement jugée, démasquée et montrée la fausseté du monde bourgeois, tandis que la bourgeoisie applaudissait à son propre ridicule, la populace comprit qu'il était possible d'obtenir à peu près n'importe quoi de l'égoïsme borné du philistin composant la masse.

Le philistin

Le philistin est ce sous-produit de l'effondrement de la classe bourgeoise, un homme socialement atomisé et replié sur sa vie privée, sa famille et sa "carrière", qui se soucie avant tout de sa propre sécurité et de son misérable périmètre, prêt à tout sacrifier, croyance, honneur, dignité pourvu que la sauvegarde de son petit bac à sable privatif lui semble possible.

"Les masses de philistins bien organisées constituaient un matériau bien meilleur et capable de crimes bien plus grands que les criminels soi-disant professionnels, pourvu que ces crimes fussent soigneusement organisés et eussent l'apparence de besognes de routine." (p.87)

"Rien ne s'avéra plus facile à détruire que l'intimité et la morale privée de gens qui ne pensaient qu'à sauvegarder leur vie privée." (p.89)

Très vite, l'élite ne joua plus le moindre rôle dans le déploiement du totalitarisme, la populace elle-même fut écartée systématiquement des postes clés et remplacée par des hommes de plus en plus normaux et communs, à l'image d'Himmler, simple philistin et l'homme le plus puissant de l'Allemagne nazie. Himmler eut cette intuition terrifiante que "l'initiative intellectuelle, spirituelle et artistique est aussi dangereuse pour le totalitarisme que l'initiative criminelle de la populace, et que l'une et l'autre sont plus dangereuses que la simple opposition politique." (p.89)

"La domination totale ne tolère la libre initiative dans aucun domaine de l'existence; elle ne tolère aucune activité qui ne soit pas prévisible. Le totalitarisme une fois au pouvoir, remplace invariablement les vrais talents, quelles que soient leurs sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d'intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté." (p.90) 

II- Le mouvement totalitaire.

1- La propagande totalitaire

Hannah Arendt cherche à préciser l'usage stratégique de la propagande et de la terreur, selon que le mouvement totalitaire essaie d'arriver au pouvoir ou qu'il s'en est déjà emparé.

Tant qu'il s'agit d'arriver "démocratiquement" au pouvoir, la terreur ne peut être utilisée que de manière relative, car il faut demeurer crédible, a fortiori si la masse n'est pas encore coupée d'une pluralité de sources d'informations. 

La terreur ne vise pas seulement et tout d'abord à effrayer. Certes, elle permet à la fois de contraindre la masse par la peur et à lui faire espérer un pouvoir fort, mais la terreur vise en tout premier lieu à instaurer une réalité qui s'accorde avec le discours et le "projet" totalitaire. La terreur permet de transformer la vie sociale en un monde qui corresponde au mouvement totalitaire: une emprise totale sur la vie humaine dont la perte ne relève même plus du sacrifice mais du seul devoir. Un monde totalitaire est un monde qui doit être purgé sans cesse, car la défaillance envers l'idéologie est potentiellement partout: dans l'élite, dans la populace, dans la masse. La terreur recherche la loyauté et l'obéissance comme seuls comportements signifiants. Il s'agira donc de montrer en même temps que tout acte de pensée comme toute prise d'initiative est d'essence déloyale. La propagande et l'endoctrinement ont pour but d'éradiquer la différence: il n'y a qu'un seul peuple, qu'une seule race, qu'un seul sang. La différence, c'est ce qui est désigné comme ennemi du peuple, race inférieure, sang impur.   

La propagande est d'abord un discours simplificateur qui remplit une fonction de vérité. Il s'agit de renvoyer les discours traditionnels à la réalité des impasses économiques, politiques ou sociétales, et de leur substituer des mensonges auxquels la masse aura envie de croire comme en de nouvelles vérités. Là où la vérité comme hypocrisie a échoué, quel risque y a-t-il à essayer le mensonge comme signe d'une nouvelle authenticité? La dissolution de la vérité trouve aisément une solution dans le mensonge. La propagande sert la mauvaise foi du discours de politique étrangère et théorise l'endoctrinement comme discours de politique intérieure.   

La propagande diffuse des "vérités" nouvelles, l'endoctrinement vise l'uniformisation des comportements et la soumission de la pensée, tandis que la terreur est l'essence même du régime totalitaire comme élimination et purge de ce qui a été désigné comme différence à éradiquer.

Pour Hannah Arendt, la terreur est l'essence du régime totalitaire: "Les régimes totalitaires continuent à utiliser la terreur même lorsque ses objectifs psychologiques sont atteints (...) La propagande n'est qu'un des instruments, peut-être l'un des plus importants, dont se sert le totalitarisme dans sa manière d'agir avec le monde non encore totalitaire; a contrario, la terreur et l'essence même de cette forme de régime. " ( p.95)

La propagande comme prophétie à partir du scientisme et de l'historicisme

Le totalitarisme s'appuie sur le scientisme et l'historicisme pour n'en conserver que ses prophéties et sa rhétorique de l'infaillibilité. Pour l'idéologie communiste comme pour l'idéologie raciste, Il y aurait des lois dans l'histoire et dans la biologie qui seraient comme des forces cachées. Marx a lu dans l'histoire des hommes la défaite inéluctable du capitalisme. Darwin a lu dans l'histoire des espèces la survie des plus aptes. L'histoire et la biologie sont dorénavant des évolutionnismes. L'évolution éliminera tôt ou tard ce qui fonctionne mal.

Pour le scientisme comme pour l'historicisme, la nature humaine n'existe pas, elle est le produit de ses conditions historiques et biologiques. L'homme universel n'est pas à l'origine de l'humain, il viendra seulement comme fruit de l'évolution historique et biologique. L'histoire indique la nécessité de la révolution et la victoire inéluctable du prolétariat, tandis que la sélection des races domestiques indique combien la sélection naturelle est lente en regard de ce que l'homme obtient en sélectionnant lui-même les croisements entre individus. L'histoire ne va pas assez vite et le capitalisme ne parvient pas à mourir de ses propres crises. La sélection de l'humanité est freinée par toutes sortes de considérations morales. Si l'histoire n'est pas accélérée par la révolution communiste ou par le national-socialisme, l'humanité risque de traverser de longues périodes d'agonies et de décadence. Aussi convient-il de s'emparer des lois historiques et biologiques afin de les faire accoucher de leur contenu téléologique. La bourgeoisie est une contradiction et une menace qui doivent disparaître, le juif et le non-aryen sont porteurs d'un sang impur. La révolution russe est le laboratoire où l'histoire se fait, le nazisme est le laboratoire de l'eugénisme. Le Stalinisme et le Nazisme s'intéressent d'abord à la prédiction de ce qui devra sortir nécessairement de leurs usines idéologiques, ce sont des idéologies de la prophétie.  

La prophétie comme autojustification dramatique du totalitarisme.

La propagande totalitaire se caractérise notamment par ses prophéties pseudo-scientifiques. Elle cherche à faire passer pour des découvertes politico-scientifiques la soi-disant mise à jour, sous formes de lois, "des forces cachées dans la chaîne de la fatalité" (Arendt, p.98), puis prophétise un avenir qui détiendra seul la capacité rétroactive de juger de la vérité du présent.

"La propagande totalitaire a élevé la scientificité idéologique et sa technique prédictive à un degré inconnu d'efficacité dans la méthode et d'absurdité dans le contenu. En effet, d'un point de vue démagogique, il n'est pas de meilleur moyen d'éviter la discussion que de déconnecter un argument du contrôle du présent et de dire que seul l'avenir pourra en révéler les mérites." (Arendt p.99)

Le totalitarisme, sur ce point, peut d'ailleurs se contenter de caricaturer ce qui fait l'essence du discours politique moderne: faire croire que le politique est le porte-parole et le devin de ce qui sera. "Voici ce qui sera si nous ne faisons pas ceci ou cela, voici ce qui sera si nous ne prenons pas telle ou telle décision." Qui le dit? - La science politique et la science économique.

Surtout ne pas chercher à comprendre en profondeur le présent, car cela constituerait du temps et de l'argent perdu, une hypothèque sur l'avenir. Seul l'avenir est un cap fiable, et si nous tergiversons, l'avenir ira plus vite que le présent. Le discours de propagande doit substituer à la connaissance du réel, une angoisse panique et une responsabilité collective vis-à-vis de l'avenir. N'améliorons pas le présent, construisons l'avenir que nous annonçons.

Le totalitarisme dit l'avenir pour mieux le produire: non pas seulement une prophétie auto-réalisatrice (Nous vous l'avions bien dit!) mais une prophétie qui sera dramatiquement et nécessairement réalisée afin que le présent rejoigne la prophétie (Staline supprimera le chômage, entre autres inconvénients du réel, en supprimant sa reconnaissance officielle.)

Selon les mots de Tocqueville, les masses se sentent fortement attirées par "des systèmes absolus, qui font dépendre tous les évènements de l'histoire de grandes causes premières reliées les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l'histoire du genre humain." (p.98)

La masse est fascinée par l'inéluctable, par l'heure des jugements derniers, par le tocsin de la fin du monde. L'histoire est la scène qui finit toujours par apporter les preuves et les mobiles de toutes les scènes de crimes des peuples. L'histoire seule nous jugera, et dira si l'avenir aura été meilleur, malgré nos crimes. Nous autres décrétons que le futur sera notre seul juge, car les lois de la nature et de l'histoire contiennent notre vérité téléologique.

"Mieux nous reconnaissons et observons les lois de la nature et de la vie (...) plus nous nous conformons à la volonté du Tout-Puissant. Mieux nous connaîtrons la volonté du Tout-Puissant, plus grands seront nos succès." (Propagande nazie, cité par Arendt p.98)

"Mieux nous reconnaissons et observons les lois de l'histoire et de la lutte des classes, plus nous nous conformons au matérialisme dialectique, plus grand sera notre succès." (Staline, cité par Arendt, p.99)

La cohérence superficielle comme récit et comme opium du peuple.

Une société d'individus atomisés ne parvient plus à faire fonctionner l'intérêt collectif qui permettait à chaque classe sociale de profiter de l'idée de "progrès", voire, dans certains domaines, du progrès bien réel. Dans une société sans classes intermédiaires, en l'absence de représentations sociales ou politiques crédibles, le corps social devient un chaos d'intérêts individuels incohérents que les leaders de masse métamorphosent en une idéologie collective cohérente.

L'hypocrisie de la société "respectable" ayant été mise à nu et abhorrée comme mensonge et trahison du peuple, la vérité du peuple devint celle des faits divers comme celle des "nouvelles du monde". La psychologie de masse fut prise au piège des incohérences et de la multiplication des coïncidences. Les comportements individualistes devaient bien avoir un sens autre que l'individualisme. Bien que manquant assurément d'un sens clair et évident, les mêmes faits du quotidien, comme les mêmes rivalités internationales devaient révéler à coup sûr le sens caché de l'histoire du monde. Ni les incohérences du monde, ni les coïncidences du quotidien trop répétées pour être hasardeuses, ne pouvaient être attribuées clairement à autre chose qu'à l'évolutionnisme biologique ou historique.

Il suffit alors à la propagande totalitaire de permettre à la masse de fuir la réalité pour la fiction et de rendre cohérentes les coïncidences. Il s'agit donc de construire un récit qui ne dise surtout pas à la masse la vérité sur elle-même comme sur ce qui lui arrivait, mais de récupérer et d'interpréter au plus vite les crises de l'histoire et la reproduction des coïncidences. Le comportement des peuples et des individus devait être expliqué au plus vite. Le totalitarisme comprit que le meilleur remède à la folie du monde était le récit d'une autre folie.

"S'il est vrai que les masses sont obsédées par le désir d'échapper à la réalité parce que, dans leur déracinement essentiel, elles ne peuvent plus en supporter les aspects accidentels et incompréhensibles, il est également vrai que leur soif de fiction a un certain rapport avec ces qualités de l'esprit humain dont la cohérence structurelle domine le simple hasard. La fuite des masses devant la réalité est une condamnation du monde dans lequel elles sont contraintes de vivre et ne peuvent subsister, puisque la coïncidence en est devenue la loi suprême et que les êtres humains ont besoin de transformer constamment les conditions chaotiques et accidentelles en un schéma humain d'une relative cohérence." (Hannah Arendt, p.108)

La propagande comme l'emprunt d'une opinion aux masses

La dialectique politique de la vérité et du mensonge 

"La propagande n'est pas l'art de répandre une opinion parmi les masses. En fait, c'est l'art d'emprunter une opinion aux masses." (Konrad Heiden, cité par Arendt p.123)

"Les masses ne se laissent pas gagner facilement par les succès passagers de la démagogie, mais par la réalité et la puissance visibles d'une organisation vivante. Ce ne sont pas les dons éclatants d'Hitler comme orateur de masse qui lui assurèrent sa position dans le mouvement; au contraire, ils conduisirent ses adversaires à le sous-estimer comme un simple démagogue, et Staline fut capable de vaincre le meilleur orateur de la révolution russe. Ce qui différencie les leaders totalitaires des dictateurs, c'est plutôt la détermination simpliste et exclusive avec laquelle ils choisissent les éléments d'idéologies existantes les plus propres à devenir les fondements d'un autre monde entièrement fictif (...) Tout l'Art consiste à utiliser, et en même temps à transcender les éléments du réel, d'expériences vérifiables empruntées à la fiction choisie, puis à les généraliser pour les rendre définitivement inaccessibles à tout contrôle de l'expérience individuelle. Grâce à de telles généralisations, la propagande totalitaire établit un monde capable de concurrencer le monde réel, dont le principal désavantage est de ne pas être logique, cohérent et organisé. La cohérence de la fiction et la rigueur de l'organisation permettent finalement à la généralisation de survivre alors que sont anéantis les mensonges plus spécifiques -le pouvoir des Juifs, après qu'ils furent massacrés sans défense; la sinistre conspiration mondiale des trotskistes après leur liquidation en Russie soviétique et l'assassinat de Trotski." ( Arendt, p. 123-124)    

Il a suffi au nazisme de fonder sur le racisme, désiré par la masse, une organisation qui s'accordât avec ce désir. La bureaucratie nazie antisémite n'eut dès lors plus à convaincre, car chaque élément de son organisation était fondé sur un axiome originel devenu indépassable, parce que justement fondateur: le racisme. Comme dans toute idéologie, l'organisation et la pratique quotidienne de cette organisation devinrent la justification du fondement. Changer de société, c'est changer d'axiome. C'est ce que firent les nazis en faisant croire au complot international juif comme axiomatique à combattre. Le mensonge servit de cause commune et de critère de recrutement dans l'ensemble des rouages de l'organisation.

Les bolchéviques de leur côté n'eurent plus besoin d'interroger la lutte des classes dès qu'il parut clair que l'organisation du parti lui était un argument supérieur. Le mensonge stalinien consista à quitter le paradigme de la lutte des classes pour lui substituer celui d'ennemi interne au parti. La masse préfère nécessairement, plutôt qu'une théorie abstraite sur la révolution permanente, un leader qui ne fait pas ce qu'il dit et qui ne dit pas ce qu'il fait, lorsque cela lui paraît un gage de puissance et de stabilité, car il démontre par là-même à la fois le caractère indiscutable de son pouvoir, sa liberté d'action face à toute théorie ou toute doctrine, et l'existence d'une stratégie vis à vis d'ennemis internes qui ont été préalablement désignés. Les contradictions d'un leader idéologique sont les preuves de son adaptabilité aux circonstances et de sa capacité à modifier le réel.

Le leader totalitaire inclut le mensonge comme gage de stabilité dans son idéologie comme dans l'organisation du parti. Tandis que la vérité est toujours attaquable par une autre vérité qu'aucune réalité ne parvient jamais à prouver, le mensonge fonde une idéologie incontestable qui peut toujours être confirmée et mise en ordre dans l'organisation du parti ou de la société.     

Plus fondamentalement encore, dans l'avènement des régimes totalitaires (mais cela est vrai aussi du libéralisme comme doctrine) la masse sent confusément que le mensonge sert une idéologie qu'elle a souhaitée. Il est souvent plus aisé, pour la masse comme pour l'individu, de croire opter pour une vérité que l'on désigne en dehors de soi que de rechercher une vérité en soi-même. La "vérité" politique engage quelque chose du "comportement humain", de la "nature humaine", comme de la hiérarchisation de toute société. Les vérités de cet ordre-là ont un coût psychologique que seul le mensonge permet à la masse de supporter. Car si on a parfois vu la masse se battre pour sa liberté, voire pour l'égalité, on ne l'a jamais vu se battre pour une vérité commune en politique. Ce n'est donc qu'en mentant qu'on obtient l'adhésion des masses, et elles le savent. 

 

 

2- L'organisation totalitaire

L'invention politique la plus décisive et la plus originale des mouvements totalitaires, notamment dans la phase qui a précédé la prise du pouvoir, a consisté à créer des organisations de façade et à faire une distinction entre membres du parti et sympathisants. D'une part, l'organisation  acquerrait ainsi la géométrie d'un ensemble de tours d'ivoires encastrées les unes dans les autres (un peu comme dans un emboîtement de poupées russes, proches mais étanches les unes aux autres), et, d'autre part, elle substituait à l'organisation sociale habituelle une organisation parallèle dans tous les secteurs d'activité, préparant ainsi la mue de la société en une société presque entièrement acquise au mouvement.

"Hitler fut le premier à déclarer que chaque mouvement devrait diviser les masses gagnées par la propagande en deux catégories, sympathisants et membres du parti (...) Hitler fondait cette division sur une philosophie plus générale, suivant laquelle, la plupart des gens étant trop paresseux et lâches pour dépasser le pur aperçu théorique, seule une minorité est prête à se battre pour ses convictions." ( Arendt p.129) 

Une organisation concentrique permettait d'accueillir dans les couches les plus périphériques les simples sympathisants, tandis qu'en se rapprochant des centres vitaux du parti, les membres les plus actifs étaient sans cesse recrutés et regroupés dans des sections spécifiques, tout en étant toujours un peu plus coupés du monde réel par la succession des couches et des emboîtements précédents.

"Les organisations de façade entourent les membres du mouvement d'un mur protecteur qui les sépare du monde extérieur, du monde normal; en même temps, elles constituent avec cette normalité un trait d'union sans lequel les membres, avant la prise du pouvoir, sentiraient de façon trop aiguë les différences qui séparent leurs croyances et celles des gens normaux, leurs propres fictions mensongères et la réalité du monde normal. L'ingéniosité de cette technique, tout au long de la lutte du mouvement pour conquérir le pouvoir, tient à ce que les organisations de façade ne se contentent pas d'isoler les membres, mais leur offrent un semblant de normalité extérieur qui atténue le choc de la vraie réalité plus efficacement que le simple endoctrinement(...) D'un autre côté, le reste du monde a généralement un premier aperçu de ce qu'est un mouvement totalitaire via les organisations de façade de celui-ci. Les sympathisants, qui selon toute apparence sont encore d'inoffensifs citoyens dans une société non totalitaire, ne peuvent guère être qualifiés de fanatiques obstinés (...) L'organisation de façade a donc une double fonction: façade du mouvement totalitaire aux yeux du monde non totalitaire, et façade de ce monde aux yeux de la hiérarchie interne du mouvement." (Arendt p.130-131)      

Par ailleurs, une organisation horizontale consistait à superposer à la société traditionnelle, dans tous les secteurs d'activité, une société parallèle de membres sympathisants capable de remplacer la société "non-engagée" du jour au lendemain. "Ainsi purent-ils changer toute la structure de la société allemande -et non la seule vie politique- précisément parce qu'ils en avaient préparé la contrepartie exacte dans leurs propres rangs." (Arendt p.139)

L'organisation horizontale a aussi pour vertu de faire douter et de menacer progressivement  ceux qui ne sont pas sympathisants de la pérennité de leur emploi et de la possibilité de faire "carrière". Dans le même temps, en obtenant de plus en plus d'adhésions dans toutes les couches sociales et dans tous les secteurs d'activités, s'opère une normalisation du mouvement, qu'il devient possible d'identifier à une société parallèle puissante, active, fonctionnelle et d'individus partageant les mêmes valeurs, en lieu et place d'une société de philistins individualistes. Adhérer, c'est être protégé, ne pas adhérer, c'est être menacé. D'autant que les méthodes du gangstérisme et les meurtres revendiqués étaient en vigueur dans la doctrine nazie comme dans la doctrine stalinienne.   

Ces deux types d'organisation, concentrique et horizontale, auxquelles il faut encore ajouter "la volonté du Führer" ou celle du "Père des peuples" (volonté qui irradie le mouvement concentriquement et horizontalement plutôt que hiérarchiquement ou verticalement) possèdent donc des vertus psychologiques tout à fait extraordinaires dans la gestion des individus comme de la masse. Les idées, les objectifs et les ordres, assimilables à la seule volonté du Chef, pouvaient imprégner concentriquement et progressivement la population, en partant des membres les plus fanatisés jusqu'au commun des mortels, sans qu'aucun rouage hiérarchique ne soit absolument nécessaire de ce point de vue, la hiérarchie n'étant toujours elle-même qu'une hiérarchie d'exécution, contrôlée par une autre hiérarchie d'exécution, celle de la couche précédente plus fanatisée, tandis que le mouvement préparait concrètement le remplacement de la structure sociale comme solution la plus sure, la plus inéluctable et la plus uniformisée.

Il devint rapidement impossible à chaque individu ni de douter ni de s'extraire de son rôle au sein de cette double organisation, d'autant qu'une place était proposée et garantie à chacun à hauteur de son militantisme. Peu de sociétés autres que les totalitarismes savent reconnaître à ce point, pour principal mérite d'un individu, son degré d'adhésion à l'idéologie dominante. Cela procure aux individus -qui seraient d'ordinaire des individus quelconques dans une société non-totalitaire- la possibilité d'exister de manière inespérée dans la hiérarchie de l'organisation, voire dans celle du parti.

Comme nous l'avions vu précédemment, un mouvement totalitaire a le plus grand intérêt à condamner l'esprit d'initiative, le talent et l'intelligence, pour ne mettre en valeur qu'une seule élite, celle de l'obéissance et du dévouement librement consentis.        

 

 

Tag(s) : #Philosophie, #Politique
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