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Platon (~428~348) : Ion

Ion est certes le dialogue socratique le plus bref, mais il est néanmoins de la plus haute importance pour quiconque veut mesurer l'évolution de Platon dans son rapport aux poètes de la cité. Chacun se souvient, non seulement qu'un poète est l'un des trois principaux accusateurs de Socrate, mais aussi que Platon oscille tout au long de son œuvre entre deux postures en apparence contradictoires: d'une part il conviendrait de chasser les poètes hors de la cité dès lors que leur quête n'est pas celle de la vérité, mais d'autre part, seuls la poésie et les grands récits mythologiques lui paraissent de nature à éduquer l'homme et à lui faire rechercher la grandeur (pas de mythologie, pas de grandeur, pas de héros). 

Le problème de toute pensée politique comme de toute religion, c'est de maîtriser les émotions collectives en les suscitant et en les canalisant, c'est-à-dire en les réglementant. Il est assez clair que pour Platon les émotions collectives sont non seulement sources de désordre, mais surtout elles tiennent les citoyens en dehors du rapport à la vérité, c'est-à-dire en dehors de la paix avec les autres cités et loin de la justice à l'intérieur de la cité. Car l'émotion est créatrice de héros, d'amitiés et d'inimitiés.

Platon est cependant parfaitement conscient qu'à l'exception d'un tout petit nombre d'élus, la vérité ne suscite pas chez les citoyens une émotion telle que Socrate pouvait la ressentir en présence de son démon intérieur. Les citoyens savent que la vérité sert à dire le juste, qu'elle sert à départager ceux qui s'opposent, mais elle ne conduit qu'à la grandeur de l'égalité.  Comment concilier la vérité avec la grandeur qui différencie? Chacun connaît la réponse de Platon qui rappelle dans la République la nécessaire division des citoyens en castes. La contemplation de la vérité ne saurait conduire à un fade égalitarisme.

Le jeune Platon est encore le digne héritier de Socrate, il interroge, il s'étonne, il cherche, il n'a pas encore totalement séparé l'émotion de la vérité.  Quelle est la force de la vérité lorsque qu'elle suscite peu d'émotion? Quelle est la valeur et la fiabilité de l'émotion lorsqu'elle est suscitée par autre chose que la vérité? Telles sont les deux grandes questions philosophiques et politiques sous-jacentes à ce dialogue tout à fait essentiel de ce point de vue.   

Lorsque Ion, le rhapsode, parle d'Homère et seulement d'Homère, il est comme possédé par un dieu. Il est véritablement en transe, comme si la divinité elle-même jouait à la place de l'acteur et suscitait chez les spectateurs les émotions les plus vives.  Ion est alors un homme qu'habite un dieu, son esprit ne lui appartient plus, il est dans un transport bachique, sous l'influence d'une grâce divine.

Platon a recours à la célèbre image de la pierre d'Héraclée (pierre aimantée) pour expliquer la migration du fluide divin, d'abord de la Muse vers le poète, puis du poète vers le rhapsode, enfin du rhapsode vers le spectateur, tous reliés dans une émotion commune qui semble capable de transporter chacun hors de lui-même avec une même intensité.

Platon se demande comment l'émotion d'inspiration divine ne paraît subir aucune perte d'intensité en traversant les âmes, en partant de la Muse jusqu'au spectateur. Qu'est-ce qui s'empare des âmes collectivement lorsque le rhapsode restitue ce qu'animait le poète? Par quoi le poète est-il lui-même possédé?

Socrate démontre dans un premier temps que ce n'est pas en vertu d'un art, d'une technique, d'un savoir-faire, que Ion transporte ses auditeurs en parlant d'Homère. S'il ne s'agissait que de développer la mémoire, de travailler la diction, les intonations, le jeu de l'acteur, s'il suffisait d'apprendre à être un rhapsode, Ion aurait la capacité d'exceller avec tous les poètes. Or, seul Homère l'inspire divinement. Le fluide divin  ne s'écoule pas de manière neutre et anonyme de la Muse vers le spectateur. Ion est le vecteur d'un seul dieu qui s'exprime à travers un seul poète, Homère. Tout se passe donc par élection: c'est parce qu'une Muse s'est emparée d'Homère, puis à travers lui d'Ion, qu'elle vient transporter l'auditoire. 

A la différence de la vérité que chacun peut en théorie transmettre, contempler, et retrouver en lui-même (Ménon), l'émotion est suscitée par la rencontre du divin, et cette rencontre se fait par l'intermédiaire de ceux que la divinité a élus.

Tel est le sens de la seconde partie de la démonstration de Socrate: ce n'est pas en vertu d'un savoir sur les choses dont il parle qu'un poète a le pouvoir d'émouvoir, sans quoi tout spécialiste serait émouvant dans son domaine. Le savoir procure telle ou telle compétence, il peut inspirer confiance, il peut permettre de trancher telle ou telle question technique, de prendre telle ou telle décision, mais si le savant peut susciter l'émotion -qui est encore autre chose que la simple adhésion- c'est en vertu d'une inspiration divine.

Il faut donc bien admettre qu'à la différence des émotions les plus vives, aucune Muse ne semble favoriser le transport de la vérité parmi les âmes.  

A partir de là s'éclaire ce que sera le rapport de Platon à tous ceux qui auront le pouvoir d'émouvoir sans pour autant rechercher la vérité: sophistes, poètes, artistes, faiseurs de beaux discours. Avoir le pouvoir de convaincre, avoir le pouvoir de détourner de la vérité, voici ce que fustigera Platon à la suite de Socrate.

Platon ne souscrira donc à l'émotion que si elle amène l'âme à séjourner vers la vérité. Il la sollicitera même à chaque fois que la seule vérité ne lui paraîtra pas posséder à elle-seule suffisamment d'attrait pour les hommes.

Qu'est-ce qu'une vérité que les hommes ne peuvent ni aimer ni haïr?

Sans doute une paix bien ennuyeuse, source de maux à venir. Car l'homme veut l'émotion, et la vérité elle-même n'est que peu de choses si elle n'en suscite pas.    

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