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Carl Théodor Dreyer (1889-1968) - cinéaste (La Passion de Jeanne d'Arc)
Carl Théodor Dreyer (1889-1968) - cinéaste (La Passion de Jeanne d'Arc)

La Passion de Jeanne d'Arc (1928)

 

Distribution: 

Le film dans la version restaurée de 1985 (il est préférable de voir le film sans la bande-son de la musique ajoutée ultérieurement) : http://youtu.be/cmWZLtDsOOs

Carl Théodor Dreyer (1889-1968) - cinéaste (La Passion de Jeanne d'Arc)

C'est un huis-clos entre Jeanne et Dieu. L'Enfer, comme le disait Sartre, ce sont les autres: les soldats anglais et les prêtres français. Le peuple lui, sait bien que Jeanne est une Sainte. Il le proclame à la fin du film et il s'en souviendra durant 600 ans, avec les récupérations politiques que l'on sait -car il faut toujours appartenir à un camp- tandis que ceux qui se croient importants et imbus de leur personne prennent encore un Malin plaisir, plusieurs siècles plus tard, à écarteler la mémoire des plus grands, après les avoir déjà fait souffrir de leurs vivants. 

L'Enfer c'est l'Eglise, c'est le dogme. Il n'y a qu'un seul fils de Dieu. Jeanne ne peut pas être la fille de Dieu comme elle le prétend. Car si Dieu choisit ses enfants en dehors de l'Eglise, les serviteurs de Dieu ne sont plus alors que les serviteurs d'eux-mêmes.

Mais Jeanne est d'abord un soldat de Dieu, un garçon. Ce n'est pas l'amour des hommes qui l'intéresse. Jeanne n'a pas été envoyée sur Terre pour vivre mais pour témoigner. Non qu'elle n'aime pas la vie, mais elle est possédée, envoûtée, son âme ne connaît qu'un seul chemin, qu'une seule raison de vivre et de mourir. 

*******

C'est un film sur la folie, sur la foi, sur la souffrance et sur la mort. 

Dreyer nous montre avant tout des fous, toute une humanité de fous. Et même le peuple qui souffre et qui s'amuse de saltimbanques au moment où l'on va brûler une Sainte est fou. Sa soumission est folle, sa révolte est folle. L'être humain est l'animal complètement inadapté à sa condition, quoi qu'il fasse.

Le choix de filmer tous les visages systématiquement en gros plan y contribue, de même que toutes ces lèvres qui s'expriment sans qu'on les entende (car il s'agissait d'un film pensé initialement pour être parlant). Les hommes parlent, jugent et condamnent en pure perte. Les prêtres croient en leur folie, Jeanne croit en la sienne. Les prêtres argumentent selon leur pauvre raison théologique, car l'Eglise croit que la foi est raisonnable et que le dogme a déjà tout dit.   Mais Jeanne parle une autre langue, une langue presque sans mots, celle du coeur et de l'âme, celle de la vision en Dieu. Jeanne ne peut voir que la source, l'origine, la fin, l'absolu, le salut. Et sa souffrance est d'abord celle de ne pouvoir appartenir au monde des hommes, pas plus qu'au monde de la vie terrestre.  

Il n'y a de foi qu'en dehors du monde ordinaire. Croire, comme tous ces prêtres, que l'on peut concilier foi et raison, c'est folie et mensonge, c'est espérer réconcilier le monde des hommes et la vision en Dieu, c'est croire raisonnablement.

Croire, ce serait de ne plus habiter le monde de la folie ordinaire des hommes pour choisir une autre folie. En alternant les gros plans sur les visages travaillés, inquiets, déstabilisés, de ces prêtres-juges, avec ceux du visage de Jeanne souffrante mais en extase mystique, Dreyer  nous montre le combat de deux folies irréconciliables. D'un côté, la folie rationnelle ne peut reconnaitre qu'elle ne peut rien contre la folie de la Passion, tandis que la foi de Jeanne ne peut abdiquer et renier la parole de Dieu en elle, même pour sauver sa vie.

L'être humain est un animal qui entend des voix et qui croit en ce qu'il entend.  La foi rationnelle des prêtres a besoin d'entendre le dogme comme une vérité; leur raison n'est rien sans le dogme tandis que Jeanne est toute entière soumission et abandon à la volonté de Dieu. Cependant, les prêtres n'entendent que pour pouvoir rester eux-mêmes, afin de conserver leurs pouvoirs mesquins sur les âmes et tenter de donner un sens à leur misérable vie, là où Jeanne entend la nécessité et la force de son propre sacrifice.

La foi de Jeanne est un renoncement à tout ce qui n'est pas cette foi, c'est la souffrance d'un amour absolu qui ne peut être compris par l'aveuglement de la raison. Le peuple sent cette foi: intuitivement, il sait qu'elle dépasse de beaucoup la mascarade ecclésiastique.  

La souffrance de Jeanne est une torture, son procès est une torture. Elle sent qu'elle n'en réchappera pas. Tout l'interrogatoire est une lente et inéluctable agonie, un supplice qui conduit au bûcher. Jeanne est capable de se sacrifier pour sa foi, pour sa vérité, là où la folie et la foi se rejoignent dans une pureté absolue.

A 19 ans, Jeanne n'a déjà plus rien à prouver. Son langage à elle c'est de montrer et de faire, c'est d'agir, c'est de combattre.  Et son agonie, cette fin tragique si proche de celle de Jésus dont elle crie le nom dans un dernier souffle, c'est encore un acte, le dernier, celui qui doit s'inscrire pour toujours dans la mémoire des hommes.  Montrer que le sacrifice est plus fort que la mort, témoigner que la foi est ce qui restera de l'homme lorsque la raison aura tout emporté.

Pour Jeanne, la vie n'a aucun sens s'il faut mentir à Dieu, s'il faut mentir à soi-même. Mais, être soi-même, qu'est-ce? Qui sont tous ces prêtres vociférant? Qui est Jeanne d'Arc?

Que veut dire pour un homme être fidèle à lui-même, à ce qui parle en lui?

Jeanne nous répond: savoir que la mort n'est rien si elle arrive après que l'on ait pu être pleinement soi-même, dans la fidélité à ce qui parle en nous, et dont nous ne pouvons ni douter, ni être maître. Oui, quelque chose parle en l'homme, c'est le sens même de la vie humaine. 

Pour la foi, rien n'est plus cruel que la raison des hommes, tandis pour la raison rien n'est plus dangereux que la foi.

Ce n'est pas Dieu qui abandonne Jeanne sur son bûcher mais la raison des prêtres, incapables de voir.

Jeanne accuse ses juges: "C'est vous qui êtes le Diable envoyé pour me torturer."

Jeanne pleure son Dieu, elle pleure son attachement à la vie, elle pleure un amour impossible, elle pleure l'incommunicabilité.

La foi est comme un amour impossible qu'elle ne peut pas renier.

Les larmes de Jeanne, (dans l'incroyable émotion transmise par Renée Falconetti), sont celles de la souffrance et de la cruauté des hommes, celles de l'amour, celles du sens profond et sacré de la vie.

Tout le film est comme un théâtre de la cruauté, cher à Antonin Artaud, qui joue le rôle de l'un des prêtres, un théâtre qui nous rappelle qu'il n'y a d'émerveillement que lorsque l'homme n'appartient plus à la raison qui légifère sur toutes choses. L'émerveillement vient du coeur, il est à la mesure des sacrifices auxquels il est prêt pour ne jamais renier son âme. 

  

Carl Théodor Dreyer (1889-1968) - cinéaste (La Passion de Jeanne d'Arc)
Tag(s) : #Cinéma
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