Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

John Steinbeck (1902-1968) -écrivain / Au dieu inconnu

Au dieu inconnu (1933)

Le sacré est d'essence obsessionnelle. Le sacré est le lien, la source, le secret, l'indicible. Le sacré habite l'homme sinon il n'est qu'une histoire racontée dans les églises. Joseph est habité, il est un prophète sans la parole du dieu. Joseph monologue. Il a la terre, la vie et la mort pour seules réponses, il s'invente des signes. Cela n'est pas suffisant pour établir la prophétie, pour être sûr du dieu. Le dieu inconnu est celui d'une nécessité incertaine.

L'essence de la divinité est l'incertitude. Car la vie, la fécondité de la terre, sont incertaines, fragiles, éphémères. Joseph se bat en même temps avec et contre le dieu inconnu. Tout dieu attire et repousse en même temps. Toute naissance se risque à la mort.

Steinbeck raconte la rencontre de l'obsession et de la contingence. Toute tragédie humaine, toute croyance en un quelconque destin fait son lit dans cette obsession sans dieu. Dieu ne donne pas les mots manquants, il ne dit pas s'il y a un secret qui préside à la contingence. Dieu montre seulement la nécessité, la nécessité qui s'accorde mal à l'obsession humaine, d'où le malheur, la condamnation à exister.

Joseph voudrait que le dieu de la contingence soit un dieu de nécessité et qu'il lui révèle le secret de la vie. Mais il ne saurait y avoir un dieu de la nécessité. Seul règne le dieu inconnu.

Joseph a besoin du lien avec le dieu qui rend la terre féconde. Joseph promet une descendance non à Dieu mais à la terre, au dieu inconnu. Là où se trouve la source de la vie se trouve le dieu de Joseph. 

Joseph croit aux mystères et aux secrets, il croit aux signes. Son obsession est une religion. Joseph parle au dieu inconnu et vit avec lui. Pour toute la communauté, il est le sens de la terre, un guide, une incarnation. Il est le dieu inconnu fait homme. En s'accouplant avec Joseph, les femmes reçoivent le baptême de la terre. Joseph donne la paix de l'origine, il sait la nécessité, il craint la contingence. Les signes lui parlent du nécessaire. L'absence de signe est le signe du malheur, du tarissement de la vie, de la désertification. 

Au plus dur de la sècheresse, Joseph entretient jusqu'au dernier instant la mousse verdoyante du rocher, non parce que là est encore la source de vie, mais d'abord parce qu'il faut entretenir le signe, la parole du dieu inconnu.

La colère du dieu n'est rien à côté de l'absence de signes.

 

Paganisme.

La racine indo-européenne est "pag" qui veut dire attacher, fixer. Les hommes s'attachent à la terre, ils se fixent ensemble dans le pagus, qui est le village des paiens. Les païens croient que les dieux président à la fécondité de la terre.

Les paiens habitent le pays, ce sont des paysans. Ceux qui peuvent demeurer attachés à la terre vivent dans la paix du pays. Cultiver la terre, c'est cultiver la paix.

"Pag": la paix du pays, la paix de la terre.

"Pag", païen, paix, pays, paysan.

Le salut du païen vient de la terre et de tous les cycles de la nature tandis que les chrétiens inventent le salut supraterrestre qui se passe de l'amour de la terre. Le chrétien est un pèlerin. Il va à la rencontre non de la terre mais des hommes. Le païen peut sacrifier l'homme pour la terre, le chrétien peut sacrifier la terre pour l'homme.

La paix est le sacrifice de l'homme pour la terre. 

Joseph sait que tous les vivants sont une émanation de la terre, sa progéniture. Mais la terre est fragile, sa fécondité est sans cesse menacée par d'autres dieux très puissants. Et la terre n'est féconde pour l'homme que si leur accouplement est possible. 

Joseph a un lien privilégié avec sa terre: il en est le protecteur et l'accoucheur. Il sent obscurément qu'il est le sacrifice que la terre attend de lui.  

Telle est l'ultime révélation du roman de Steinbeck: c'est en sacrifiant au dieu l'obsession de vivre, l'obsession du signe, que le sang fécondera de nouveau la terre.

L'homme ne peut demeurer uni à la terre qu'en s'offrant à elle.

"Les morts, ils ne s'en vont pas.
J'ai compris que ce pays était peuplé de fantômes. Non, ce n'est pas ça. Les fantômes sont de pâles reflets de la réalité. Ce qui vit ici est plus réel que nous. C'est nous, les fantômes de cette réalité-là."

John Steinbeck, Au dieu inconnu.

Lawrence a écrit "l'homme qui aimait les îles." L'histoire d'un homme qui n'est véritablement chez lui qu'en habitant l'île toujours plus étroite de sa solitude. Lawrence nous rappelant que nous affrontons d'abord la solitude, même et surtout en désirant la vie. 

Steinbeck a écrit l'homme qui aimait la terre: "Au dieu inconnu".
L'histoire d'une autre solitude, d'une autre obsession. Qu'est-ce qui peut lutter au mieux contre la solitude si ce n'est l'obsession? Et en particulier l'obsession de la lutte elle-même...

Et l'on pense à ces autres fous, ceux de Faulkner, ceux de Dostoïevski.
Il y a trois frères Karamazov, il y a quatre frères Wayne.

La lutte, l'obsession, la littérature.

Tag(s) : #Littérature
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :