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Ludwig Wittgenstein (1889-1951) -Philosophe-Tractatus (III)

3. Le tableau logique des faits constitue la pensée

Commentaire:

Nous nous faisons des tableaux des faits (2.1). Tout tableau est aussi un tableau logique (2.182). Le tableau est une transposition/modélisation de la réalité (2.12)

Le tableau logique est la pensée de la réalité dans la forme logique de la représentation. La forme logique est la forme de la réalité (2.18), c'est-à-dire ce que la pensée a en commun avec la réalité.  

La pensée est le tableau logique de ce qui arrive, elle peut représenter le monde (2.19) La pensée, en tant que tableau logique des faits, ne saurait se présenter en dehors de la forme logique de la représentation (2.174).

La pensée est la capacité à se faire des tableaux logiques des faits en transposant/modélisant la réalité.

3.001 "Un état de chose est pensable" signifie: nous pouvons nous en faire un tableau.

3.01 La totalité des pensées vraies constitue un tableau du monde.

3.02 La pensée contient la possibilité de l'état de choses qu'elle pense. Ce qui est pensable est également possible.

Commentaire:

Un état de chose est pensable s'il est possible d'en faire un tableau logique. Le pensable est le possible, le possible est le pensable.

Une pensée vraie est une pensée dont le sens s'accorde avec la réalité (en la comparant à la pensée d'autres faits.) La totalité des pensées qui s'accordent entre elles et avec la réalité sont des pensées vraies, qui constituent un tableau du monde. (2.223 et 2.224)

D'où il suit que le monde est ce que nous tenons pour vrai. 

Le monde comme vérité est un tableau du possible dont nous pensons qu'il s'accorde avec la réalité. Il suffira donc de penser que le possible s'accorde avec la réalité, pour que le possible devienne vérité. 

Où l'on voit que la terre a pu être plate avant d'être ronde, et qu'elle a été le centre du monde avant de céder sa place au soleil.  

3.03 Nous ne saurions rien penser d'illogique parce qu'alors il nous faudrait penser illogiquement.

3.031 On a dit que Dieu pouvait tout créer sauf ce qui serait contraire aux lois logiques. En effet, nous ne saurions dire d'un monde illogique ce que serait son aspect.

3.032 Représenter par le langage "quelque chose de contraire à la logique", on ne le saurait pas plus que représenter en géométrie par ses coordonnées une figure contraire aux lois de l'espace, ou d'indiquer les coordonnées d'un point qui n'existe pas.

3.0321 Sans doute pourrions-nous représenter spatialement un état de choses qui contredirait aux lois de la physique, mais aucun qui contredise aux lois de la géométrie.

Commentaire:

La pensée est constitué du tableau logique des faits (3). Le tableau logique est la transposition/modélisation de la réalité dans la forme logique. Il ne nous est pas possible de modéliser illogiquement la réalité.

Ce qu'il y a de commun entre la pensée et la réalité dans sa représentation, c'est la forme logique (2.16). Il n'y a pas de forme illogique de la représentation: un monde qui serait structuré illogiquement ne serait pas transposable dans la forme logique de la pensée, il ne serait pas représentable en tant que réalité. Toute représentation de la réalité implique un tableau logique.

Le langage peut ne pas faire sens, mais dès lors qu'il s'efforce de dire ce qui est représenté dans le tableau logique, il ne peut le dire illogiquement. Il ne peut exister aucune traduction ou mise en forme illogique du logique. Si Dieu pouvait opérer cette traduction, elle nous demeurerait cachée. Le tableau logique est auto-référentiel, de même que le tableau sonore, le tableau spatial, le tableau temporel... Ou bien la représentation est sonore, ou bien elle ne l'est pas, ou bien la représentation est spatiale, ou bien elle ne l'est pas. Tout fait sonore est représenté dans l'espace sonore, il n'existe aucun fait sonore contraire à l'espace sonore... Il ne nous est pas  possible de nous représenter le non-existant spatial dans la forme de l'espace, etc...

En revanche, le caractère nécessairement logique de toute représentation de la réalité dans la pensée ne constitue en rien une garantie que telle ou telle représentation logique rende compte de la vérité, c'est-à-dire du comportement du réel.

En d'autres termes, si les mathématiques constituent bien une forme logique de la représentation de l'espace, cette logique demeure indépendante de la vérité du monde physique: je peux me représenter un système des planètes dans lequel la Terre est au centre de ce système.     

Le logique ne dit pas le vrai, il dit l'illogique, c'est-à-dire l'impossible dans chaque forme de la représentation. 

3.04 Une pensée juste a priori serait celle dont la possibilité déterminerait sa vérité.

3.05 Nous ne pourrions savoir a priori qu'une pensée est juste que si sa vérité se pouvait reconnaître à cette pensée même.

Commentaire:

Wittgenstein reprend ici la question kantienne des jugements synthétiques a priori. Kant avait déjà montré que les vérités mathématiques que l'on tient pour éternelles (par exemple les résultats du calcul arithmétique ou de la géométrie) ne sont pas des jugements analytiques mais qu'elles nécessitent toujours une re-construction et une vérification dans l'intuition sensible. Lorsque je dis que le résultat de 5+7 est 12, je ne peux le dire "a priori" que parce que j'ai appris par cœur les résultats des additions simples et que j'ai acquis la technique de calcul de l'addition. Le fait que 7+5=12 soit une vérité stable et éternelle nécessite qu'elle soit reconnue dans l'intuition sensible: il faut de l'espace et du temps pour avoir l'intuition des grandeurs et celle de la mesure. De même, sans recours à l'intuition sensible, il nous est impossible de percevoir la vérité selon laquelle le plus court chemin entre deux points est une droite. Toute pensée est montrée et construite.

C'est sa possibilité (comme structure correcte du fait) dans la forme logique de l'espace et du temps, comme représentation possible d'un fait mathématique dans le tableau logique, qui détermine la vérité d'une pensée mathématiques. La vérité nécessite d'être reconnue, c'est-à-dire montrée dans la pensée même, en tant que représentée (et construite en tant que fait). La vérité se montre comme identification et reconnaissance dans la représentation sensible (nous nous faisons une image des faits).   

Cette vérité a priori est celle de la possibilité de la représentation du fait dans l'espace logique. Il s'agit ici de la vérité montrée comme accord de la pensée avec la réalité du fait représenté dans la forme logique.Cette vérité se suffit à elle-même comme possibilité, elle n'a pas besoin d'être comparée à d'autres objets. Si je dis que p.q est vraie lorsque p et q sont vraies en même temps et qu'elle est fausse dans les trois autres cas, je construis la table de vérité de la conjonction sans comparaison avec d'autres objets quels qu'ils soient, et cette vérité est indépendante du réel. Elle a besoin de la forme logique de l'espace et du temps pour être montrée, mais elle ne nécessite pas d'objets de comparaison.

En d'autres termes, ce n'est que lorsque je suis capable de représenter et de reconnaître le fait dans l'espace logique que je peux le penser comme vérité dans l'espace logique. La question est donc de savoir ce qui peut être montré, comment la pensée se montre et comment s'effectue la reconnaissance de ce qui est montré. 

3.1 Dans la proposition, la pensée s'exprime de manière perceptible aux sens.

3.11 Nous utilisons le signe sensible (phonétique, graphique, etc...) de la proposition en tant que projection d'un état de choses possible.

La méthode de projection est la pensée du sens de la proposition.   

Commentaire:

Une pensée est un tableau d'un état de chose (3.001). La pensée pense des états de choses possibles comme tableau logique des faits (3.) La pensée est présentation à elle-même des faits dans l'espace logique de la représentation (voir commentaire 3.04/3.05).

Dans la proposition, la pensée s'exprime pour la perception sensible. La pensée s'adresse aux sens en s'exprimant. La proposition est signe sensible (3.12) Le signe sensible peut-être perçu par les sens, principalement par l'ouïe (signe phonétique) et la vue (signe graphique). Le toucher, par l'utilisation de signes tactiles, permet des propositions articulées (braille), mais aussi l'expression des émotions (caresses, mais aussi violence). Le goût (art culinaire) et l'odorat (art des parfums) sont d'autres langages non articulés.  

Le signe sensible est utilisé comme projection de l'état de choses possible. La proposition sensible exprime la possibilité de ce qui est pensé. Ce qui est pensé dans le tableau constitue son sens (2.221). La pensée du sens est d'emblée méthode de son exposition/projection dans la proposition sensible. La méthode de projection peut utiliser le signe sensible phonétique ou bien le signe sensible graphique, etc, pour exprimer un état de choses. La méthode de projection est une logique du sens des propositions, une logique de l'expression du sens dans la proposition sensible.

3.12 Le signe par lequel nous exprimons la pensée, je le nomme signe de la proposition. Et la projection est elle-même signe de proposition dans sa relation projective avec le monde.

3.13 A la proposition appartient tout ce qui est propriété de la projection: mais non ce qui est projeté .

Donc la possibilité de ce qui est projeté, non sa réalité.

Dans la proposition son sens n'est pas encore contenu, mais seulement la possibilité de l'exprimer. (Le "contenu de la proposition" veut dire: le contenu de la proposition qui a un sens.)

La proposition contient la forme du sens, pas son contenu.

3.14 Le signe propositionnel réside dans le fait que les éléments de la proposition, les mots, se rapportent (en elle) les uns aux autres d'une manière déterminée. Le signe propositionnel est un fait.

Commentaire:

Le signe propositionnel est structuré en tant que fait: il est constitué de mots qui sont dans une liaison déterminée les uns par rapport aux autres. La structure de la proposition est seulement la forme du sens et non le sens lui-même. La forme du sens est ce qui rend possible son expression. 

L'expression de la pensée s'effectue dans une relation projective au monde au moyen de signes propositionnels. Tout ce qui appartient à la proposition appartient à la projection comme forme et non comme réalité, comme la possibilité du sens et non comme sens en tant que tel. La structure de la proposition ne fait pas sens, mais elle permet son expression. 

Si l'on me présente une phrase bien construite dans une langue étrangère que je ne connais pas, je veux bien croire qu'il s'agit de la forme d'une proposition, mais son contenu de sens ne m'est pas accessible. Ce n'est pas la forme qui fait sens, la forme est liée au sens comme possibilité de son expression.   

3.141 La proposition n'est pas une mixture de mots.( De même que le thème musical n'est pas une mixture de notes.) La proposition est articulée.

3.142 Seuls les faits peuvent exprimer un sens, une classe de noms ne le saurait. 

3.143 Que le signe propositionnel soit un fait, c'est ce que voile la forme d'expression ordinaire dans l'écrit ou dans l'imprimé.

Car dans la proposition imprimée, par exemple, le signe propositionnel n'apparaît pas essentiellement différent du mot. ( C'est pourquoi Frege en est venu à nommer la proposition: un nom composé.)

3.1431 Le signe propositionnel apparaît clairement  dès que nous le concevons composé non de signes d'écriture, mais d'objet spatiaux (par exemple, des tables, des chaises, des livres.)  

Commentaire:

Le langage comme seule disposition de mots juxtaposés les uns à la suite des autres ne fait pas sens (et ne constitue justement en rien une parole). La proposition est un fait, elle exprime un tableau qui atteint la réalité (2.1511). Le tableau est structuré, le fait est structuré. Dans la proposition, le fait est articulé. C'est l'articulation de la proposition qui permet l'expression du sens: les mots sont à une place déterminée les uns par rapport aux autres comme les objets spatiaux dans la représentation de l'espace. Les mots renvoient les uns aux autres comme repères et non comme simple cohabitation. 

Le mot n'est d'abord que signe graphique, mais le signe propositionnel est la vie (le mouvement) du mot comme signe et place dans l'espace sémantique.

Un ensemble de noms ne peut exprimer le sens: une classe de noms n'est qu'un catalogue de noms, de même qu'un texte imprimé n'est qu'une liste de phrases. Seuls les faits disent ce qui arrive, seuls les faits expriment le sens. Le sens est une composition de signes dans l'espace sémantique. 

Wittgenstein insiste ici sur le fait que le sens est toujours une spatialisation de quelque chose. De même que pour les jugements synthétiques a priori de Kant, le sens doit toujours traverser l'espace de ce qui signifie dans le tableau en tant que fait. 

3.1432 Nous ne devons pas dire: "Le signe complexe, "aRb" dit que "a" se trouve dans le relation R à "b", mais: que "a" se trouve dans une certaine relation à "b", dit que "aRb".

3.144 On peut décrire, non pas dénommer des états de choses. (Les noms sont pareils aux points; les propositions à des flèches, elles ont un sens.) 

Commentaire:

La relation entre deux entités "a" et "b" ne constitue pas un troisième terme R qui les relirait.

"a" et "b" se trouvent par eux-mêmes dans une certaine relation; cette relation ne leur préexiste pas dans un catalogue de relations que a et b adopteraient. Leur relation est leur manière d'être l'un par rapport à l'autre.

L'état de chose est une liaison d'objets (2.01); dans l'état de choses les objets se comportent les uns par rapport aux autres d'une manière déterminée (2.031). Dans un état de choses composé de noms, les noms sont dans une certaine liaison les uns par rapport aux autres. L'état de chose n'est pas une liste de noms que l'on pourrait égrainer afin d'exprimer son sens (3.142).

Le sens est la description de la liaison des noms entre eux. La liaison des noms entre eux est comme une flèche de sens. La flèche de sens de la proposition ne lui préexiste pas de même que la manière dont les noms sont en liaison entre eux ne préexiste pas à leur agencement.

Un fait, un signe propositionnel, le sens, est une description d'un agencement d'objets.     

Le sens ne préexiste pas comme relation, il est la description de la manière dont les choses s'agencent entre elles.

3.2 Dans la proposition la pensée peut être exprimée de telle sorte que les éléments de la proposition correspondent aux objets de la pensée.

3.201 Ces éléments je les nomme: "signes simples" et je dis alors que la proposition est "entièrement analysée".

3.202 Les signes simples employés dans la proposition sont appelés noms.

3.203 Le nom signifie l'objet. L'objet est la signification du nom ("A" est le même signe que "A")

3.21 A la configuration du signe simple dans le signe propositionnel correspond la configuration des objets dans l'état de choses. 

3.22 Le nom dans la proposition représente l'objet.

Commentaire:

La pensée est le tableau d'un état de choses composé d'objets. La pensée s'exprime par des signes. Les signes simples de la proposition correspondent aux objets simples de la pensée. La proposition est entièrement analysée lorsque tous ses éléments sont nommés comme signes simples.

Les signes simples de la proposition sont les noms. Le nom est le signe de l'objet de la pensée, l'objet est la signification du nom.

Lorsque l'objet simple de la pensée est un nom (ou une lettre), il y a identité (formelle) de signe entre l'objet dans la pensée et le signe simple de la proposition. En d'autres termes, lorsque le fait est une liaison de mots, il y a identité de signe entre les mots pensés et les mots exprimés. Le mot "voiture" est le même signe lorsqu'il est pensé en tant que mot et lorsqu'il est écrit en tant que mot, sans quoi toute écriture et toute lecture seraient impossibles.

Mais, dans le même temps, le nom "voiture" dans la proposition représente l'objet "voiture" en tant qu'objet représenté dans la pensée. La signification n'est jamais le signe lui-même, même lorsqu'il y a identité de signe entre la proposition et l'état de chose. Le mot "voiture" pensé ou écrit ne peut jamais signifier l'objet voiture à lui seul en tant que juxtaposition v-o-i-t-u-r-e.

Il y a la voiture réelle, la voiture représentée dans la pensée (signification), et le mot/signe "voiture" qui est identique comme signe pensé ou écrit.

C'est pourquoi le nom dans la proposition n'est que la représentation de l'objet.

Il y a la représentation de l'objet réel dans la pensée et la représentation de l'objet pensé dans le nom. Pour que le nom signifie, il faut qu'il représente un objet. 

La configuration des mots dans la proposition correspond à la configuration des objets dans l'état de choses. Il y a un isomorphisme entre la structure de la proposition et la structure  de l'état de choses. La structure de l'expression de la pensée correspond à la structure de la pensée dans le tableau de l'état de choses.  

3.221 Je ne puis que nommer les objets. Les signes les représentent. Je ne puis que parler des objets. Je ne saurais les prononcer. Une proposition ne peut que dire d'une chose comment elle est, non ce qu'elle est. 

3.23 Le postulat de la possibilité du signe simple est le postulat de la détermination du sens.

3.24 La proposition qui concerne le complexe se trouve dans une relation interne à la proposition qui concerne sa partie intégrante.

Le complexe ne peut être rendu que par sa description et celle-ci sera juste ou fausse. La proposition dans laquelle il est question d'un complexe, sera, si ce complexe n'existe pas, non pas absurde mais simplement fausse.

Qu'un élément de proposition désigne un complexe, on peut le reconnaître à une indétermination dans les propositions où cet élément apparaît. Nous savons que tout n'est pas encore déterminé par cette proposition.

(La désignation de généralité contient en effet une image originelle.)

La contraction du symbole d'un complexe en un symbole simple peut être exprimée par une définition.

Commentaire:

L'objet est indicible pour ce qu'il est. L'objet apparaît, l'objet se montre. Je peux seulement dire comment l'objet apparaît parmi les autres objets. Le comment de l'objet n'est pas l'objet, le comment dit la place et la liaison des objets entre eux. Je peux nommer l'objet et le représenter par un signe. "A" est un objet que je nomme et qui est représenté par le signe conventionnel "a". Mais ce qu'est le "A" en tant qu'objet qui est, je ne peux pas le dire. Le "A" est ce que j'en dis et ce que j'en fais. Je peux en parler, je peux dire comment il est, mais non l'objet qu'il est. Toute définition de l'objet dit comment est l'objet, non ce qu'il est. Pour nous, l'objet est son comment.

Les signes simples sont possibles parce qu'il est possible de déterminer du sens et réciproquement. La possibilité du nom est la possibilité de la détermination du sens. Aucune proposition ne saurait avoir du sens si elle n'était composée de noms. Le sens ne peut être déterminé que parce qu'il y a des noms. La détermination du sens et les mots se présupposent.

Un complexe est une relation entre des simples. Toute proposition au sujet d'un complexe est en relation avec la proposition qui concerne l'un des éléments du complexe. Je ne peux dire quelque chose de "aRb" que si je peux dire quelque chose de a et quelque chose de b. (3.1432)

"aRb" décrit "a" dans une certaine relation à "b". Cette description est juste ou fausse. Si "aRb" n'existe pas, la proposition n'est pas dépourvue de sens mais fausse.

L'erreur est de décrire une relation qui n'existe pas. Le fait d'avoir "a" et d'avoir "b" n'implique pas comme vrai "aRb". La phrase "les aigles mangent la 3ème sonate de Beethoven" n'est pas plus absurde que la phrase "les aigles mangent des phoques" ni même que la phrase "la 3ème sonate de Beethoven mange des phoques". Par où l'on voit que l'absurde n'est pas différent du faux: il n'est pas possible de penser illogiquement. (Ce qui, dans l'absurde semble faire "appel" vers le sens, ce sont les mots, mis en relation malgré eux.) 

Si un élément de la proposition, c'est-à-dire un signe simple, un nom, peut désigner un complexe comme "aRb", alors l'usage de cet élément dans d'autres propositions laisse subsister une indétermination. Cette désignation d'un complexe par un signe simple est une désignation de généralité (par exemple: mariage, famille, société, histoire...) Nous savons qu'en employant ces noms dans une proposition, il y aura une indétermination. Cependant, nous employons ces noms à dessein, car ils correspondent à un objet de la pensée (3.2), c'est-à-dire à une image originelle dans la pensée. ( Nous avons une image de la famille, de la société, de l'histoire...)

Le nom donné dans la proposition à un symbole complexe est sa contraction en un symbole simple. Cette contraction peut être exprimée par une définition. ( L'image complexe de la famille peut être contractée dans le mot "famille" dont une définition précisera le symbole.)  

3.25 Il y a une analyse complète de la proposition, et une seulement.

3.251 La proposition exprime d'une manière déterminée, clairement vérifiable, ce qu'elle exprime: la proposition est articulée.

3.26 Le nom ne saurait être décomposable par aucune autre définition: il est un signe originel.

Commentaire:

La proposition contient la forme du sens, pas son contenu (3.13). La proposition contient la possibilité d'exprimer le sens et non le sens lui-même.

Les éléments de la proposition sont les signes simples, les noms (3.202). Chaque nom de la proposition correspond à un élément de la pensée (3.2). Il n'y a qu'une seule correspondance entre les éléments de la proposition et les objets de la pensée. Une proposition où chaque nom correspond à un objet de la pensée est entièrement analysée (3.201) et cette analyse est complète. Il ne subsiste aucun élément, dans la proposition, qui ne corresponde à un objet de la pensée. La phrase " Mon chien a le zgouaig endolori" ne peut être analysée complètement dans une langue où "zgouiag" n'est pas un nom faisant l'objet d'une définition.

Ni la polysémie, ni le contexte n'interviennent dans l'analyse complète de la proposition. L'analyse n'est pas une analyse du sens mais de la possibilité de la détermination du sens et de son expression. Ainsi, la phrase: " Elle aimait ce balancement qui plongeait son corps et son esprit dans le flottement et l'indécision" est entièrement analysée bien que son sens puisse nécessiter une élucidation (voir items suivants). Mais cette analyse complète diffère de l'analyse complète de la phrase: "Elle aimait le flottement et l'indécision qui plongeait son corps et son esprit dans ce balancement."    

En d'autres termes: il y a une analyse complète et une seule pour chaque proposition articulée. L'articulation contribue à l'expression et à la détermination du sens. La proposition articulée exprime d'une manière déterminée. L'expression est assignable à une analyse complète et unique de la proposition. L'expression est l'expression de cette proposition-ci et non de cette proposition-là. (Par où l'on voit que penser et dialoguer nécessitent de vérifier que l'on parle bien de l'expression de telle proposition et non de celle d'une autre...) L'expression est vérifiable, déterminée, et assignable à la proposition. 

Le nom signifie l'objet (3.203). Cette signification n'est pas décomposable ou fractionnable en éléments plus simples. Un nom est une entité signifiante, cette entité est sa définition. Il n'existe pas de sous-définition de l'entité, c'est un signe originel. Le signe fractionné perdrait sa signification. Si je définis la chaise comme "un mobilier composé d'un plateau, de pieds et d'un dossier, permettant de s'asseoir, et ne comportant pas de bras, à la différence du siège", aucune fraction de cette définition ne peut définir la chaise. Car ni le meuble, ni le plateau, ni le dosser,..., ne signifient ni ne définissent la chaise. Seule la définition une et entière de la chaise définit la chaise. 

3.261 Chaque signe défini dénote par delà les signes qui servent à le définir; et les définitions montrent la direction.

Deux signes, l'un primitif, et l'autre défini par des signes primitifs, ne peuvent dénoter de la même manière. On ne peut démembrer des noms au moyen de définitions (Ni aucun signe qui a une signification isolément et par soi-même.)

Commentaire:

Le signe, en tant que signe défini, dénote toujours une portion de réalité plus grande que les définitions que l'on peut en donner. La dénotation étend la définition du signe (elle est extensionnelle). Les définitions montrent les directions de cette extension. Si je définis la chaise comme étant "un mobilier composé d'un plateau, de pieds et d'un dossier, permettant de s'asseoir", je définis certes déjà ce qu'est une chaise. Cependant, une autre définition précisera en outre qu'elle ne comporte pas de bras, une troisième définition insistera sur le fait qu'elle ne comporte généralement qu'une place, qu'elle est facilement transportable, etc... Aucune définition de la chaise ne pourra dire tout ce qu'elle dénote, ni désigner toutes les chaises dans leur diversité. L'ensemble des définitions montrent les directions de la dénotation.    

Un pictogramme représentant une chaise, le nom commun "chaise", et une définition possible de la chaise, ne dénotent pas de la même manière. Parce que la dénotation du signe va au-delà des éléments de sa définition, et qu'elle diffère de la somme hypothétique de ses définitions, Il n'est donc pas possible de décomposer des signes ou des noms au moyen de définitions. A fortiori pour un signe qui signifie par lui-même. (Un cri d'horreur signifie bien au-delà de toute définition.) La dénotation d'un signe n'est pas décomposable, c'est la signification d'une portion de la réalité.    

3.262 Ce qui, dans les signes, ne parvient pas à l'expression, l'emploi de ceux-ci le montre. Ce que les signes escamotent, leur emploi l'énonce.

3.263 Les significations des signes primitifs peuvent être expliquées par des éclaircissements. Les éclaircissement sont des propositions contenant les signes primitifs Ils ne peuvent donc être compris que si les significations de ces signes sont déjà connues.

Commentaire:

Dans les signes, toute la signification ne s'exprime pas. Mais c'est en usant des signes que l'on peut montrer ce qu'ils ne parviennent pas à exprimer. Lorsque je dis "je t'aime", je montre comment la signification déborde le signe. De même, lorsque je donne des signes d'amour, j'exprime ce que le signe ne parvient pas à dire. La caresse exprime davantage que son signe/geste en tant que tel, et elle exprime au-delà de toute proposition la représentant.

il est possible d'expliquer et d'éclaircir davantage les significations des signes primitifs en produisant des propositions qui contiennent ces signes primitifs. Les propositions sont alors des explicitations/éclaircissements des signes primitifs.

On ne peut comprendre ce qui est éclairci/expliqué que si la signification est déjà connue. Toute la signification ne pouvant être exprimée d'emblée, les éclaircissements la précisent. Mais seule la signification présente et connue au départ peut être éclaircie.  

Par où l'on voit que connaître la signification et comprendre les éclaircissements diffèrent de la capacité à les exprimer. 

3.3 La proposition seule a un sens; et ce n'est que dans le contexte d'une proposition qu'un nom a une signification.

3.31 Chaque partie de la proposition qui caractérise le sens de cette dernière, je la nomme une expression (un symbole).

(La proposition elle-même est une expression.)

L'expression est tout ce qui étant essentiel pour le sens de la proposition constitue ce que les propositions peuvent avoir de commun.

L'expression fait reconnaître une forme et un contenu. 

3.311 L'expression présuppose les formes de toutes les propositions dans lesquelles elle peut apparaître. Elle est la marque caractéristique commune d'une classe de propositions.

Commentaire:

La proposition est un fait, c'est-à-dire la description de quelque chose qui arrive dans le monde. La description est signifiante, elle a un sens, elle peut être vérifiée dans le monde. (Seules les nécessités logiques ont un caractère a priori.)

Avoir un sens, c'est montrer une direction, un ordonnancement des choses. Seule la proposition articulée peut montrer la flèche de sens qui relie les symboles qu'elle contient. Les symboles, les noms, tirent leur signification de leurs usages. Les mots ne peuvent signifier seuls qu'à travers notre mémoire d'usage, mais le contexte de leur usage demeure nécessaire à leur signification dans la proposition.   

La proposition relie les symboles qui la composent et qui précisent son sens. Les symboles sont les balises, les unités de sens de la proposition: ils précisent chacun une forme et un contenu. Une fois reliés entre eux dans la proposition, les symboles (expressions) caractérisent le sens de la proposition qui précise en retour leur contexte d'usage. Les symboles simples (les noms) acquièrent alors leurs significations précise, dans le contexte de leur emploi.

Les expressions, (ou symboles) sont ce qu'il peut y avoir de commun entre plusieurs propositions. Elles sont les unités signifiantes avec lesquelles -en les reliant entre elles de manière déterminée- la proposition trace et exprime le sens.   

L'expression est forme: elle définit des possibilités et des nécessités dans son emploi.

L'expression est contenu: elle est une unité de sens qui attend sa mise en mouvement dans une direction qui sera celle du sens de la proposition.

L'expression présuppose la syntaxe de ses apparitions. Toutes les propositions qui permettent l'emploi d'une expression forme une classe de propositions.

Ce n'est donc pas le sens de la proposition qui décide des possibilités formelles et signifiantes des symboles/expressions qu'elle utilise, mais ce sont les expressions qui déterminent leurs usages possibles au sein des propositions. La proposition est tributaire de ses expressions, tandis que l'expression déploie sa signification dans le contexte précisé par la proposition.

Les expressions "sur la branche", "dans la lune", "tendrement", "petit à petit", "est plus grand que", "que la duchesse affectionne", etc, appartiennent chacune à une classe de propositions dans laquelle leur emploi est une caractéristique commune aux propositions de cette classe.

Dans une langue, les unités de sens (symboles, expressions) sont des invariants, tandis que la proposition est variable et comme paramétrée par ses expressions.

Exprimer ce que l'on pense, c'est relier de manière précise et déterminée, les expressions dont on dispose.

3.312 L'expression est donc représentée/figurée par la forme des propositions qu'elle caractérise. Et alors, dans cette forme, l'expression sera constante et tout le reste variable.

3.313 L'expression sera donc représentée/figurée par une variable dont les valeurs sont les propositions qui contiennent l'expression.

(A la limite, la variable devient une constante, l'expression une proposition.)

J'appelle une telle variable, variable propositionnelle.

3.314 L'expression n'a de signification que dans la proposition. Toute variable peut être conçue comme variable propositionnelle.

(Y compris le nom variable)

Commentaire:

L'expression qui caractérise la classe de propositions qui la contient occupe dans ces propositions une place logico-signifiante constante (forme et contenu). Tout le reste de la proposition est variable. Cependant, le cas limite de la variable est une constante, tandis que le cas limite de l'expression est une proposition.

Par exemple, dans toutes les phrases qui commencent par "Socrate aime x, y, z,...", L'expression "Socrate aime" caractérise la proposition, tandis que x,y,z est la partie variable de cette classe de propositions.

Wittgenstein appelle "variable" la classe des propositions qui contiennent l'expression. Chaque proposition de cette classe est appelée "valeur de la variable". Les variables qui traitent des classes de propositions sont des variables propositionnelles.

Toute variable susceptible de représenter/figurer une expression, y compris le nom variable, peut-être conçue en tant que variable propositionnelle.

Dans le cas limite du nom variable, "Pierre" ou "montagne" sont les variables propositionnelles de toutes les expressions qui les caractériseront en tant que Pierre ou montagne.

Par où l'on voit que toute expression peut devenir constante ou variable, et qu'une proposition peut être fonction/variable propositionnelle de n'importe laquelle de ses parties, sans quoi il ne serait pas possible de lier les expressions entre elles.

3.315 Si nous changeons une partie constitutive d'une proposition en une variable, il en résultera une classe de propositions qui toutes seront les valeurs de la variable propositionnelle qui en résulte. Cette classe dépend en outre de ce que nous aurons voulu entendre par les parties de cette proposition, selon notre gré. Mais si nous remplaçons tous ces signes dont la signification fut arbitrairement déterminée par des variables, il subsistera encore pareille classe. Or, cette dernière ne dépend plus de notre gré, mais uniquement de la nature de la proposition. Elle correspond à une forme logique -à un prototype logique.

Commentaire:

Que reste-t-il de la proposition une fois celle-ci épurée de toute signification? Demeure une forme logique, une structure articulée, un squelette qui précise la classe d'appartenance de la proposition.

Soit la proposition "A Athènes, au IIIème siècle av. J-C, Platon et Aristote ont théorisé x, y, z". Comme vu précédemment, x, y, z est une partie variable de la proposition. L'ensemble des variables x, y, z... donne les valeurs de la proposition. Mais j'aurais tout aussi bien pu considérer: "Sur l'agora, vers -350, Platon et Aristote ont théorisé x, y, z". Où l'on voit que cette proposition appartient à la même classe que la première, et comment les significations y sont déterminées arbitrairement par rapport à la forme logique sous-jacente. 

Il est possible de mettre en évidence cette forme logique comme "Lieu, Temps, (P et Q) R x,y,z", où R signifie que P et Q sont en relation avec x,y,z. Cette forme logique constitue la nature de la proposition, elle ne signifie plus rien en tant que forme pure, mais elle est une structure possible pour l'expression du sens. Par où l'on voit que le prototype logique ne dépend ni du sens à l'expression duquel il peut servir de support ordonné et articulé, ni de la fausseté ou de la vérité de ce qui sera dit. 

Une phrase digne de Lewis Carroll serait une valeur possible de ce prototype logique "Dans le jardin dont le changement de couleur n'indiquait jamais la même heure pour la collation, avant que la porte des minutes ne se refermât, les tasses et les cuillères vinrent servir le thé à Alice et au Lapin blanc."

Même si elle est un peu plus complexe, cette proposition a la même forme logique que "A Athènes, au IIIème siècle av. J-C, Platon et Aristote ont théorisé x, y, z".

3.316 Les valeurs que la variable propositionnelle peut prendre sont déterminées. La détermination de ces valeurs constitue la variable. 

3.317 La détermination des valeurs des variables propositionnelles consiste à indiquer les propositions dont le caractère commun constitue la variable.

Cette détermination est une description de ces propositions. 

Cette détermination ne traitera donc que de symboles non de leur signification.

Ceci seulement est essentiel à cette détermination, à savoir qu'elle n'est qu'une description de symboles, qui ne déclare rien au sujet de ce qui est dénoté.

La manière dont se produit la description des propositions est indifférente.

3.318 Je conçois la proposition -ainsi que Frege et Russell- comme fonction des expressions contenues en elle.

Commentaire:

Les valeurs de la variable propositionnelle sont déterminées par la liaison des symboles (expressions) entre eux.

"a" et "R" étant fixés et communs à une classe de propositions constituant la variable propositionnelle, toutes les propositions de la variable propositionnelle "aRx,y,z..." où x,y,z varient, sont les valeurs de la variable. 

Décrire les propositions en tant qu'appartenant à la classe des propositions vérifiant "aRx,y,z...", c'est déterminer ces propositions. Si je peux décrire une proposition comme étant déterminée selon le caractère commun de la structure "aRx,y,z...", alors cette proposition est une valeur de la variable propositionnelle.

Cette détermination se préoccupe des symboles/expressions dans leur rapport entre eux et non pas de leur signification. Elle décrit la structure qui accueillera la signification en vue du sens. 

La description des propositions n'a aucun effet en retour ni sur la structure ni sur la signification des propositions: l'activité qui consiste à analyser la structure des propositions est sans rapport avec leur contenu.

Décrire une variable propositionnelle, par exemple comme: "Temps, Lieu, Modalité,..., (a et b) R x,y,z...) c'est déterminer les propositions qui pourront exprimer les faits de la pensée structurés ainsi. La variable propositionnelle exprime la forme-type permettant l'expression d'une catégorie de tableaux logiques de la pensée. Elle permet d'articuler la signification en vue du sens mais elle n'est pas encore signification et sens par elle-même. Elle est en quelque sorte le berceau et la trame de la signification, ce qui accueille un contenu pouvant faire sens. 

Il est donc tout à fait possible de concevoir la proposition comme une fonction des variables qu'elle contient, c'est-à-dire de ses expressions.  

3.32 Le signe est ce qu'il y a de sensiblement perceptible dans le symbole.

3.321 Deux symboles différents peuvent donc avoir en commun le même signe (signe graphique ou signe phonétique, etc.) ils dénotent alors de différentes manières.

3.322 Jamais la caractéristique commune à deux objets ne saurait être indiquée par le fait qu'on les désigne par le même signe, même selon deux modes de désignation différents. Car le signe est arbitraire. On pourrait tout aussi bien leur choisir deux signes différents, et se demander où résiderait encore leur caractère commun dans la désignation.  

3.323 Dans la langue usuelle il arrive fort souvent que le même mot dénote de plusieurs manières différentes -et appartienne donc à des symboles différents- ou bien que deux mots, qui dénotent de manière différentes, soient apparemment employés dans la proposition de la même manière.  

Ainsi du mot "est" qui est employé en tant que copule, en tant que signe d'égalité et en tant que signe d'existence; le mot "exister" en tant que verbe intransitif comme le verbe "aller"; "identique" en tant qu'adjectif; nous parlons de "quelque chose", mais aussi de ce qu'il se passe "quelque chose".

(En outre, dans la proposition "Brun est brun" -où Brun serait le nom propre d'une personne- et le second un adjectif de couleur- ces deux mots n'ont pas simplement une signification différente, mais ce sont des symboles différents.) 

3.324 C'est ainsi que se produisent facilement les confusions fondamentales (dont toute la philosophie est remplie.)

Commentaire:

Les symboles sont les expressions (3.31) qui caractérisent le sens. Ce sont des entités signifiantes, des briques de sens.

Le signe est ce qui, du symbole, peut être matérialisé et rendu sensible. Le signe écrit, le signe gestuel, le signe sonore, le signe matérialisé...

Deux unités de sens différentes (symboles) peuvent être matérialisées par un même signe (par exemple homonymies). Leur signe commun dénote alors différemment. Le fait de désigner deux objets différents par un même signe ne témoigne d'aucune caractéristique commune entre les deux objets (une caractéristique commune ne saurait relever du signe lui-même). Avoir un signe en commun est tout à fait arbitraire et accidentel. il suffit de choisir tout aussi arbitrairement un nouveau signe pour l'un des deux homonymes afin que disparaisse la moindre esquisse d'une caractéristique commune.

Dans le langage, nous abusons de l'emploi de mêmes mots, sans avoir suffisamment conscience qu'ils appartiennent à des unités de sens différents (symboles) et qu'ils disent alors des choses différentes, de même que nous croyons pouvoir employer pour un même usage des unités de sens (mots ou symboles) qui n'ont pourtant pas la même signification.

Ainsi, le seul verbe "être" semble pouvoir donner à toute chose une existence et une quiddité; "exister" paraît accomplir une action sur soi; tandis qu'un adjectif comme "identique" pose le plus souvent l'indistinction de deux choses pourtant bel et bien différentes; et que le "quelque chose" dont nous parlons (c'est-à-dire une histoire) semble signifier un même type de réalité que le "quelque chose" qui arrive (c'est-à-dire un changement dans le monde réel).

Le langage est donc la source de confusions innombrables sur ce que dénotent les signes comme sur ce qu'expriment les symboles. C'est pourquoi, ce qui caractérise le plus souvent les propositions de la langue c'est de produire du sens à partir d'expressions et de symboles mal définis et mal employés. On croit ainsi abusivement attribuer un sens à de nombreuses propositions dans lesquelles en réalité rien de bien précis ni de bien sensé n'est exprimé.

La philosophie, dont le langage conceptuel est particulièrement abstrait et polysémique, produit l'un des espaces de dénotation les plus confus qui soit. L'être, la substance, l'absolu, le concept, la liberté, la causalité... et tant d'autres mots, dénotent des significations floues et multiples. Philosopher, c'est donc apprendre à former des propositions où l'on sait ce qui est dénoté par les mots employés, et rejeter les propositions qui demeurent confuses.

3.325 Pour éviter ces erreurs, il nous faut employer une langue symbolique qui les exclut, qui n'use pas du même signe pour des symboles différents, ni n'use, en apparence de la même manière, de signes qui dénotent de manières différentes. Une langue symbolique donc, qui obéisse à la grammaire logique -à la syntaxe logique.

(L'idéographie de Frege et de Russell constitue une telle langue, qui pourtant n'est pas encore exempte de toute erreur.)

3.326 Pour reconnaître le symbole sous le signe, il faut être attentif au sens que lui donne son usage.

3.327  Le signe ne détermine une forme logique que pris dans son emploi logico-syntaxique

3.328 Si un signe n'a pas d'usage, il n'a pas de signification. Tel est le sens de la devise d'Occam. (Si tout se passe comme si le signe avait une signification, c'est qu'alors il en a une.)

Commentaire:

Pour éviter les multiples confusions du langage, qui sont dues à l'emploi de signes et de symboles à mauvais escient, il est nécessaire d'utiliser une langue qui n'obéisse qu'à la forme logique, c'est-à-dire qui ne prenne en compte que les rapports logiques des symboles entre eux dans la proposition.  

Il s'agira alors de faire apparaître, d'une part, ce qui est symbole sous le signe grâce au sens qu'indique son usage, et, d'autre part, comment le signe délimite et révèle la forme logique de la proposition.

Frege, Russell et Wittgenstein proposent d'opérer une réduction logico-syntaxique des propositions de la langue naturelle. Wittgenstein insiste à juste titre sur la nécessité d'isoler dans le signe ce qui relève du logico-syntaxique (c'est-à-dire ce qui fait apparaître la structure du fait propositionnel) de tout ce qui relève des possibilités et des confusions multiples du sens de la proposition. La réduction logico-syntaxique vise à ne conserver que la nécessité interne (logique) de la proposition et à écarter la possibilité externe du sens. Il y a dans la langue, ce qui provient de sa structure logique et sur lequel il est possible de s'accorder, et ce qui provient de l'univers sémantique qu'elle contient et propage, et dont la polysémie et le poly-usage des termes sont des sources de confusions sans fin. 

En outre, il convient de ne se préoccuper que des signes dont l'usage atteste d'une signification. Il ne sert à rien de multiplier les entités qui seraient tout à fait hypothétiques ou inutiles dans la production de la signification.

Si je dis: "l'amour est un schtroumpf rare et difficile à connaître" ( ou schtroumpf peut signifier "chose", "absolu", "état", "moment", "relation", "chance", "rêve"...) on voit que le sens qui importe dans la proposition est en réalité: "L'amour est rare et difficile à connaître" et qu'il n'est pas nécessaire ici de multiplier les schtroumpfs et les hypo-schtroumpfs.

3.33 Dans la syntaxe logique, la signification d'un signe ne saurait jouer aucun rôle; il faut que la syntaxe soit établie sans pour autant faire état de la signification d'un signe, elle ne peut que supposer seulement la description des expressions.

3.331 A partir de cette remarque, examinons la théorie des types de Russell: l'erreur de Russell se manifeste en ceci qu'il lui faille parler de la signification des signes pour établir leur syntaxe.

3.332 Aucune proposition ne peut rien dire à son propre sujet, puisque le signe propositionnel ne saurait être contenu en lui-même (c'est là toute "la théorie des types"). 

Commentaire:

La proposition est une fonction de ses expressions (3.318). L'expression peut être décrite comme signification dans l'espace syntaxique: l'expression est sujet, verbe, adverbe, complément... La signification des signes que contient l'expression ne joue aucun rôle dans la forme logique de la proposition, c'est à dire dans la structure du fait.

La description de la structure du fait est totalement indépendante de la signification du fait. Que le fait se soit produit "lentement "ou "rapidement", "à l'église" ou "dans la chambre à coucher", ne qualifie et ne précise en rien la structure du fait.  

Le sens de la proposition ou la signification des signes que contiennent les expressions ne disent strictement rien de la proposition en tant que structure. 

Les signes de la proposition sont totalement incapables de préciser la syntaxe de la proposition. Toute théorie logique qui prétend pouvoir ordonner les choses à partir de leurs significations et non à partir de leur fonction logique sera source de paradoxes et de confusions.

La proposition ne peut pas parler d'elle-même. La proposition qui dit qu'Othello pense que Desdémone aime Cassio ne dit rien à propos de la proposition "Othello pense que Desdémone aime Cassio" en tant que proposition: Othello demeure le sujet principal de la phrase même si Desdémone déteste Cassio.

Ce que dit la proposition et comment elle est construite relèvent de deux descriptions entièrement  différentes. 

En outre, toute tentative de classification ou de typologie des signes à partir de leur signification et non à partir de leur fonction syntaxique ou logique aboutit à des contradictions et à des paradoxes.

En d'autres termes, l'attribution d'une signification à toute forme logique valide peut conduire aux mêmes paradoxes. Ce n'est donc pas la signification qui définit la possibilité d'une structure logique, ni la structure logique qui garantit la pertinence du sens.

Par exemple, l'ensemble de tous les ensembles qui ne s'appartiennent pas, s'appartient et ne s'appartient pas. La définition d'un tel ensemble cherche à définir sémantiquement ce qui ne peut se définir que logiquement. De même avec le paradoxe du Barbier qui ne peut exister s'il doit respecter la règle lui enjoignant de raser tous les hommes ne se rasant pas eux-mêmes, et seulement ceux-ci. En donnant une signification à  la formule logique universellement valide

 ¬ ∃yx (y R x ⇔ ¬ x R x)

il est possible d'énoncer autant de paradoxes que l'on veut dans la langue naturelle.

C'est pourquoi la pertinence sémantique de la proposition ne saurait être validée par sa structure logique. La proposition ne parle jamais de ce qu'elle est. "La proposition qui dit que la terre est ronde" a une autre signification que "la terre est ronde". Il n'est jamais possible à la proposition de parler d'elle-même: pour être décrite, elle doit être confiée à d'autres propositions.

3.333 Une fonction ne saurait être son propre argument, puisque le signe de fonction contient déjà l'image primitive de son argument, et ne peut se contenir lui-même.

Supposons, par exemple, que la fonction F(fx) puisse être son propre argument; il y aurait donc une fonction F(F(fx)), dans laquelle la fonction externe F et la fonction interne F devraient avoir des significations différentes, car la fonction interne est de la forme P(fx), l'externe Q(P(fx)). Seule est commune aux deux fonctions la lettre F, mais qui en elle-même ne dénote rien.

(Ajout de Granger: Ceci  s'éclaire immédiatement, si au lieu de F(F(u)), nous écrivons (∃ P) : F(P(u)) . Pu = Fu

Ainsi se trouve éliminé le paradoxe de Russell.)

Commentaire:

La proposition est fonction des expressions contenues en elle (3.318). La proposition est fonction des expressions comme variables signifiantes. La partie variable de la proposition, l'expression, a une signification différente du sens de la proposition prise dans son ensemble. Soit la proposition "Socrate R (x, y, z)" , les expressions  x, y, z ont une signification partielle dans la proposition, comme sous-parties de la proposition, signification différente du sens global de la proposition, c'est à dire de ce que dit la relation de Socrate à x, y, z.

Plus généralement, le sens de la proposition est une suite de relations qui diffèrent de la seule signification des expressions qui la constituent. Ainsi, dans toutes les propositions qui peuvent être établies comme "Socrate R (x,y,z)", x, y, z sont en relation avec Socrate mais ne dépendent pas de "Socrate" en tant qu'expressions. La structure de la proposition, indépendante du sens de la proposition, soutient une relation R asymétrique entre Socrate et les expressions avec lesquelles il est en relation: la flèche du sens de la proposition a une direction. (Socrate peut bien aimer un jeune garçon, mais en aucun cas, la définition d'un jeune garçon ne saurait dépendre de la définition de Socrate lui-même)

Soit une proposition qui serait fonction d'elle-même: les expressions (x, y, z,) pourront alors prendre pour valeur la proposition "Socrate R (x, y, z)". La proposition fonction d'elle-même devient ainsi une proposition du type Socrate R [Socrate R(x, y, z),]  dans laquelle Socrate est dans tous les cas et en premier lieu en relation avec lui-même avant de l'être secondairement avec d'autres expressions. La signification des expressions (x, y, z), ne dépend plus alors de leur relation à Socrate mais d'abord de la relation de Socrate avec Socrate (secondairement en relation avec x, y, z.)

Toutes les propositions qui seraient fonctions d'elles-mêmes auraient ainsi des arguments faussés et non-libres car leurs valeurs de variables seraient fixées par la partie constante de la fonction/proposition. Les expressions ne seraient plus alors des variables signifiantes mais des redondances symétriques et/ou réflexives de leurs relations dans la proposition. Le sens y pourrait à loisir s'y contredire par symétrie ou s'annihiler par réflexivité. 

La démonstration de Wittgenstein porte sur l'impossibilité pour une même fonction F d'avoir un sens interne F(fx) et un sens externe F(F(fx)) différents: une fonction qui serait son propre argument accepterait qu'une relation dans la proposition soit équivalente à une relation de la proposition avec elle-même, ce qui, nous l'avons vu, est strictement impossible. 

Toute proposition dont la relation parle de la relation de la proposition avec elle-même est source de confusion et d'indécidabilité comme dans les paradoxes de Russell.

3.334 Il faut bien que les règles de la syntaxe logique se comprennent d'elles-mêmes, puisque l'on sait seulement comment chaque signe désigne.

Commentaire:

Le signe ne dit pas la structure de la proposition. La proposition est structurée en tant que fait.  Dans la proposition les expressions sont reliées entre elles par la syntaxe logique.

Ni l'expression, ni le signe ne peuvent dire la structure de la phrase.

Si je dis: "Dans les bois, se couche jeudi son veston Alexandre à Annabelle pour qu'elle a prêté", il est possible d'attribuer à chaque signe une dénotation, mais cette dénotation ne permet en aucun cas de faire apparaître la structure d'une proposition. Cette succession de signes n'est pas une proposition: aucune syntaxe logique n'y apparaît. 

Dans la phrase: "Jeudi, dans les bois, Alexandre a prêté à Annabelle son veston pour qu'elle se couche", les mêmes signes que précédemment sont ordonnés par la syntaxe logique qui relie les expressions entre-elles en un fait.

Cet exemple montre à l'évidence que la syntaxe logique ne se comprend pas à partir des signes. Ses règles sont les règles d'une structure qui se comprend par elle-même, parce que la structure de la proposition exprime la forme du fait dans le tableau logique de la pensée. La pensée comprend les règles logiques de ce qu'elle pense indépendamment de ce qu'elle signifie. 

3.34 La proposition possède des traits essentiels et contingents.

Contingents sont les traits qui proviennent de telle ou telle manière de produire le signe propositionnel. Essentiels sont ceux qui permettent à la proposition d'exprimer son sens.

3.341 L'essentiel dans la proposition est donc ce qui est commun à toutes les propositions susceptibles d'exprimer le même sens.

Et, de même, l'essentiel dans le symbole est généralement ce qu'ont en commun tous les symboles susceptibles de remplir la même fin.

3.3411 On pourrait donc dire: le véritable nom est ce que tous les symboles qui dénotent l'objet ont en commun. Il s'en suivrait, de proche en proche, qu'aucune composition n'est essentielle au nom.

Commentaire:

Le style, le registre du langage (soutenu, courant, argotique), les figures de rhétorique,..., ne sont pas essentiels à la proposition afin que celle-ci exprime son sens.

Soit les trois propositions:

a) Il venait à la tête d'une armée, il évaluait correctement la stratégie à suivre, et il terrassait alors ses adversaires.

b) il s'amenait, il z'yeutait quoi faire, il massacrait 

c) il est venu, il a vu, il a vaincu

Ce qui est essentiel à ces trois propositions, c'est le sens commun à la description d'un même fait. La proposition exprime le sens que peut avoir la description d'un fait. Deux propositions différentes décrivant le même fait n'auront pas très précisément et très exactement le même sens, mais ce qui leur est essentiel, c'est leur capacité à avoir un sens commun à partir de la description d'un même fait.

Décrire le fait de manière presque identique est ce qui est commun a toutes les propositions susceptibles d'avoir le même sens. La manière dont le fait est décrit n'est pas essentiel au sens de la proposition. 

De même, entre différents symboles qui sont synonymes, c'est leur capacité à désigner la même chose qui leur est essentiel. Deux synonymes n'auront pas nécessairement et très précisément la même dénotation (car leurs usages et leurs registres varient)  mais ce qui leur est essentiel, c'est leur capacité à désigner la même chose.

Le nom véritable de l'objet serait la dénotation commune à tous les symboles qui le désignent. En rapprochant entre eux les symboles qui dénotent le même objet, on obtiendrait par concentration et non par composition ce qui est essentiel au nom.

Soit les symboles "pingre", "rapace", "cupide", "avare": aucun de ces noms n'est composé des trois autres et il n'existe pas un 5ème terme qui serait la composition de ces quatre termes. En revanche, ce qu'ils désignent en commun, si l'on pouvait le nommer, serait le nom véritable de leur dénotation commune. C'est l'usage, et non la définition, qui détermine la dénotation des symboles et des noms.  

3.342 Nos notations ont bien quelque chose d'arbitraire; mais ce qui n'est pas arbitraire, c'est que, lorsque nous avons déterminé arbitrairement quelque chose, alors quelque chose d'autre doit avoir lieu. ( Car ceci résulte de l'essence de la notation)

Commentaire:

La notation est le choix d'un signe qui dénote autre chose que lui-même. Tout dans le signe n'est pas totalement arbitraire (Platon, déjà, dans son Cratyle, recherche ce qui, dans le signe, est arbitraire et ce qui ne l'est pas.) 

Le signe appartient à un système de signes, sa production dépend de nombreux facteurs, le signe a une histoire, une étymologie, c'est-à-dire une origine. Ce qui est arbitraire, dans le signe, c'est le choix d'un possible. Le choix d'un possible est une détermination.

La détermination du possible par un choix signifiant implique, dans le même temps, que la lecture d'un fait se produit. La détermination arbitraire du possible ne produit pas le fait en lui-même, mais atteste de la lecture du monde auquel le signe se rapporte. 

La notation est un code qui implique un système de lecture. Le choix du code est en partie arbitraire mais une fois le code choisi, la lecture de la notation est déterminée. 

Si un chercheur spécialisé dans les particules élémentaires observe un comportement de particules qui le conduit à déterminer ce qu'il voit par un signe arbitraire qu'il appellera neutrino, ce choix de notation implique que la lecture d'un fait scientifique se produit selon une codification déterminée.

L'essence de la notation est le choix d'un code possible qui relie le signe au fait et qu'il permet de décrire. L'essence de la notation est donc la détermination, par un choix en partie arbitraire des signes et du code, d'une lecture du monde. Tout choix de signes et de leur codification est une possibilité qui détermine la lecture qui sera faite du fait.

Lorsque Olivier Messiaen a souhaité choisir des signes musicaux, en partie arbitrairement, pour rendre compte du chant des oiseaux, ces choix de signes ont codé pour une lecture possible de ces chants d'oiseaux.

L'homme choisit la notation du monde et s'en suit une lecture déterminée de tout ce qui arrive. 

3.3421 Il se peut qu'un mode particulier de dénotation soit sans importance, mais ce qui est toujours important, c'est qu'il soit un mode possible de dénotation. Ainsi en est-il, en règle générale, en philosophie: l'individuel se révèle toujours comme étant sans importance, mais la possibilité de chaque cas individuel nous révèle quelque chose sur l'essence du monde.  

Commentaire:

Dès qu'un mode de dénotation, quel qu'il soit, permet de désigner telle ou telle partie du monde, la possibilité de cette dénotation, qui peut paraître circonscrite à telle ou telle particularité du monde, nous dit quelque chose de la constitution du monde.

Dénoter des objets, des corps, des sons, des images, des êtres, des sensations, des sentiments, des périodes, des espaces, des évènements, des quantités, des relations... c'est trouver un mode de traduction, c'est-à-dire  un ensemble de signes, de symboles, et de règles, qui permettent de dénoter une partie du monde.  

Toute dénotation particulière nous informe du comportement du monde et de notre capacité à le traduire en significations.

3.343 Les définitions sont les règles de la traduction d'une langue en une autre. Tout langage symbolique correct doit pouvoir se traduire dans tout autre langage symbolique au moyen de telles règles: C'est cela qu'ils ont tous en commun.

3.344 Ce qui dénote dans le symbole, c'est ce qui est commun à tous les symboles qui peuvent le remplacer conformément aux règles de syntaxe logique.

Commentaire:

Déchiffrer une langue (un langage symbolique), c'est mettre à jour les définitions des symboles et de la syntaxe qu'elle emploie. La définition des seuls symboles, c'est-à-dire préciser ce qu'ils dénotent, ne saurait suffire à rendre compte d'une langue: il est encore nécessaire de définir l'usage des symboles dans la langue.

Ce qui doit être commun à tous les langages symboliques traduisibles les uns dans les autres constitue un isomorphisme des significations et des usages des symboles. Cet isomorphisme peut être mis en évidence à travers les définitions des symboles et de la syntaxe.

La signification d'un symbole comprend sa dénotation et son usage. Un symbole n'est remplaçable par un autre que dans le cadre d'un isomorphisme de dénotation et d'usage.  

Les langages symboliques ont en commun un espace signifiant de dénotation et une logique d'usage. La logique d'usage permet la mise en ordre de l'espace signifiant.

3.3441 On peut par exemple exprimer ainsi ce qui est commun à toutes les notations des fonctions de vérité: il leur est commun de pouvoir être toutes remplacées en utilisant -par exemple- la notation ~p ("non p") et p v q ("p ou q"). 

(Ce qui nous fait connaître la manière dont une notation particulière possible peut nous donner une information générale)

3.3442 Le signe du complexe ne se résout pas non plus arbitrairement dans l'analyse, en ce sens que sa résolution pût en être une autre dans chaque structure propositionnelle.

Commentaire:

Dans le langage de la logique formelle des propositions, étant donné deux propositions p et q, toutes les fonctions de vérité relatives à ces propositions (négation, conjonction, disjonction, implication, équivalence) peuvent être remplacées en utilisant par exemple le système complet de la négation et de la disjonction {¬, ∧} ou celui de la négation et la conjonction {¬, ∨}. La complétude de ces systèmes de connecteurs se démontre facilement grâce aux lois de De Morgan.

Ce qui est commun à toutes les fonctions de vérités du calcul booléen des propositions peut s'écrire, par exemple, à l'aide des deux seuls symboles des connecteurs de la négation et de la disjonction. Mais Il est possible d'aller encore plus loin et de contracter ces systèmes de deux foncteurs en un seul. Henry Maurice Sheffer avait démontré dès 1913, que le seul connecteur "NOR" (négation de la disjonction) ou son dual "NAND" (négation de la conjonction) suffisait à définir l'algèbre booléenne. 

Un seul connecteur peut donc rendre compte de tous les circuits logiques booléens (ou tables de vérité) entre deux propositions p et q. Il est donc possible d'utiliser un seul symbole (en l'occurrence une barre verticale) et d'une syntaxe (règles de son usage) pour représenter l'ensemble des connecteurs booléens. 

Par où l'on voit que ce n'est pas, en premier lieu, de la richesse ou la diversité de la notation que dépend sa capacité à rendre compte de contenus propositionnels plus complexes. Ce qui permet à la notation de coder le complexe avec quelques signes simples, c'est la structuration de la notation, c'est-à-dire sa syntaxe (que l'on songe aux codes barres, aux octets informatiques, aux quatre acides aminés codant pour l'ADN, aux notes de la gamme...).

Il n'est donc pas possible de résoudre arbitrairement un complexe indépendamment de la structure propositionnelle qui l'exprime. Analyser une proposition, c'est mettre à jour sa structure. La structure est ce qui permet la différenciation dans la notation, a fortiori dans une notation qui ne comporte qu'un petit nombre de signes, par exemple {p, q, |, (, )}     

3.4 La proposition détermine un lieu dans l'espace logique. L'existence de ce lieu logique est garantie par la seule existence des parties constituantes, par l'existence de la proposition pourvue de sens.

3.41 Le signe propositionnel et les coordonnées logiques: voilà le lieu logique.

3.411 Le lieu géométrique et le lieu logique s'accordent en ceci, que tous deux sont la possibilité d'une existence.

Commentaire:

Que signifie qu'une proposition à un sens?

- Qu'il existe un lieu logique déterminé par la disposition, les unes par rapport aux autres, des parties constituantes de la proposition. (3.1431)

La proposition n'existe que pourvue de sens et elle n'est pourvue de sens que si les parties qui la constituent existent comme coordonnées logiques.

Les coordonnées logiques sont les éléments signifiants de la proposition comme repères. L'existence de repères signifiants garantit l'existence d'un lieu logique.  

Le lieu logique est précisé conjointement par les coordonnées logiques des parties constituantes de la proposition et par le signe propositionnel comme signification de la proposition. La signification de la proposition est le déploiement du lieu de l'espace logique dans lequel ses parties constitutives font signe (ou repère).

Le lieu géométrique est à l'existence des choses ce que le lieu logique est à l'existence des faits: leur possibilité de venue à l'existence. Exister, pour une chose, c'est apparaître comme lieu de l'espace géométrique, pour un fait, c'est d'apparaître comme lieu de l'espace logique.

3.42 Bien que la proposition ne puisse déterminer qu'un seul lieu de l'espace logique, la totalité de celui-ci doit pourtant déjà être donnée par la proposition.

(Sinon la négation, la somme et le produit logique introduiraient constamment de nouveaux éléments - en coordination.)  

(L'échafaudage logique enveloppant une image détermine l'espace logique. La proposition traverse de part en part l'espace logique tout entier.)

Commentaire:

Soit une proposition p (pourvue de sens), p détermine un lieu de l'espace logique.

Soit une proposition q (pourvue de sens), q détermine un autre lieu de l'espace logique. 

D'autres propositions p', q', p", q"... dès lors qu'elles sont également signifiantes, appartiennent au même espace logique que p et q: il n'y a qu'un seul espace logique de la signification.

De même, ~p (la négation logique), pvq (la somme logique), et p∧q (le produit logique) déterminent des lieux logiques communs mais ne modifient en rien l'espace logique comme totalité qui les contient. Ni l'ajout de propositions, ni les opérations logiques sur les propositions ne pourraient créer un espace logique "parallèle" ou étendre l'espace logique initial. 

Tout lieu logique engendre l'espace logique tout entier.

En d'autres termes, les lieux logiques qui correspondent à des propositions mathématiques, ceux qui correspondent à des propositions de la langue naturelle, et, plus généralement, les lieux logiques qui correspondent à n'importe quel mode de signification, quelle que soit sa notation, engendrent la totalité de l'espace logique comme univers de la signification.

Toute proposition est signifiante dans la totalité de l'espace logique: il n'existe pas un second espace logique hermétique au premier. Ce qui signifie pour un homme peut signifier pour tout homme.

Les coordonnées logiques (repères de l'échafaudage logique) qui permettent à l'image de signifier sont les coordonnées de l'espace logique. Deux esprits humains peuvent avoir plus ou moins de repères logiques, mais ils évoluent (malgré les apparences) dans le même espace logique. 

Il n'y a qu'un seul espace logique de la signification et la proposition n'est signifiante qu'en parcourant tout l'espace logique.

Dans l'espace logique, il n'y a pas de bulle de sens isolée, le sens se rapporte à l'ensemble du sens. La proposition ne signifie que par rapport au tout de l'espace logique, qu'elle implique et traverse comme une flèche et une onde de sens. (Caractère linéaire et radial du sens de la proposition: la proposition porte le sens comme parcours entre des repères signifiants et implique la totalité signifiante de l'espace logique par radiation, car rien ne signifie isolément.)

3.5 Le signe propositionnel, employé, pensé, est la pensée.

Tag(s) : #Philosophie
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