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Tennessee Williams (1911-1983) -dramaturge

Un tramway nommé désir (1947)

 

Pour lutter contre la mort il n'y a que le désir

Pour lutter contre le désir il n'y a que l'amour

Pour lutter contre l'amour il n'y a que la folie

Pour lutter contre la folie, il n'y a rien.  

 

Pour lutter contre la folie, Il faudrait pouvoir changer de destin, renoncer à soi, changer d'identité, ne plus rencontrer son passé, devenir anonyme, s'inventer une vie, mentir pour être vrai(e) de nouveau. Il faudrait que l'autre te laisse poser tes bagages et ne les ouvre pas. 

Mais dans un monde où personne ne veut renoncer à soi, à ce qu'il a réussi à être, à ce qu'il a réussi à avoir, chacun condamne l'autre à son passé et lui interdit d'en sortir. Car accepter l'autre avec son passé, ce serait le pardonner pour des fautes qu'on a pas commises soi-même, ce serait le comparer à nos propres fautes. Et, comme il faut absolument que de cette comparaison je puisse en ressortir grandi d'une manière ou d'une autre, le passé de l'autre ne doit surtout pas pouvoir déjuger ma propre vie, mes propres valeurs ni me frustrer d'une vie que je n'ai pas eue. Je n'ai pas été capable des fautes de l'autre, il n'a pas été capable des miennes. Nous n'aimons pas les fautes qui nous séparent des autres.

Tout faire pour que l'autre garde bien pour lui son passé, qu'il le porte, et qu'il en paye la note, car nous avons déjà assez de nos propres factures.  Et puis le passé, le sien, le nôtre, c'est ce à quoi nous croyons pouvoir nous fier. Nous pensons que ce qui a été fait sera reproduit, car l'être humain aime à se baigner dans les mêmes fleuves. Ce que tu as fait une fois te condamne à l'avoir fait aux yeux de ceux qui savent. Ce que tu as fait deux fois te condamne à tes propres yeux.

Une femme (Blanche) ne peut plus aimer depuis qu'elle pense que sa façon d'aimer a condamné son jeune mari homosexuel à se suicider. Depuis, elle vit dans l'illusion qu'elle demeure désirable et digne d'amour et que cela peut tromper indéfiniment la mort qui rode et l'obsède. Elle pense que d'avoir eu accès plus jeune à la beauté, au charme, à l'éducation, à une certaine opulence, la préserve de la sortie du conte de fée. Elle espère que l'on peut continuer à avoir un petit quelque chose en plus, même lorsqu'on n'a plus rien. Oui, on conserve sans doute le fantôme de nous-mêmes, nos gestes, nos paroles, nos façons. Mais l'autre peut-il aimer un fantôme? L'illusion, c'est ce qui reste quand on a été oublié.

Un homme (Stanley) est le roi chez lui, c'est le roi des hommes communs. Une femme l'aime pour cela, parce que c'est magique d'aimer et d'être aimée par un roi, par un homme authentique qui travaille, qui joue, qui boit et qui fait ce qu'il faut au lit. Cela est fiable, car un roi ne demande qu'à régner sur son royaume. Le problème, c'est l'attitude que le roi doit adopter vis-à-vis d'une fausse princesse qui arrive d'un nulle part en ruine. Un roi ne peut que haïr, désirer, et rejeter. C'est ce qui sera fait. Comment la force brute devient lâcheté et cède. Consommer celle que l'on haït et trahir par là-même celle qu'on aime! Au moment même où l'on devient père, céder au désir, céder aux pulsions destructrices pour solder les comptes, et ainsi demeurer le roi! Par où l'on voit comment les fautes des autres nous servent à abuser d'eux, car on se sent moins sali lorsque l'on cède à ce que l'on croit impur.  

Et puis, il y a celle qui essaie d'être juste (Stella, la soeur de Blanche), et puis celui qui essaie d'être bon (Mitch). Et tous les autres qui ne valent pas mieux mais qui savent que dans la vie, il faut faire avec. Un enfant ne tardera pas à devenir le sens d'une vie, celle de Stella, tandis que la mère mourante d'un vieux garçon (Mitch) ne saurait être déçue et déshonorée par son fils en épousant une moins que rien, une traînée. 

Blanche pense qu'elle est une princesse déchue mais encore désirable, et que ce sont les autres qui se trompent à son sujet et qui ne savent pas la rendre heureuse par manque de coeur et d'éducation.

Stella pense qu'elle est une femme aimée et que c'est déjà beaucoup, et qu'il faut savoir se contenter de ce que l'on a, et qu'il faut savoir aimer, et pardonner, et qu'il faut arrondir les angles, et surtout laisser le roi être heureux. Stella est une esclave heureuse et volontaire. Elle sait ce qu'elle a, elle ne pense pas à ce qu'elle n'a pas.  

Stanley fixe toutes les règles de son royaume. Son intelligence et son éducation ne dépassent pas la jouissance de ses instincts primaires. Il sauve les apparences, il joue les patrons parmi les faibles. C'est un homme fier, capable de violence, mais soi-disant authentique. Enfin... tant que la pulsion ne passe pas par là, tant qu'il n'y a pas à décharger trop de frustrations et une haine qui n'est qu'une attirance refoulée.

Stanley, c'est le discours du mâle dominant. L'amour ne le préserve pas du désir mais le désir préserve son amour.

Blanche n'ayant droit ni à la mort, car elle doit souffrir pour sa faute originelle, ni au désir, car c'est un désir de mort, ni à l'amour, car elle a déjà tout brulé en une seule tragédie, elle aurait pu se réfugier dans la tendresse. Mais son passé et le jugement des hommes la lui refusent car ils la préfèrent folle plutôt que fragile. Le roi peut céder pour une folle et prendre les décisions qu'il souhaite, mais pas pour une femme fragile. 

Comme les personnages de Faulkner, ceux de Tennessee Williams n'ont aucune chance d'échapper à leurs destins. L'un suivra ses illusions, l'autre sa morale, un troisième ses compromis, un quatrième sa fierté. Et, comme chez D.H. Lawrence, personne ne rencontrera personne, mais les hommes et les femmes appelleront cela l'amour, la haine, le désir.  N'est pas fou qui veut, mais on peut être condamné à la folie par méchanceté, par souffrance.

Nul besoin ici d'une psychanalyse des personnages, nul besoin d'une topique freudienne: tout est mécanique, optique, illusoire. Tandis que l'inconscient, comme chez Spinoza, est le désir de persévérer dans son être.

Nous croyons qu'il nous arrive bien des hasards, bien des rencontres, mais nous passons notre temps à ne plus sortir de nous-mêmes, une fois sédimentés par nos choix et par notre vision du monde. 

Parce que notre inconscient aime à sentir qu'il est lui-même et qu'il le restera, y compris dans sa volonté de changements et d'imprévisibles nouveautés, la littérature doit plus que jamais être cet effort pour nous montrer à nous-mêmes afin que, peut-être, nous ne soyons pas, comme chez Tennessee Williams, un enfer pour les autres. 

Parménide ne peut pas épouser Héraclite mais il peut le désirer.

Tag(s) : #Littérature, #Philosophie
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