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Ludwig Wittgenstein (1889-1951) -Philosophe-Tractatus (IV)

Pour Skaya

4. La pensée est la proposition pourvue de sens.

Commentaire:

Employer un signe propositionnel, c'est d'emblée le penser. Penser un signe propositionnel, c'est d'emblée en faire usage. La pensée (comme activité définie de la conscience) est pensée du signe propositionnel. Penser, c'est employer des signes propositionnels.

La conscience est conscience de ce dont elle a conscience. Elle est conscience de l'ensemble des vécus de conscience et se manifeste par toute la diversité des comportements humains.

Wittgenstein définit la pensée comme ce qui, dans la conscience, se manifeste comme usage de signes propositionnels.

Il y a équivalence stricte entre l'emploi de la proposition pourvue de sens et la pensée. C'est en tant que pourvue de sens que la proposition est pensée et c'est en tant que pensée que la proposition est pourvue de sens.

Lorsque la conscience rencontre et comprend une proposition pourvue de sens, elle pense. Lorsque la conscience produit des signes propositionnels pourvus de sens, elle pense. La conscience peut montrer et exprimer toutes sortes de choses, y compris des choses qui ont du sens. Mais ce n'est qu'en usant de signes propositionnel qu'elle pense. Par où l'on voit qu'il est possible d'avoir conscience de beaucoup en pensant peu, et qu'il est possible de penser beaucoup en ayant conscience de peu. Ce n'est pas la quantité de propositions pourvues de sens qui fait la grandeur ou la valeur de la pensée, ce n'est pas l'ampleur ou la diversité de ce dont on a conscience qui fait sa richesse ou son intensité.

On peut témoigner de son amour pour autrui par des gestes, des baisers ou des actes, mais la pensée qui correspond à cette attitude dit: "je t'aime". On peut montrer qu'on aime, on peut avoir conscience qu'on aime, mais on le pense grâce à la proposition "je t'aime".

Un fou qui produit des signes propositionnels pense-t-il?

- Si ces propositions ont un sens pour lui, il pense. Sans quoi il ne pense pas davantage que la diffusion d'un enregistrement sonore.

Par où l'on voit que le penseur incompris parle comme un fou.

La conscience peut être exigeante de toutes sortes de nourritures, la pensée est exigeante devant le vrai et le faux. 

4.001 La totalité des propositions est la langue.

Commentaire:

La pensée est la proposition pourvue de sens (4.0). Pourvue de sens, ne veut pas dire vraie ou fausse. Pourvue de sens veut dire que la proposition est signifiante, c'est-à-dire qu'il est possible d'établir un lien sensé, un parcours de signification entre les différents symboles qui la constitue.

Lorsque Eluard écrit: "La Terre est bleue comme une orange" il exprime un lien de signification entre la rotondité et les couleurs de la Terre et de l'orange. Cette phrase est fausse tant qu'une variété d'orangers ne donne pas de fruits bleus, mais elle est pourvue de sens. Elle peut être employée et pensée.

Qu'en est-il d'une phrase comme: " La Terre est bleue comme un chacal."? Manifestement, cette phrase est bien construite; elle a la même structure logique que celle d'Eluard. Chacun des symboles qui la constituent a une signification. Mais la proposition ne fait pas sens, car la pensée a beau essayer d'établir un lien de signification dans la comparaison entre la couleur de la terre et celle d'un chacal, le sens, comme lien entre les symboles, ne se produit pas. Même l'apparition d'une nouvelle race de chacals bleus ne paraîtrait pas suffisante pour donner beaucoup de sens à cette phrase.   

Il y a donc dans la langue non seulement des propositions vraies ou fausses, mais il y a d'abord des propositions qui ont plus ou moins de sens selon les liens (ou relations) qu'il est possible d'établir entre les symboles qui les constituent. Par où l'on comprend comment l'être humain confond très souvent sens et vérité, non-sens et fausseté.

La langue est la totalité des propositions qui ont l'apparence du sens. La phrase: "La Terre est bleue comme un chacal" fait elle partie de la langue?  Oui, parce que c'est une proposition bien construite, et que je viens de prouver qu'il est possible de l'utiliser. Mais son contenu de sens n'est qu'une juxtaposition de significations partielles et non un sens qui établit une relation de signification entre les différents symboles qu'elle contient.

La langue comprend donc toutes les propositions en usage, et toutes les propositions possibles parce que bien construites. Parmi toutes les propositions possibles, toutes ne font pas sens. Par ailleurs, certaines propositions de la langue tombent en désuétude tandis que d'autres naissent.

Par où l'on voit que le sens ne dépend pas strictement ni de la structure de la proposition ni même des symboles qui la constituent, mais des relations possibles entre les symboles. En effet, ce qui fait sens pour un poète, un philosophe ou un scientifique, ne fera pas toujours sens pour le commun des mortels. En d'autres termes, le sens dépend d'abord de la capacité à établir des liens de significations entre différents symboles. Le sens relèvera donc de l'usage, du contexte et de la fréquence des symboles ainsi que de leurs liens possibles dans l'imagination et dans la représentation.  

La langue n'est pas la totalité de ce qui fait sens, la langue est la totalité des propositions. 

4.002 L'homme possède la capacité de construire des langues par le moyen desquelles tout sens peut être exprimé, sans qu'il ait une idée de ce que chaque mot signifie, ni comment il signifie. De même aussi l'on parle sans savoir comment sont produits les différents sons.

La langue usuelle est une partie de l'organisme humain, et n'est pas moins compliquée que lui.

Il est humainement impossible de se saisir immédiatement, à partir d'elle, de la logique de la langue.

La langue déguise la pensée. Et de telle manière que l'on ne peut, d'après  la forme extérieure du vêtement, découvrir la forme de la pensée qu'il habille; car la forme extérieure du vêtement est modelée à de toutes autres fins qu'à celle de faire connaître la forme du corps.

Les conventions tacites nécessaires à la compréhension de la langue usuelle sont extraordinairement compliquées.

Commentaire:

La langue est une capacité biologique qui fait partie des caractéristiques de l'organisme humain, au même titre que les mains (notamment la préhension avec le pouce opposable), la bipédie, ou encore un cerveau qui rêve durant le sommeil... La langue a une origine naturelle, ce n'est pas une excroissance surnaturelle qui surgirait ex nihilo, ou une invention "culturelle". L'homme n'invente pas la langue, la langue vient avec lui. Pour l'homme, parler est comme respirer. La langue ne se surajoute pas comme capacité tardive acquise par les hominidés, quelque part sur une lignée évolutive. La langue est une capacité originelle de l'homme: dès l'instant que l'homme est, il possède la capacité de construire des langues. La langue et l'homme viennent en une seule fois.  

Cette activité est si familière à l'homme qu'il a déjà construit des milliers de langues différentes et qu'il ne semble pas y avoir de limite théorique au nombre de langues possibles. Les enfants apprennent la langue orale à son seul contact sans que cela ne paraisse leur coûter le moindre effort. L'usage de la langue est d'abord simple et immédiat: l'homme n'a pas à parler et à se demander en même temps comment il parle (phonologie) ni comment les mots employés signifient (sémiologie). De même que lorsqu'il marche, il n'est ni anatomiste ni spécialiste de la coordination des mouvements ou de l'équilibre. Les composantes structurelles, signifiantes et communicationnelles de la langue sont d'une complexité extrême malgré son usage simple dans le quotidien des hommes.    

L'homme qui parle ne le fait pas pour se demander comment il parle ni pour découvrir quelles logiques sont à l'œuvre dans la langue. Cette attitude réflexive est par exemple celle du linguiste ou du philosophe. Réfléchir sur la langue est une activité mentale totalement différente du fait de parler, de même que se demander comment nous marchons est une activité totalement différente de la marche en elle-même. Parler et comprendre en même temps ce qu'est parler est une tâche quasiment impossible pour l'humain. Même un spécialiste du langage aurait le plus grand mal à le faire malgré ses connaissances et ses habitudes de pensée en la matière.

Par où il est manifeste que l'usage de la langue, c'est-à-dire parler, poursuit d'autres buts que ceux de la pensée et obéit à d'autres règles qu'à celles de la logique qui est à l'œuvre en elle. 

Les difficultés bien connues de l'homme à pouvoir dire ce qu'il pense, penser ce qu'il dit, faire ce qu'il dit et dire ce qu'il fait, sont des témoignages parmi d'autres de l'écart et des différences qu'il y a entre penser, parler et faire.

Le langage n'est pas le vêtement extérieur de la pensée mais son déguisement. Il n'est pas le porte-parole précis et fidèle de la pensée car il est un costume d'acteur pris dans des jeux de rôles et dans des jeux de langage. Le langage a d'abord besoin d'être reconnu et entendu; être compris est un objectif déjà second, quant à être fidèle à la forme de la pensée comme à ce qui est réellement pensé, cela représente une tâche qui n'appartient pas aux objectifs habituels de la langue naturelle.  

Non seulement les conventions tacites qui sont nécessaires à la compréhension du langage quotidien sont extraordinairement complexes, mais elle travestissent la pensée, parfois jusqu'au point de se substituer à elle et de l'étouffer. Les conventions propres au langage et aux jeux de langage annihilent bien souvent tout effort voire toute possibilité d'une expression fidèle de la pensée.    

Par où l'on voit comment penser nécessite tout d'abord de reconnaître les codes sociaux présents dans la langue et d'interroger la structure et le contenu, d'une part de ce qui est pensé, et d'autre part de ce qui est dit. 

La langue ne parvient à penser qu'en s'interrogeant sur elle-même.

4.0031 Toute philosophie est "critique du langage". (Mais certainement pas au sens de Mauthner.) Le mérite de Russell est d'avoir montré que la forme logique apparente de la proposition n'est pas sa forme logique réelle.

Commentaire:

Mauthner était un penseur qui doutait de la capacité du langage a atteindre une quelconque vérité et à établir des connaissances. Pour lui, le langage n'était qu'une reconstruction anthropomorphique et métaphorique du réel, la pensée se résumait à un discours sur le réel, tandis que la logique équivalait à une pure construction grammaticale. La langue lui apparaissait comme un outil social de communication, un édifice sans rapport précis avec le réel, une invention formelle, un artifice.

La critique du langage de Russell constitue une démarche totalement opposée. Russell, puis Wittgenstein, dénoncent eux aussi tout ce que le sens a d'anthropomorphique, mais ils cherchent à montrer que le langage est tout à fait autre chose qu'un simple discours sur le monde: le langage est d'abord capable de décrire la carte du réel, le tableau de la réalité qu'est la pensée. Il y a un tableau logique du monde (sa forme logique réelle) qui est différent de la logique apparente du sens.

Pour Wittgenstein, la philosophie comme critique du langage consiste à démasquer tout discours qui diffère de la seule description du tableau logique du monde. La lecture de la carte du monde ne doit pas dépendre du sens donné à la carte, mais de l'ordre des choses représenté et pensé comme relations réelles entre les choses. Les relations entre les choses ne dépendent pas du sens qu'on leur donne, mais de leur ordonnancement comme faits. La connaissance est ce qui peut être dit de l'ordre du monde en dehors du sens qu'on lui donne; la vérité est la lecture du fait comme fait, sans interprétation du fait. Le sens veut expliquer le fait, là où la philosophie critique doit seulement chercher à le décrire.  

Le projet de Russell, prolongé par Wittgenstein, est de mettre au jour une identité de structure entre les propositions et les faits, entre la logique et la réalité sensible. La proposition est le fait indépendamment de son sens. Le tableau logique est la traduction du monde dans la pensée.  

4.003 La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites touchant les matières philosophiques ne sont pas fausses mais sont dépourvues de sens. Nous ne pouvons donc en aucune façon répondre à de telles questions, mais seulement établir leur non-sens. la plupart des propositions et questions des philosophes découlent de notre incompréhension de la logique de la langue.

(Elles sont du même type que la question: Le Bien est-il plus ou moins identique que le Beau?)

Et ce n'est pas merveille si les problèmes les plus profonds ne sont, à proprement parler, pas des problèmes.

Commentaire:

La langue est si dépendante de ses codes d'usage et de la structure de ses propositions, que la plupart des phrases prononcées par les hommes qui répondent aux jeux de langages appropriés au contexte en question et qui sont bien construites d'un point de vue syntaxique, parviennent à se faire passer pour des propositions qui ont un sens.

Non seulement il existe tout un tas de procédés rhétoriques et lexicaux (emploi d'un vocabulaire soit très commun, soit au contraire très technique ou très conceptuel) pour donner l'apparence du sens à une proposition, mais surtout le respect de la syntaxe suffit le plus souvent à faire croire que quelque chose de sensé a été dit. 

Exemple: "L'important n'est pas tellement qu'une herméneutique transcendantale soit à l'œuvre dans la pensée de Ricoeur, mais surtout qu'une grammatologie de l'éthique y fasse signe."  

Cette phrase, que je viens d'inventer de toute pièce en plaçant dans une structure logique/rhétorique des mots appartenant au champs de la phénoménologie, aura d'autant plus de chances de faire sens qu'elle sera employée ou non par une éminence grise du domaine en question. Mieux: cette phrase, qui n'a que l'apparence du sens, pourra même susciter des commentaires innombrables, de la part de tous ceux qui pourraient être persuadé qu'une vérité d'importance est dite ici. A la fin des années 1990, Sokal et Jean Bricmont ont largement mis en évidence ce type de supercherie au sein des sciences sociales. souvenons-nous encore qu'à l'époque de Platon, les sophistes avaient largement mis ce point en évidence: la langue est un attrape nigauds. 

Cependant, pour Wittgenstein, qu'il y ait dans l'usage de la langue une intention délibérée ou non de tromper, cette possible malveillance met seulement en évidence que la langue est un piège où le non-sens revêt l'apparence du sens. Empiler des mots signifiants dans une structure syntaxique correcte suffit le plus souvent à faire sens. Pour Wittgenstein, l'essentiel de l'histoire de la philosophie et donc de celle des sciences sociales (mais les sciences exactes ne sont pas à l'abri) relève de la production et du commentaire du non-sens, pour ne rien dire de l'usage quotidien du langage.

Que l'on pense encore une fois ici à l'inventivité merveilleuse de Lewis Carroll: sous l'apparence de la structure logique, le non-sens fait sens.

La tâche de la philosophie consiste à montrer que la plupart des questions philosophiques, ou ne se posent pas, ou sont mal posées, ou sont insolubles, et que les réponses données par les philosophes ne sont que des tentatives pour établir des relations logiques entre les mots et non des relations de sens. Se demander si le Bien est plus ou moins identique (à lui-même) que le Beau, c'est s'efforcer à une comparaison absurde entre deux tautologies: le Bien est-il plus lui-même que le Beau? Le Bien est-il davantage le Bien que le Beau n'est le Beau? 

Chacun sent bien qu'il en faudrait peu ici pour que toute une investigation philosophique se mette en mouvement à partir de tels énoncés, qui n'ont pourtant aucun sens.

Du point de vue du sens, la liberté ne peut être la nécessité (logique du contraire, de la négation), la mort le contraire de la vie (idem), l'absolu un type de savoir (catégorie logique de la totalité), la vérité un genre de la beauté (catégorie de la partie appliquée à des objets différents). Toutes ces assertions sont en premier lieu des confusions dues à un mésusage de la logique.

Par où l'on voit que les rapports logiques/catégoriels entre les symboles ont tendance à faire sens, et donc à poser problème inutilement.  

4.01 La proposition est une image de la réalité. La proposition est un modèle (une transposition) de la réalité telle que nous nous la figurons dans la pensée.

4.011 A première vue, la proposition -telle qu'elle est imprimée sur le papier, par exemple- ne paraît pas être une image de la réalité dont elle traite. Mais la notation musicale, à première vue, ne paraît pas être non plus une image de la musique, ni nos signes phonétiques (les lettres) une image des sons de notre langue.

Et pourtant ces langages de signes se révèlent bien comme étant, même au sens usuel du mot, des images de ce qu'ils représentent.  

Commentaire:

Qu'est-ce qu'une image de la réalité dans la pensée? C'est une analogie de rapports entre la réalité et sa transposition dans la pensée. Tout langage de signes capable de reproduire symboliquement cette transposition conserve à son tour cette analogie de rapports. D'une part, la transposition de la réalité dans la pensée conserve les rapports réels entre les choses, et, d'autre part, la proposition qui exprime cette transposition, l'exprime dans un langage de signes capable d'être un modèle qui conserve à son tour l'ordonnancement de la réalité.   

Ainsi, l'homme peut produire de la musique qui est transposée en image sonore dans le tableau logique de la pensée, et il lui est possible d'inventer un langage musical, une notation, qui rende compte de cette image sonore. 

Une partition est une image codée d'une image sonore de la pensée, laquelle, une fois interprétée en musique, pourra être entendue comme réalité sonore. Il y a un isomorphisme schématique, un analogon, entre la réalité, sa transposition dans la pensée, et sa traduction dans un langage de signes.

La proposition exprime et conserve schématiquement l'isomorphisme de la projection du réel dans la pensée. Ces isomorphismes de projection et de schématisation sont des images de la réalité.  

Il n'y a aucun rapport de nature entre une chose réelle, son image sur la rétine, l'image mentale qui se produit, une photographie, un dessin, une radiographie, une description ou une mesure mathématique de cette chose. Mais il est possible d'établir un isomorphisme entre toutes les images possibles de la chose. 

4.012 Il est patent que nous percevons une proposition de la forme "aRb" comme une image. Et il est évident que le signe est ici une métaphore du dénoté.

Commentaire:

Toute proposition exprime une relation entre des symboles. La proposition dit la place qu'occupent les symboles les uns par rapport au autres. Tout ordonnancement symbolique des choses déploie une image, qui est l'espace où prennent place les relations entre les symboles. Les relations entre les choses sont figurées comme métaphores dans les différents langages symboliques utilisés. La partition musicale comme le sillon gravé dans le vinyle sont des métaphores/similitudes de la symphonie. Tous les espaces symboliques musicaux sont des métaphores de la musique qu'ils dénotent.

Tout langage symbolique est une spatialisation similaire au monde qu'il dénote.

4.013 Si nous pénétrons l'essence de l'image comme capacité figurative de la réalité, nous voyons qu'elle n'est pas perturbée par d'apparentes irrégularités (comme l'emploi du dièse et du bémol dans la notation musicale).

Car ces irrégularités mêmes représentent ce qu'elles doivent exprimer; mais seulement d'une autre manière.  

Commentaire:

Toute image est en capacité de porter et d'accepter des inflexions qui nuancent la spatialisation des choses dans le tableau logique. L'expression de cette nuance dans un langage symbolique peut trouver une notation capable d'en rendre compte. 

Dans la spatialisation du tableau sonore, les dièses et les bémols sont des exemples d'irrégularités/nuances de la gamme chromatique.

Dans le tableau logique des couleurs, les différentes nuances de roses définissent l'espace colorimétrique entre le blanc et le rouge.

Dans le tableau géométrique, les différentes sortes de triangles en fonction des valeurs possibles des angles ne modifient en rien l'image logique du triangle.

Dans le tableau phonétique, les différentes inflexions des voyelles ne modifient en rien la place et l'usage des consonnes (le "e" est infléchi en "é" ou "è" par exemple.)

Dans le tableau des nombres, les décimaux ne modifient pas la spatialisation des entiers. 

Toutes les irrégularités et nuances possibles de la pensée de la réalité sont prises en compte dans les images des différents tableaux logiques tandis qu'il est souvent possible d'exprimer ces irrégularités de manière plus ou moins précise dans tel ou tel langage.

Les irrégularités représentent  les nuances et les inflexions qu'elles doivent exprimer mais elle ne modifient pas l'architecture générale du langage qui les exprime. L'irrégularité n'existe que dans un cadre général qu'elle ne modifie pas. L'irrégularité ne peut être exprimée qu'en exprimant du même coup la régularité, mais d'une autre manière.

Par où l'on voit que les langages symboliques ne se forment pas à partir de la nuance et de l'irrégularité du monde, lesquelles -si elles servent pourtant bien, une fois exprimées, à rendre compte d'une spatialisation plus fine, plus variée, et plus précise du monde- ne constituent pas des repères symboliques suffisants pour un langage. Les langages expriment d'abord ce qui fait repère, ils bornent et délimitent le monde, tandis qu'ils admettent ensuite des inflexions au sein des jalons qui ont été posés. Jalonner et infléchir sont deux manières différentes, complémentaires, hiérarchisées -mais non contradictoires- de symboliser le monde.  

Il est dans la nature de l'image dans le tableau logique de ne pas être modifiée dans sa structure par ses irrégularités.     

4.014 Le disque de phonographe, la pensée musicale, la notation musicale, les ondes sonores sont tous, les uns par rapport aux autres, dans la même relation représentative interne que le monde et la langue.

A tous est commune la structure logique.

(Comme dans le conte, les deux jeunes gens, leurs deux chevaux et leurs lits. Tous sont un, en un certain sens.)

4.0141 Qu'il existe une règle générale qui permette au musicien de déchiffrer la symphonie dans la partition, qu'il en soit une qui permette de reconstituer à partir du sillon du disque la symphonie et d'après la première règle derechef la partition, voilà en quoi consiste la similitude intérieure de ces formations en apparence si dissemblables les unes des autres. Et cette règle est la loi de la projection, qui projette la symphonie dans le langage des notes. Elle est la règle de la traduction du langage des notes dans le langage du disque phonographique.

4.015 La possibilité de toutes les similitudes, de toute représentation figurative de notre mode d'expression, réside dans la logique de la représentation.

Commentaire:

La structure logique est le rapport homothétique qui s'établit entre le monde et sa représentation. Elle est la relation représentative interne qui préserve dans le tableau logique la spatialisation et l'arpentage du monde. Toute notation qui permet d'exprimer ce rapport homothétique entre la pensée et le monde, entre le monde et la langue, est également régis par cette structure logique.

La structure logique de la langue lui permet aussi d'établir des homothéties narratives, c'est-à-dire que la signification et le sens lui-même peuvent profiter de la géométrisation du monde par la pensée.

Ne faire qu'un, c'est établir une homothétie entre soi et le monde.

Par où l'on voit que la question de l'un et du multiple est celle de l'homothétie qui s'établit entre la diversité des faits et l'unité de la structure logique de la représentation interne.

Le monde est un par homothétie, la relation représentative est une par la structure logique. La langue est l'expression de cette unité dans la description de la diversité des faits.

Comme dans le conte, et selon l'expression de Hegel, la pensée est l'identité de l'identité et de la différence. 

4.016 Pour comprendre l'essence de la proposition, pensons aux hiéroglyphes qui représentent les faits qu'ils décrivent. A partir d'eux a été créée l'écriture alphabétique sans que soit perdue l'essentiel de la représentation.

4.02 Nous le voyons en ceci que nous comprenons le sens du signe propositionnel sans qu'il nous ait été expliqué.

4.021 La proposition est une image de la réalité. Car je connais par elle la situation qu'elle présente, quand je comprends la proposition. Et je comprends la proposition sans que son sens m'ait été expliqué. 

Commentaire:

Logogrammes et phonogrammes de l'écriture cunéiforme de Mésopotamie ou idéogrammes/ hiéroglyphes de l'ancienne Egypte, l'écriture -quel que soit le degré d'éloignement de sa codification alphabétique des images de la réalité-  a pour essence de représenter la proposition. La proposition est la représentation graphique d'un fait. Dessiner une maison sur un papier représente la même chose que le mot "maison". La langue est l'ensemble des images de la langue.

Le symbole ne relève pas d'une explication des sous-parties qui le constitueraient. Un symbole nous parle ou ne nous parle pas. Tant que nous n'en avons pas une image claire, un symbole ne nous montre rien. La maison ne symbolise pas en tant que simple juxtaposition spatiale des symboles de murs, portes, fenêtres, toit...  Au contraire, le symbole maison ne peut être décrit à l'aide d'autres symboles qu'en tant qu'agencement précis de ces symboles. L'agencement des portes, fenêtres, murs... est la structure de l'image maison. Un symbole ne s'explique pas, il se montre, il se décrit. Lorsqu'un symbole montre entièrement l'image qu'il représente, il est compris. Un symbole "bizarre", une image "tronquée", un signe propositionnel dont on essaie de deviner ce qu'il signifie, ne sont pas des représentations compréhensibles.

Par où l'on voit que comprendre et croire avoir compris sont deux choses bien différentes, et qu'elles dépendent de la netteté de nos images, c'est-à-dire de la précision et de la solidité de leurs structures.   

La proposition elle-même est structurée comme une image de la réalité. Afin que le sens puisse parcourir cette image, il est nécessaire que l'image soit d'abord constituée et structurée. Comprendre une proposition, c'est "voir" la structure de l'image qu'elle est. Il faut d'abord comprendre la spatialisation des choses entre elles avant que d'essayer d'attribuer un sens aux parcours possibles de cet espace structuré.  

Par où l'on voit ce que signifie "crise de la représentation" dans la physique contemporaine. 

4.022 La proposition montre son sens. La proposition montre ce qu'il en est des états de choses quand elle est vraie. Et elle dit qu'il en est ainsi.

Commentaire:

La proposition montre une disposition des choses. La disposition des choses fait sens comme parcours de cette disposition par la pensée. La disposition des choses décrite par une proposition peut-être vraie ou fausse.

Ce que Wittgenstein appelle une proposition vraie, c'est une proposition qui montre la disposition des choses telle qu'elle est dans l'état de choses. Le vrai est adéquation entre la proposition et l'état de choses.

4.023 La réalité doit être déterminée par "oui" ou par "non" grâce à la proposition.

Pour cela il faut qu'elle soit intégralement décrite par la proposition.

La proposition est la description d'un état de choses.

Tel on décrit un objet d'après ses propriétés externes, tel la proposition décrit la réalité selon ses propriétés internes.

La proposition construit un monde à l'aide d'un échafaudage logique et c'est pourquoi l'on peut voir dans la proposition, quand elle est vraie, ce qu'il en est de tout ce qui est logique. On peut tirer des conclusions d'une proposition fausse.

Commentaire:

Soit la réalité correspond à la proposition et alors la proposition affirme la réalité, soit la réalité ne correspond pas à la proposition et ainsi, la proposition constitue une négation de la réalité.

Par où l'on voit que le caractère affirmatif de la proposition est tout autre chose que son accord avec la réalité.

La réalité ne peut être affirmée ou niée qu'à la condition d'avoir été décrite intégralement dans la proposition. La réalité décrite est un état de choses.

L'objet ne peut être décrit selon ses propriétés internes car ses propriétés ne se révèlent qu'extérieurement, en liant l'objet dans l'état de choses.

L'état de choses, le fait, ne peut être décrit qu'en tant que structure. La structure est l'ensemble des propriétés internes de la proposition, l'assemblage ordonné de la réalité. Ce qui ne peut être ordonné ne peut être pensé.

La proposition se sert de l'échafaudage logique pour bâtir le monde. La proposition vraie montre l'échafaudage logique qui structure le monde. Il n'y a qu'un seul échafaudage logique qui délimite la structure unique et nécessaire du monde, tandis qu'à partir de propositions fausses s'en suivent tous les mondes possibles et impossibles.

Les mondes impossibles sont des mondes structurellement impossibles, les mondes possibles imitent et se font passer pour le monde nécessaire.  

Par où l'on voit que les déductions de la logique ne consistent pas à montrer la structure du monde.  

  

4.024 Comprendre une proposition, c'est savoir ce qui arrive quand elle est vraie.

(On peut donc la comprendre sans savoir si elle est vraie)

On la comprend quand on comprend ses parties constitutives.

Commentaire:

Soit la proposition: "Pierre aime Sylvie."

Je comprends cette proposition comme se rapportant à Pierre, à Sylvie et à leur relation. Je comprends cette proposition parce que j'en comprends ses trois parties constitutives. Il suffirait qu'une seule de ces parties échappent à ma compréhension pour que je ne comprenne plus la proposition. 

Une proposition est entièrement comprise lorsque chacune de ses parties est identifiée, c'est-à-dire connue.

Comprendre ne veut pas dire avérer.

Je comprends la proposition "Pierre aime Sylvie" mais, même si je connais Pierre et Sylvie, tant qu'il n'est pas avéré qu'ils s'aiment, la proposition demeure une supposition, une hypothèse.

Comprendre c'est se situer au niveau du sens, c'est croire en ce que dit la proposition et faire une hypothèse sur la réalité.

Cependant, faire une hypothèse, comprendre, c'est dire ce qui pourrait être vrai. Si je dis que "Pierre aime Sylvie" je dis avant tout qu'il est possible que Pierre aime Sylvie. Mais pour dire qu'il est possible que Pierre aime Sylvie, je dois savoir ce qui se passe quand Pierre aime réellement Sylvie. 

Si je ne sais pas ce que signifie une proposition lorsqu'elle est vraie, je ne peux pas la supposer, et je ne peux pas la comprendre.

Toute proposition qui peut être comprise dit ce qu'il en est lorsqu'elle est vrai.

Par où l'on voit que comprendre c'est faire des propositions sur ce qui peut être vrai, c'est faire des propositions sur ce qui arrive dans le monde.

Comprendre, c'est faire l'hypothèse du vrai, qu'il se produise ou non.

La proposition est vraie si son sens correspond à la structure du fait qui se produit. Comprendre consiste donc à faire l'hypothèse de la structure du fait lorsqu'il se produit.

En disant que "Pierre aime Sylvie", je dis que je connais la structure du fait qui correspond au sens de cette proposition.  

4.025 La traduction d'une langue dans une autre ne s'effectue pas en traduisant d'un seul bloc chaque proposition de l'une par une proposition de l'autre, mais en traduisant chaque constituant de la proposition.

(Et le dictionnaire traduit non seulement des substantifs, mais aussi des verbes, des adjectifs, des conjonctions, etc... et il les traite tous de la même façon.)

4.026 Les significations des signes simples doivent nous êtres expliqués pour que nous les comprenions. Mais c'est par les propositions que nous nous expliquons.

Commentaire:

Le sens du signe propositionnel ne peut être expliqué (4.02): il est compris comme flèche du sens, qui dit le parcours de la structure signifiante du fait. La proposition dit ce que signifie le fait. 

En revanche, le sens du signe propositionnel d'une langue dans une autre doit être reconstruit (traduit) terme à terme comme un nouveau parcours du sens dans la langue d'arrivée. Il n'est pas possible de traduire d'emblée et en un seul mouvement de pensée le parcours du sens d'une proposition d'une langue de départ en une nouvelle flèche de sens dans une proposition de la langue d'arrivée.   

Traduire, c'est reconstruire le parcours de la flèche du sens d'une langue dans une autre. Cette reconstruction du parcours du sens se fait en traduisant chaque constituant (ou brique signifiante). Un dictionnaire bilingue traduit tous les constituants de la langue.

Par où l'on voit pourquoi des expressions propres à une langue sont considérées comme intraduisibles. Le parcours de la flèche du sens d'une langue dans une autre ne peut pas toujours être reconstruit à l'identique même lorsque la structure du fait est la même. Car la proposition ne peut qu'exprimer dans la langue la signification de la structure du fait. La proposition ne dit pas la structure même du fait: elle la montre dans sa signification en l'exprimant. La proposition est tributaire de la langue dans laquelle elle s'exprime. 

Les signes simples ne signifient pas, par eux-mêmes, leurs usages: expliquer l'usage, c'est expliquer le signe simple. Tous les signes simples ont un usage qui leur est assigné dans la langue. Le dictionnaire les traite tous de la même façon. Les signes simples sont les repères traduisibles de la langue.

Cependant, expliquer l'usage d'un signe simple, c'est l'inclure dans la flèche de sens d'une proposition. Ce sont les propositions qui diront tous les usages possibles du signe simple. Ainsi, nous balisons le monde avec les signes simples, mais seules les propositions nous permettent d'employer ces balises pour nous exprimer, nous expliquer, et nous comprendre entre nous.  

Pour que je sois compris, comme dans une traduction, il faut que l'autre puisse reconstruire le parcours de la flèche de sens de mes propositions; et il faut donc qu'il connaisse chacun des signes simples que j'emploie dans leurs usages.  

Par où l'on voit, combien est requise la précision dans l'emploi des signes simples comme dans la connaissance de leurs usages (polysémie et champs de signification) et combien improbablement s'effectuera une traduction fidèle de mes propositions dans la pensée de mes interlocuteurs. Car chacun, non seulement est porteur de son propre dictionnaire, mais aussi active les flèches du sens dans la mesure de ses capacités et de ses habitudes, pour ne rien dire de l'ensemble des handicaps, des aliénations et des conditionnements qui pèsent sur la pensée et son expression.

Traduire, comprendre l'autre, c'est déjà voir autrement. La proposition a vocation à introduire la nouveauté dans le monde. (voir 4.027)     

4.027 Il est dans la nature de la proposition de pouvoir nous communiquer un sens nouveau.

Commentaire:

La proposition exprime le cheminement de la pensée dans la structure du monde. La structure du fait est signifiante parce que le sens en est une traduction possible. Toute pensée est traduction. Une signification est attribuée à chaque jalon du monde et cette signification s'accroît dans la tra-duction (cheminer à travers) du monde en propositions. Exprimer, c'est traduire. 

Il est dans la nature de la proposition de permettre au sens de jouer avec la traduction du monde. Tout jeu avec le sens est nouveauté.

C'est parce que les signes peuvent acquérir des significations multiples (polysémie) et parce que le cheminement du sens entre les signes possède une certaine liberté (lecture et interprétation du monde) qu'il est dans la nature de la proposition de nous communiquer un sens nouveau.

Mais il y a plus. La pensée est capable de substituer non seulement un signe à un autre dans la phrase afin d'élargir la richesse sémantique de la proposition (poésie), mais elle est aussi capable de jouer avec la structure même du monde, par abstraction, en modifiant mentalement la composition des faits (invention et technique). La pensée est capable d'inventer des faits. Elle recrée le monde dans le tableau logique. Le tableau logique est stable comme lieu de la structuration du monde mais il peut accueillir une diversité de faits. 

Il est dans la nature de la proposition de pouvoir exprimer cette diversité et de nous communiquer un sens nouveau. Il est dans la nature de la pensée humaine de jouer avec la structure du monde et avec sa signification.

C'est par abstraction et par le jeu libre des signes et de la donation de sens au monde, qu'il y a de la nouveauté dans la lecture de la structure du monde et dans la composition des faits.

4.03 Une proposition doit communiquer un sens nouveau avec des expressions anciennes.

La proposition nous communique une situation, donc elle doit avoir une interdépendance essentielle avec cette situation.

Et cette interdépendance consiste justement  en ce qu'elle est l'image logique de la situation. 

La proposition ne dit quelque chose que dans la mesure où elle est image.

4.031 Dans la proposition, les éléments d'une situation sont rassemblés à titre démonstratif.

On peut directement dire, au lieu de: cette proposition a tel ou tel sens, cette proposition figure telle ou telle situation.  

4.0311 Un nom est mis pour une chose, un autre pour une autre, et ils sont tous reliés entre eux, de telle sorte que le tout, comme un tableau vivant, figure un état de chose.

Commentaire:

La proposition décrit une situation comme image logique. Exprimer une situation, c'est décrire la manière dont les choses sont liées dans l'image logique. La proposition montre cette image logique-ci ou cette image logique-là. Dire, c'est montrer ceci ou cela. Dire, c'est dire comment les choses sont placées dans la situation dont on parle ici et maintenant. (Parler d'une situation passée ou future, c'est toujours en parler dans le présent. Et si je lis un texte ancien, le sens que je lui donne est dans cette lecture-ci, au présent.)

Ce qui rend le tableau logique vivant, et ce qui permet à la proposition d'exprimer un sens nouveau, ce n'est pas seulement la capacité du langage à mettre des noms à la place des choses, ce n'est pas seulement d'être confronté sans cesse à des situations nouvelles, mais c'est surtout que le sens, dans chaque proposition, bien que la proposition utilise nécessairement des expressions anciennes, doit parcourir à chaque fois les liaisons entre les choses dans l'image logique comme si c'était la première fois. Dire, c'est relier les choses, c'est décrire une situation dans ce présent-ci du tableau vivant du monde, et c'est toujours la première fois.

Le sens, c'est la nouveauté qui vient au monde dans chaque proposition exprimée ici et maintenant.

Par où l'on voit que ceux qui passent leur temps à dire la même chose sont à chaque fois persuadés de montrer ce qui est important pour eux. Il arrive que rien ne paraisse plus nouveau que de continuer à décrire le même monde, car nombre de nouveautés anciennes feront les propositions de demain.

4.0312 La possibilité de la proposition repose sur le principe de la représentation d'objets par des signes.

Ma pensée fondamentale est que "les constantes logiques" ne représentent aucun objet. La logique des faits ne se laisse pas représenter.

Commentaire:

Dans la proposition les signes prennent place comme les objets dans l'espace logique. La proposition, le langage, ne doivent leur existence qu'à la possibilité de représenter les objets de la pensée par des signes. Mais, pour exprimer la pensée, il est encore nécessaire que le langage soit structuré et la proposition articulée par les rapports logiques que la pensée établit entre les objets. Cependant, ni la structure du langage ni l'articulation de la proposition ne sont représentées dans les signes eux-mêmes. 

La structure du fait n'est jamais représentée en tant que telle dans la proposition, la structure y est seulement montrée, comme réplique homothétique de l'agencement des objets dans l'espace logique. 

La négation, la conjonction, la disjonction, l'implication… ne sont pas des objets. Ce sont des liants/séparateurs logiques, des foncteurs qui s'appliquent aux objets. Ils sont totalement neutres à l'égard des objets mêmes. Nier "x" ne modifie en rien ce que "x" peut signifier. Un "non-arbre" ne modifie en rien ce que le mot "arbre" représente. Les objets ne sont pas modifiés par les foncteurs. Les signes utilisés pour les constantes logiques (~; V; =...) ne sont mis à la place d'aucun objet, ils indiquent les liens entre les faits. La logique permet l'articulation du monde, pas sa représentation.

De même, la syntaxe  (par exemple la règle sujet/verbe/complément: S - V - COD ) énonce bien une règle de construction de la phrase qui permet de montrer la structure d'un fait, mais la syntaxe n'est en elle-même la représentation d'aucun objet. Les signes utilisés pour les règles de la syntaxe semblent l'être à la place des objets, mais ce n'est pas le cas, ils sont utilisés pour dire les fonctions des signifiants et non pour dénoter des objets. ( V dit la fonction du verbe mais ne représente aucun verbe précis). On pourrait penser que la syntaxe se représente elle-même, par exemple sous la règle "S-V-COD". En effet, "S-V-COD" a bien la forme structurelle de "aRbRc", mais "aRbRc" ne saurait être un représentant de "S-V-COD", "aRbRc" est certes structuré comme "S-V-COD" mais ne représente pas. 

Ainsi, la logique des faits n'a pas de représentant et ne représente aucune réalité: elle l'articule. La logique ne saurait constituer et représenter un monde, elle permet seulement d'en définir la structure. 

Les connecteurs sont bien les signes d'un découpage logique, mais ils ne sont ni des objets, ni des représentations.

4.032 La proposition n'est une image de l'état de choses que dans la mesure où elle est logiquement segmentée. 

(La proposition "ambulo" est, elle aussi, composée, car de sa racine jointe à une autre terminaison, comme de sa terminaison jointe à une autre racine, résulte un sens différent.)

Commentaire:

La proposition ne dispose que de signes simples ou composés pour figurer l'état de choses. La proposition n'est pas une photographie de l'état de choses, elle ne saurait être donnée en un seul signe: c'est pourquoi le fait se constitue en image de signes. La proposition n'est image que comme construction. L'articulation des signes dans la proposition permet de rendre compte de la composition de l'image de l'état de chose. L'état de chose, la situation, peut être décrit dans un paysage ordonné de signes (ou image). Si la proposition n'était pas logiquement segmentée, elle ne pourrait pas se constituer en paysage comme composition de l'image.

Si je considère l'ensemble d'états de choses que constitue le tableau de Jean-François Millet, "L'Angélus", il n'est possible de rendre compte de ce tableau par une description que parce que les propositions qui seront utilisées pour se faire seront logiquement segmentées.

Logiquement segmentée veut dire que chaque partie de l'image fait l'objet d'un segment de la proposition et que tous les segments de la proposition mis bout à bout forment une image de l'état de choses. 

La moindre proposition, le moindre fait est composé. La proposition "ambulo" (je marche) est composée d'un radical tandis que la terminaison "o" indique la première personne du singulier. Tout changement de radical ou de terminaison, (ou par exemple l'ajout d'un préfixe), modifie le fait et change donc le sens de la proposition.

Le fait, la proposition, est un paysage ordonné, une image logique de l'état de chose. 

4.04 Dans la proposition il doit y avoir exactement autant d'éléments distincts que dans l'état de choses qu'elle représente.

Tous deux doivent posséder la même multiplicité logique (mathématique). (Cf. La Mécanique de Hertz relativement aux modèles dynamiques.

4.041 Cette multiplicité mathématique ne peut évidemment pas être à son tour représentée. On ne peut se placer en dehors d'elle en la représentant. 

4.0411 Si nous voulions, par exemple, exprimer au moyen d'un indice préfixé, tel que "Gén.fx" ce que l'on exprime par "(x)fx", cela ne serait pas suffisant, car nous ne saurions pas ce qui est généralisé. Si nous voulions l'exprimer par un indice suffixé "a", tel que: "f(xa)", ce ne serait pas non plus suffisant, car nous ne saurions pas quelle est la portée de la notation de généralisation.

Si nous voulions essayer de l'exprimer en introduisant une marque aux places des arguments, comme par exemple "(G,G). F(G,G)", cela ne suffirait pas, car nous ne pourrions fixer l'identité des variables. Etc.

Tous ces modes de dénotation sont insuffisants, en ce qu'ils ne possèdent pas le degré nécessaire de multiplicité mathématiques.

Commentaire:

La proposition exprime entièrement l'état de choses qu'elle représente s'il est possible d'établir une bijection entre les éléments de la proposition et ceux de l'état de choses. Cela n'est par ailleurs possible que si le cardinal de la proposition est identique à celui de l'état de choses. (Telle est par exemple, l'avancée de la mécanique de Hertz dont les équations parviennent à rendre compte de l'ensemble des contraintes localisées en mécanique des contacts: autant de facteurs dans l'équation que de forces dans l'état de choses tandis que l'équation mathématique a le même degré de multiplicité logique que l'état de chose.)

De la même façon que la logique des faits ne se laissent pas représenter, il n'est pas non plus possible de représenter la multiplicité logico-mathématique. Il est possible de montrer ou de dénombrer le nombre d'éléments d'une proposition mais il n'est pas possible de représenter la généralisation d'une expression.    

En d'autres termes, une généralisation mathématique que l'on exprime par exemple par "x(fx)"  n'est pas la représentation d'une multiplicité mathématique. La multiplicité mathématique que montre "x(fx)" n'est pas représentable.

Une proposition qui contient l'expression d'une généralisation mathématique ne représente pas un état de choses car son degré de multiplicité mathématique ne peut jamais être suffisant.

Par où l'on voit comment le concept, lorsqu'il est employé pour son degré de multiplicité, ne pourra représenter un état de choses que dans les situations relevant d'un nombre fini et dénombrable de bijections entre la proposition et ce qu'elle représente.

La proposition ne peut représenter que des relations à l'œuvre dans l'état de choses, elle ne peut représenter des totalités. Les totalités conceptuelles ou mathématiques ont certes leurs formes d'expression et des mots pour les signifier mais elles ne peuvent pas être représentées. L'expression des totalités ne sauraient représenter des états de choses. L'expression des totalités, les généralisations, relève d'un métalangage, mais il n'y a pas de méta-état de choses à représenter.  

4.0412 Pour la même raison ne suffit pas l'explication idéaliste de la vision des relations spatiales à travers "les lunettes spatiales", parce qu'elle ne peut pas expliquer la multiplicité de ces relations. 

Commentaire:

Pour ce qui concerne l'espace visuel, il n'est pas possible que notre cerveau nous donne la vision des relations spatiales à travers quelque chose qui fonctionnerait comme une lunette d'espace et qui mettrait en ordre à chaque fois notre vision. Car aucune lunette intérieure dans notre cerveau ne serait capable d'organiser à chaque fois une vision différente de l'espace qui rendrait compte de la multiplicité des relations entre les choses. Il n'est pas possible de concevoir une lunette idéaliste posée une fois pour toute dans notre cerveau et qui serait capable de générer la vision de tous les espaces visuels possibles.  Il ne peut y avoir de généralisation optique de la multiplicité visuelle. Nous ne voyons pas l'espace visuel à travers un prisme apte à toutes les multiplicités mais sans doute grâce à une cartographie vivante de l'espace logique visuel. Ce n'est pas l'optique qui peut rendre compte de la multiplicité des relations spatiales, mais le tableau logique vivant. 

4.05 La réalité est comparée à la proposition.

4.06 La proposition ne peut être vraie ou fausse que dans la mesure où elle est une image de la réalité

4.061 Si l'on ne considère pas que le sens de la proposition est indépendant des faits, on peut facilement croire que le vrai et le faux, sont, au même titre, des relations des signes au dénoté.

On pourrait dire alors, par exemple, que "p" dénote selon la vérité, ce que "~p " dénote selon la fausseté, etc.

4.062 Ne peut-on pas se faire comprendre au moyen de propositions fausses comme on l'a fait jusqu'à présent au moyen des vraies, pourvu que l'on sache qu'elles sont entendues comme fausses? Non! Car une proposition est vraie si l'état de choses est tel que nous le disons par son moyen; et si par "~p" nous voulons dire "p", et qu'il en soit ainsi que nous le disons, "p" est alors, dans la nouvelle conception, une proposition vraie et non une fausse.

4.0621 Mais que les signes "p" et "~p" puissent dire la même chose est important. Car cela montre que dans la réalité rien ne correspond au signe "~".

Que dans une proposition la négation apparaisse ne caractérise pas encore son sens pour autant. (~~p = p)

Les propositions "p" et "~p" ont un sens opposé mais ils correspondant à une même réalité  

Commentaire:

Rappels:

(1) Le monde est tout ce qui arrive: (2) Ce qui arrive, le fait, est l'existence d'états de choses. (2.063) La réalité totale est le monde (2.141) Le tableau (l'image) est un fait (2.1511) Le tableau (l'image) est ainsi lié à la réalité; il l'atteint. (2.19) Le tableau logique peut représenter le monde (2.21) Le tableau (l'mage) s'accorde ou non avec la réalité; il est fidèle ou infidèle (correct ou incorrect), vrai ou faux. (2.223) Pour reconnaître si le tableau (l'image) est vrai ou faux, nous devons le comparer à la réalité. (2.225) Il n'y a point de tableau qui soit vrai a priori (4.01) La proposition est une image de la réalité.

La proposition exprime l'état de chose, c'est à dire l'image d'une réalité. Ce n'est qu'en tant qu'image de la réalité que la proposition peut être comparée à l'état de choses dans le tableau logique. La proposition est vraie ou fausse selon son adéquation au fait dans le tableau logique. Le vrai et le faux sont cette adéquation ou cette inadéquation entre l'image de la proposition et l'image du fait dans le tableau logique.

Par où l'on voit, que l'homme peut croire dire le vrai alors qu'il dit seulement son adéquation à son propre tableau logique. Car l'image dans le tableau logique peut ne pas s'accorder avec la réalité (2.21). 

Le vrai et le faux ne sont pas affirmation ou négation des états de choses, mais adéquation ou inadéquation avec les états de choses. C'est le sens de la proposition qui permet d'affirmer, de nier, de douter… Ce sens est indépendant de la vérité ou de la fausseté de ce qui est dit comme adéquation. Aussi les signes de l'affirmation et de la négation ne présagent-ils en rien de la vérité et de la fausseté. 

Tandis que l'on pourrait se faire comprendre de la même manière en utilisant des propositions affirmatives ou négatives pour dire la même chose, cela serait totalement impossible en utilisant indifféremment des phrases fausses à la place de vraies et réciproquement.

Par où l'on voit qu'il ne peut y avoir de progression de la vérité par le truchement de la négation, puis de la négation de la négation. La vérité progresse par adéquation avec la réalité et non par la négation des propositions sur la réalité. On ne fait rien comprendre à l'autre en niant ses propositions. Pour cela il faut lui montrer la réalité de ses états de choses et lui montrer les nôtres.  

Une proposition n'est pas vraie ou fausse en fonction de son caractère affirmatif ou négatif. "p" et "~p" ont la même prétention à la vérité. Si "~p" correspond à l'état de chose, alors "p" correspond à l'état de chose. Autrement dit, il n'est pas possible de nier un état de choses sans qu'il n'ait d'abord été posé comme état de choses. La négation de l'état de chose dit la même chose que son affirmation du point de vue de la vérité ou de la fausseté de l'état de choses.

Dire "Dieu existe" ou "Dieu n'existe pas" dit la même chose de Dieu lui-même. Car aucune proposition ne fait rien venir ni à l'existence ni à la vérité par l'affirmation ou par la négation. La vérité et l'existence ne relèvent ni de l'affirmation ni de la négation. 

Il n'y a donc aucune réalité qui corresponde au signe de la négation. Ce n'est qu'une manière de prendre les choses dans un sens ou dans un autre. La négation relève du sens de l'expression,  pour ne pas dire de son style, sans en fixer son sens pour autant: une double négation n'est pas qu'un effet de manche: "Je ne nie pas que je vous aime" ne poursuit pas le même objectif de sens que "Je vous aime": le sens et sa pragmatique diffèrent, et ils ne disent rien de la vérité.

Une même réalité peut subir toutes les affirmations et les négations possibles et imaginables, voire contraires, et les hommes se figurer parler de la vérité.    

4.063 Une image pour expliquer le concept de vérité: une tache noire sur du papier blanc; on peut décrire la forme de la tache en indiquant pour chaque point de la surface s'il est blanc ou noir. Au fait qu'un point est noir correspond un fait positif. Au fait qu'un point est blanc (non pas noir) un fait négatif. Si je désigne un point de la surface (une valeur de vérité de Frege) cela correspond à la supposition faite pour le jugement, etc;,etc.

Mais pour pouvoir dire qu'un point est blanc ou noir, il faut que je sache au préalable dans quelles conditions on nomme un point noir, dans quelles autres on le nomme blanc; pour pouvoir dire: "p" est vrai (ou faux) il faut que j'ai déterminé dans quelles conditions je nomme "p" vrai, et par là je détermine le sens de la proposition.

Or, le côté par où cloche cette comparaison est celui-ci: nous pouvons indiquer un point du papier, même sans savoir ce qui est blanc ou noir. Mais rien ne répond à une proposition dénuée de sens, car elle ne désigne aucune chose (valeur de vérité) dont les propriétés se nommeraient éventuellement "vrai" ou "faux"; le verbe d'une proposition n'est pas "est vrai" ou "est faux" -comme le pensait Frege- il faut au contraire que ce qui est "vrai" contiennent déjà le verbe.

4.064 Il faut que chaque proposition ait déjà un sens: l'affirmation ne peut pas le lui donner, car ce qu'elle affirme, c'est justement ce sens lui-même. Et la même chose vaut pour la négative, etc. 

Commentaire:

Le sens précède toujours la question de la vérité. Il ne s'agit pas de croire qu'à chaque signe de la proposition puisse correspondre une partie du réel qui contiendrait quelque chose comme les coordonnées de la vérité de ce signe et qui attendrait ce signe afin de lui attribuer sa vérité. La réalité ne peut devenir une carte de la vérité que si sa lecture en a été fixée au préalable et que si cette lecture est possible et pertinente.

La lecture de la carte du vrai n'est possible que si la proposition parle bien de la carte, c'est-à-dire si elle a un sens se rapportant à cette carte.

La lecture de la carte du vrai nécessite que la proposition contienne déjà sa légende, son échelle, son orientation. 

Lire la carte du vrai, c'est toujours définir au préalable ce qu'il sera possible de trouver ou non comme univers de signification sur cette carte. Car aucune vérité ne saurait être énoncée seulement en montrant un point sur une carte: manquerait à cela toute la signification de la carte.

Montrer le point, cela ne peut énoncer une vérité que si c'est en même temps montrer le verbe qui dit la carte. 

Ainsi ce n'est pas le geste de l'affirmation, ce n'est pas la désignation du point de la carte, qui décident de la vérité ou de la fausseté de la proposition, mais c'est au contraire ce qu'elle signifie tout d'abord, c'est-à-dire son sens, qui éclaire le point de la carte en vue de la lecture du vrai ou du faux comme adéquation entre la proposition et les points désignés sur la carte.

Il n'y a de vérité que là où il y a d'abord du sens.

4.0641 On pourrait dire: la négation se rapporte déjà au lieu logique que la proposition niée détermine. 

La proposition négative détermine un autre lieu logique que la proposition niée.

La proposition négative détermine un lieu logique au moyen du lieu logique de la proposition niée, en décrivant son lieu logique comme se situant en dehors du premier.

Que l'on puisse nier de nouveau une proposition niée montre que ce qui est nié est déjà une proposition et non pas seulement la préparation d'une proposition.

Commentaire:

Même si p et ~p correspondent à une même réalité (4.0621), elles ont un sens opposé et se rapportent à des lieux logiques qui s'excluent. En revanche, dans leur exclusion logique, la proposition et sa négation sont intrinsèquement liées par la détermination du lieu logique de la seconde par la première. Cette détermination des lieux logiques s'effectue de p vers ~p et non de ~p vers p, car il faut que p soit donné pour déterminer non-p.

La négation d'une proposition n'est pas une simple modification ou préparation de cette proposition, il s'agit d'une nouvelle proposition logique dont la détermination logique est fixée par la première. C'est la raison pour laquelle il est de nouveau possible de nier une proposition déjà niée. Que serait la négation d'une simple modification, d'un aménagement de la proposition? L'annulation de cette "préparation". Or, la négation n'annule rien, elle détermine un lieu logique.

Par où l'on voit comment la négation est d'une "violence" logique considérable dans la communication des hommes, car nier, s'est transposer ce qui vient d'être dit dans un autre lieu logique exclusif du premier. Or, l'exclusion des lieux logiques de p et de ~p ne doit pas occulter le sens de ce qui est dit ainsi que toute possibilité de compromis et de nuance. La négation clarifie et détermine logiquement le discours mais ne présage ni de sa vérité ni de la capacité à pouvoir trouver dans le sens de p et dans le sens de ~p, une part de leur vérité ou de leur fausseté commune. Car nous savons que ce n'est ni l'affirmation ni la négation qui décident de la vérité.     

4.1 La proposition figure la subsistance (l'existence) ou la non-subsistance (non-existence) des états de choses.

Rappel:

2.05 La totalité des états de choses existants (subsistants) détermine également quelles sortes d'états de choses n'existent point (non-subsistants).

2.06 L'existence (subsistance) et l'inexistence (non-subsistance) d'états de faits constituent la réalité.

(L'existence/subsistance d'états de choses nous la nommons aussi un fait positif, leur inexistence/non subsistance un fait négatif.)

Commentaire:

De même que tous les objets une fois donnés, sont donnés du même coup tous les états de choses possibles (2.0124), la totalité des états de choses existants/subsistants déterminent les sortes de choses qui n'existent point (non-subsistants). Les structures de choses possibles déterminent les structures de choses impossibles: seuls quelques arrangements des atomes de carbones sont possibles, un carré ne roule pas, il n'y a pas de structure de gaz liquide chaud...

Toute existence/subsistance est une détermination d'inexistences. Un état de chose existant/subsistant grâce à une configuration d'objets (2.0272) exclut de l'existence toutes les sortes de liaisons d'objets qui ne se constitueraient pas en structure (2.033). 

Les faits négatifs sont des états de choses dont la structure ne parvient pas à l'existence/subsistance.

La réalité est déterminée positivement par tout ce qui existe/subsiste et négativement par tout ce qui n'existe pas/ne subsiste pas. 

La proposition est en capacité de représenter, de dire, ce qui existe/subsiste et ce qui n'existe/subsiste pas.

Que la proposition ait cette capacité de représenter la subsistance ou la non-subsistance et de dire leurs déterminations réciproques ne présage en rien de la vérité (comme adéquation au réel) de ce qu'elle avance. Si je dis que "la planète Terre flotte dans l'éther", ce fait positif dit bien l'existence/subsistance d'un état de chose (qui en détermine d'autres et qui est lui même déterminé par beaucoup d'autres) mais ce qu'est réellement, indépendamment du langage qui les décrit, une planète, ce que c'est pour une planète que "flotter" et ce que pourrait être cet éther, ne relève en rien des capacités de la proposition, c'est-à-dire des capacités du langage. Les propositions du langage disent seulement ce qui peut subsister ou ne pas subsister ensemble. 

4.11 La totalité des propositions vraies est toute la science de la nature (ou la totalité des sciences de la nature)

4.111 La philosophie n'est pas une science de la nature. (Ce que signifie "philosophie" doit être quelque chose au-dessus ou au-dessous, mais non pas parmi ou à côté des sciences de la nature.)

4.112 Le but de la philosophie est la clarification logique de la pensée.

La philosophie n'est pas une théorie mais une activité.

Une œuvre philosophique consiste essentiellement en éclaircissements.

Le résultat de la philosophie ne saurait être de produire un certain nombre de "propositions philosophiques" mais de rendre plus claires les propositions.  

La tâche de la philosophie est de clarifier et de délimiter nettement les propositions afin de les rendre moins troubles et moins confuses.

Rappels:

4.001 La totalité des propositions est la langue

4.003 La plupart des propositions et des questions qui ont été écrites touchant les matières philosophiques ne sont pas fausses mais sont dépourvues de sens. Nous ne pouvons donc en aucune façon répondre à de telles questions, mais seulement établir leur non-sens. la plupart des propositions et questions des philosophes découlent de notre incompréhension de la logique de la langue.

(Elles sont du même type que la question: Le Bien est-il plus ou moins identique que le Beau?)

Et ce n'est pas merveille si les problèmes les plus profonds ne sont, à proprement parler, pas des problèmes.

4.01 La proposition est une image de la réalité. La proposition est un modèle (une transposition) de la réalité telle que nous nous la figurons dans la pensée.

4.024 Comprendre une proposition, c'est savoir ce qui arrive quand elle est vraie

4.05 La réalité est comparée à la proposition.

4.06 La proposition ne peut être vraie ou fausse que dans la mesure où elle est une image de la réalité

Commentaire:

La philosophie est une activité qui lui est propre et qui la distingue absolument de toute science. La philosophie ne cherche pas à formuler des propositions pour son propre compte. Sa tâche consiste en la reprise des propositions qui ont prétention à la vérité. La philosophie doit d'abord débusquer les propositions dépourvues de sens: c'est-à-dire toutes celles qui font cohabiter ou tentent de relier des symboles qui ne disent pas ce qui arrive dans le cas où la proposition serait vraie ou qui constituent artificiellement des questions qui n'en sont pas. (exemples: le Bien est-il plus Beau que le Beau, le Beau est-il plus unique que le Bien, le Vrai est-il supérieur au Bien?)  

Les propositions des sciences visent à dire ce qui arrive lorsqu'elles sont vraies. Etre vraie pour une proposition scientifique consiste à représenter une image qui soutienne toute comparaison possible avec la réalité, s'accordant ainsi au mieux avec elle. C'est en tant qu'image de la réalité que la proposition scientifique est vraie ou fausse. Toutes les propositions scientifiques tendent à être vraies ensembles. 

La philosophie a pour but de clarifier et de délimiter les propositions de la langue, en particulier les propositions scientifiques, afin qu'il y ait bien une image de la réalité correspondant à une proposition prétendument vraie. A chaque fois que la philosophie peut montrer que dans la proposition scientifique, quelque chose ne correspond à aucune réalité, elle exige de la science une plus haute vérité. Pour la philosophie, il n'y a de science explicative que de ce qu'elle prédit. Aucun concept, aucune image, aucune théorie n'est vraie comme "explication" si elle ne prédit rien de précis dans la réalité.  

Il ne s'agit pas pour la philosophie de brider la science dans sa nécessaire activité hypothético-imaginative ni dans sa représentation du monde, mais d'exiger de la science qu'elle dise ce qui arrive lorsque ses propositions sont vraies.

En d'autres termes, toute science qui ne peut dire ce qui arrive lorsqu'elle énonce des propositions vraies n'est pas une science. La philosophie débusquera ce qui, dans la science, n'est pas un énoncé sur ce qui arrive de même qu'elle ôtera de son discours les symboles qui ne correspondent à aucune réalité. Les symboles et concepts scientifiques qui ne correspondent à aucune réalité sont des dieux inutiles. Il doit être possible de clarifier et de délimiter ainsi la logique à l'œuvre dans les sciences. La philosophie veille à ce que la science ne s'accommode pas du langage mais que ce soit le langage utilisé qui puisse avoir prétention à la vérité.

Une proposition de la science est d'autant plus vraie qu'elle s'accorde avec un plus grand nombre d'autres propositions vraies et qu'elle prédit donc un plus grand nombre de faits. 

Il n'y a pas de problèmes profonds en science ou en philosophie, il y a seulement des réalités qui attendent des propositions vraies.

La science a pour objet ce qui arrive, la philosophie a pour tâche la délimitation de ce qui arrive et de ce qui n'arrive pas dans le discours de la science, c'est-à-dire la clarification des propositions des sciences. 

Face à la proposition comme "La terre flotte dans l'éther avec les ailes de la matière", le philosophe devra demander au scientifique en quoi cette proposition peut-être vraie  tout en lui faisant remarquer que tous les mots de cette proposition sont remplaçables par d'autres, très différents, sans que cela ne modifie considérablement ce que nous savons de ce qui arrive quand elle est vraie. "Gaïa est suspendue dans le vide grâce à son souffle" paraît dire ce qui arrive à peu près de la même manière que la première proposition et avec "un contenu de vérité" à peu près équivalent. Si les poètes peuvent dire des vérités scientifiques, nous n'avons pas besoin de la science.

Un grand nombre de "propositions scientifiques" sont de l'ordre de la poésie ou, plus faiblement, du conte.

Le discours scientifique est d'autant plus vrai que ses propositions ne sont pas remplaçables par d'autres. Cela ne revient surtout pas à dire qu'un paradigme dominant contient davantage de propositions vraies. Il en est des paradigmes comme de la vérité elle-même: ils sont tributaires des images de la réalité que nous nous faisons.

Le philosophe s'intéresse aux symboles et aux propositions les plus nécessaires afin qu'ils représentent le plus clairement possible ce qui arrive. Clairement veut dire: avec le moins possible d'incohérences et de symboles inutiles.

La philosophie s'efforce de chasser de la science les faux dieux de son langage et ses bégaiements.   

il n'y a pas de propositions philosophiques. Seulement des questions que la philosophie pose à ceux dont les discours ont prétention au vrai.

4.1121 La psychologie n'est pas plus apparentée à la philosophie que n'importe laquelle des sciences de la nature. La théorie de la connaissance est la philosophie de la psychologie.

Mon étude de la langue symbolique ne correspond-elle pas à celle des processus de la pensée, que les philosophes ont tenue pour si essentielle à la philosophie de la logique? Oui, mais ils se sont empêtrés le plus souvent dans des recherches psychologiques non-essentielles, et ma méthode est exposée à un danger analogue.  

Commentaire:

La psychologie n'est pas moins une science de la nature que toute autre science. Elle a prétention à des propositions vraies sur le fonctionnement du psychisme humain. Or, la réponse à la question: "Qu'est-ce que la psychologie peut dire du langage et des limites symboliques de ses propositions?" ne relève pas de la psychologie. La psychologie peut énoncer ses vérités mais elle ne peut pas dire comment son langage les construit et si elle les construit de manière valide du point de vue logique comme du point de vue du rapport entre sens et vérité. 

Le psychologisme est l'une des formes du naturalisme qui prétend pouvoir expliquer l'activité symbolique par l'activité du corps psychique. La position de la philosophie est que la théorie de la connaissance comme délimitation de ce qui a prétention à la vérité au sein du langage est une activité indépendante des connaissances disponibles sur l'activité du psychisme comme matière vivante. Il y a ce que le langage exprime et ce qui peut être dit de ce langage. Il y a ce que le langage peut dire et ce qu'il ne peut pas dire. Or, le langage de la science ne dit ni l'activité symbolique elle-même, ni l'indicible de cette science (toute science a son lot d'indicible). La pensée peut certes être dépendante du corps à plus d'un titre, mais le corps ne saurait décider de la capacité des symboles à exprimer des vérités. (Aucun corps psychique ne peut exprimer le rapport irrationnel du cercle à son rayon sans l'activité symbolique.) 

La question est de savoir quels processus de pensée peuvent être décrits de manière psychique et quels processus peuvent l'être de manière symbolique. Le doute dont use ici Wittgenstein serait qu'il puisse en être des processus symboliques comme des processus psychiques. Après tout, si la symbolisation est fille du psychisme, le langage symbolique doit pouvoir être décrit comme processus psychologique. Or, Wittgenstein considère comme vaine et inessentielle la recherche de la production du processus symbolique au sein d'un quelconque soubassement biologique, car la pensée étant l'activité même du langage, c'est essentiellement au sein du langage que les processus de la pensée peuvent être mis en évidence. Bref, une éventuelle connaissance du pré-langagier ne dit rien de ce que le langage peut dire. Elle pourra peut-être dire comment le langage naît mais elle ne constituera en aucune manière une connaissance du langage et de sa logique propre.

Car l'aptitude au langage ne me fait pas encore connaître ni le chinois, ni les vérités mathématiques. Et il n'existe aucun ouvrage de psychologie dont la lecture puisse m'apprendre ce que veut dire connaître, c'est-à-dire ce que peut le langage dans l'expression logique du monde.

La science s'efforce de dire et de rendre compte du fonctionnement du monde tandis que la philosophie s'emploie à montrer quelles sont les propositions légitimes et illégitimes du langage de la science, du point de vue même de la prétention de la science à l'expression de la connaissance. 

4.1122 La théorie de Darwin n'a pas plus à voir avec la philosophie que n'importe quelle autre hypothèse des sciences de la nature.

4.113 La philosophie détermine le territoire contesté (discutable) des sciences de la nature.

Commentaire:

Que signifierait que la théorie de Darwin est une théorie philosophique? Et que serait une théorie philosophique?

La philosophie a pour tâche la délimitation de ce qui arrive et de ce qui n'arrive pas dans le discours de la science, c'est-à-dire la clarification des propositions des sciences. 

Toute "théorie" philosophique qui a prétention à dire ce qui arrive dans le monde se prend pour une science, pour une psychologie, pour une histoire… La philosophie est une activité, un outil, une tâche, une vigilance, un mode de pensée qui détermine ce qui peut avoir prétention au vrai et ce qui ne peut avoir cette prétention, du point de vue du langage utilisé par telle ou telle science.

Que la théorie de Darwin ait rapidement servi de paradigme en biologie, (et de manière bien plus contestable en sociologie) n'en fait pas pour autant un "garde-fou" qui aurait acquis le rang de "gendarme de la biologie". Un tel positionnement paradigmatique s'oppose tout au contraire à l'activité de la philosophie. La philosophie n'a pas à être en accord ou en désaccord avec Darwin, son rôle est de délimiter en quoi Darwin dit ce qui arrive et en quoi ce qu'il dit n'arrive pas, ou pas nécessairement.

Lorsque la science est capable de dire ce qui arrive (prédiction), la philosophie constate dans la réalité le fait et la proposition vraie qui l'exprime.

Lorsque la science (et une certaine "philosophie") confondent la théorie comme ensemble cohérent de faits et la théorie comme "vision" ou "explication" du monde, la philosophie doit intervenir pour tenter de délimiter la frontière à partir de laquelle le discours de la science est contestable. 

Il n'y a de science que du prédictif. On distinguera soigneusement une prédiction qui attend la mise au point d'une expérience qui la confirme, d'une théorie qui ne peut être vérifiée et qui ne prédit rien.  

Que la théorie de Darwin ait pour elle l'argument du temps long de l'évolution et qu'elle recherche ses preuves essentiellement dans le passé (comme l'histoire et d'une certaine manière la cosmologie) ne lui permet pas pour autant de se placer à peu de frais à l'abri de la critique de son langage.

Quant aux "systèmes" philosophiques comme ceux de Spinoza, Kant ou Hegel, ils sont suffisamment vastes et trop peu scientifiques, ce qui leur permet d'accueillir tout ce qui arrive. Or, c'est une chose que d'accueillir des faits en ayant défini au préalable une totalité qui puisse englober l'expérience du monde, et cela en est une autre que d'être en capacité de prédire le moindre fait. 

Comme Dieu, une tautologie ne prédit jamais rien. La philosophie a pour but de distinguer le discours sur ce qui arrive de tout discours tautologique sur la totalité.

Je peux définir le monde et l'univers, comme un immense animal, comme le rêve (ou le jeu vidéo) de Dieu, ou appeler Dieu "nature", je peux dire qu'il est une fluctuation du vide, ou la lutte de deux principes contraires, ou encore la marche de l'Esprit vers le Savoir Absolu (attention les chevilles); je peux y voir le mystère de l'évolution créatrice ou la recette d'une savoureuse soupe de légumes préparée pour les Titans par les puissances de l'au-delà, mais je n'énoncerai là que des contes de bonnes femmes à raconter aux prêcheurs de tous bords. 

Les tautologies confondent leurs discours sur la totalité avec l'expression de l'indicible.

Il appartient à la philosophie de délimiter le dicible et l'indicible. Cela ne fait pas de l'indicible un domaine sans intérêt. Cependant, il n'y a pas de langage pour dire cet indicible.

4.114 La philosophie doit marquer les frontières du pensable, et partant de l'impensable.

Elle doit délimiter l'impensable de l'intérieur par le moyen du pensable.

4.115 Elle signifiera l'indicible en figurant le dicible dans la clarté 

Commentaire:

Que signifie que quelque chose est pensable? Le pensable est la proposition pourvue de sens. (3.4 La proposition détermine un lieu dans l'espace logique. L'existence de ce lieu logique est garantie par la seule existence des parties constituantes, par l'existence de la proposition pourvue de sens.)

Le pensable détermine un lieu logique dans l'espace logique. L'impensable est délimité comme ce qui ne trouve pas de lieu logique, il est ce que l'espace logique ne peut accueillir.

Le pensable, la proposition, traverse tout l'espace logique. L'impensable est ce qui ne peut traverser tout l'espace logique. L'impensable achoppe sur le monde. 

Le pensable trouve une place dans l'espace de tout ce qui arrive (le monde). L'impensable n'a pas de place dans l'espace de ce qui arrive. L'impensable a pour lieu ce qui n'arrive pas.

Faire advenir l'impensable, lui faire franchir la frontière du pensable, c'est faire arriver ce qui n'arrivait pas. 

La philosophie doit s'efforcer de délimiter ce qui arrive et ce qui n'arrive pas, ce qui traverse tout l'espace logique et ce qui est en dehors de l'espace logique.

Tout ce qui arrive peut être exprimé clairement dans la sphère du dicible. En essayant de délimiter ce qui arrive, la philosophie montre par là-même ce qui ne peut être représenté, l'indicible. 

En demandant clairement à des mots comme Dieu, l'Absolu, l'Infini, l'éternité, l'instant,..., ce qu'ils signifient, la philosophie délimite ce qu'ils permettent de dire et de penser et ce qui demeure indicible.

Pour débusquer ce qui ne peut être dit, c'est tout l'espace logique qui doit être soumis à la question de la signification et du sens.  

Les propositions qui s'énoncent et se conçoivent clairement traversent tout l'espace logique; l'indicible est ce qui demeure en dehors de l'espace logique.

L'indicible et l'impensable sont hors d'atteinte de la logique.

4.116 Tout ce qui peut proprement être pensé peut être exprimé. Tout ce qui se laisse exprimer se laisse exprimer clairement.

4.12 La proposition peut figurer la totalité de la réalité, mais elle ne peut figurer ce qu'elle doit avoir de commun avec la réalité pour figurer celle-ci: la forme logique.

Pour pouvoir figurer la forme logique, il faudrait que nous puissions, avec la proposition, nous placer en dehors de la logique, c'est-à-dire en dehors du monde.

4.121 La proposition ne peut figurer la forme logique, elle en est le miroir.

Ce qui se reflète dans la langue, celle-ci ne peut le figurer.

Ce qui s'exprime de soi-même dans le langage, nous ne pouvons l'exprimer en usant nous-mêmes de ce langage pour l'exprimer.

La proposition montre la forme logique de la réalité. Elle la fait apparaître.

Commentaire:

Tout ce qui peut se concevoir peut être exprimé dans la langue. Tout langage confus n'exprime rien qui puisse être conçu. Associer ou empiler des mots les uns après les autres n'exprime rien qui ait été conçu ou pensé proprement. La proposition pensée exprime quelque chose de structuré. Toute expression de ce qui est pensé de manière structurée est claire.

Il n'y a de pensée structurée que dans l'identification des états de choses. L'identification des états de choses, de ce qui arrive, permet une expression claire de la pensée. Une pensée confuse n'identifie pas clairement les états de chose et le langage ne peut les exprimer clairement. 

Le langage est capable d'exprimer la réalité, c'est-à-dire le monde comme ensemble des faits. Cependant, la forme logique, la structure commune au langage et à la réalité ne peut être elle-même représentée. Pour figurer la forme logique, il faudrait se situer en dehors d'elle. Or rien ne peut être figuré en dehors de la forme logique. Tout métalangage est un langage.

La proposition montre la forme logique en miroir, elle est un décalque de la réalité, elle la montre en la faisant apparaître dans le langage. 

La langue montre le reflet du monde, elle exprime clairement ce qui est structuré, mais elle ne peut pas être de l'autre côté du miroir, là où la forme logique structure le monde. Ce qui constitue le monde en faits, nous ne pouvons le dire, mais le langage le montre.

4.1211 C'est ainsi que la proposition "fa" montre que dans son sens l'objet "a" apparaît; les deux propositions "fa" et "ga" montrent que dans toutes les deux il est question du même objet a.

Si deux propositions sont contradictoires, leur structure le montre; de même si l'une est la conséquence de l'autre.

Commentaire:

La structure de la proposition montre la forme logique de la réalité. Le sens parcourt les symboles qui constituent la proposition. Les symboles permettent le parcours du sens et révèlent la structure.

A partir d'un objet "a" de la langue peuvent s'originer toutes les structures de la langue contenant l'objet a. Dans le sens des propositions dont la structure contient l'objet "a", il sera question de "a". Le sens des propositions "fa" et "ga" est dépendant de la présence de l'objet "a" dans la structure.

Lorsque la structure d'une proposition "p" contredit la structure d'une propositions "q", le sens des propositions "p" et "q" est contradictoire.

Par où l'on voit que le sens ne peut se contredire à lui seul. C'est la structure qui révèle la contradiction.

Soit la proposition p: "Le cercle est la seule figure du plan dont le centre est à égale distance de ses points" et la proposition q: "Le carré est aussi une figure du plan dont le centre est à égale distance de ses points".

Chacun vérifiera, surtout s'il n'est pas géomètre à ses heures, que les mots seuls, leur lecture seule, c'est-à-dire leur sens apparent, ne permettent pas de comparer les deux propositions entre elles, ni même de savoir si elles sont vraies ou fausses ensemble ou séparément. Seule la structure que les symboles révèlent montre que "q" est fausse et que "p" et "q" sont contradictoires.

Plus la proposition sera complexe et son sens "raffiné", plus il s'avèrera nécessaire d'en montrer la structure si l'on ne veut pas laisser le sens seul décider de la réalité de ce qui est dit.

Dans la majeure partie des propositions de la langue, le sens apparent se substitue à la réalité effective (ou non) d'une structure qui le porte, ce qui engendre à la fois des myriades d'énoncés qui ne correspondent à aucune forme logique et donc à aucune réalité, mais aussi des propositions en apparence seulement vraies ou fausse, contradictoires ou non, etc.

Le sens joue avec la structure mais seule la structure montre la forme logique du monde.

Il y a une poésie des mathématiques mais pas de mathématiques de la poésie. 

4.1212 Ce qui peut être montré ne peut être dit. 

Commentaire:

Je ne peux pas dire la beauté de ce que je dis, mais je peux montrer ce qui est beau.

Je ne peux pas dire la bonté de ce que je dis, mais je peux montrer ce qui est bonté.

Je ne peux pas dire la vérité de ce que je dis, mais je peux montrer ce qui est vrai.

Je ne peux pas dire l'homme, mais je le vois.

Je ne peux pas dire le Dieu, mais je l'espère.

Je ne peux pas dire l'amour, mais je le sens.

Je ne peux pas dire le temps, mais je le vis.

Je ne peux pas dire ma sincérité, mais je peux l'être. 

La valeur de tout dire lui vient de l'indicible.

Sans l'indicible, je parle en pure perte. 

4.1213 Aussi comprenons-nous maintenant le sentiment que nous avons d'être en possession d'une conception logique correcte seulement si tout est cohérent dans notre langage symbolique.

Commentaire:

Un langage symbolique cohérent est un langage où chaque proposition est en capacité d'exprimer un état de chose. Chaque état de chose occupe une place délimitée dans le tableau logique du monde. Aucun état de chose ne peut survenir de manière incohérente dans la structure du monde.

Toute expression incohérente, toute proposition incohérente, ne peut rendre compte clairement d'une structure du monde. 

Evoquer l'indicible, c'est venir là où le langage s'essaie à montrer par delà la structure du monde, c'est rechercher une valeur qui puisse donner âme et chair à la structure logique.

La structure permet le parcours du sens, tandis que seul l'indicible confère une valeur au sens. 

Un langage symbolique cohérent n'exprime que des états de choses. Il n'y a d'états de choses que pour ce qui est en capacité de se structurer avec la totalité du tableau logique du monde.

Aucune structuration du monde ne dit sa valeur, il ne faut donc pas compter sur la logique du langage ni pour dire l'éthique ni pour dire l'esthétique.

4.122 Nous pouvons en un certain sens parler de propriétés formelles des objets et des états de chose, et respectivement des propriétés de structures des faits, et dans le même sens de relations formelles et de relations entre structures.

(Au lieu de propriété d'une structure, je parle aussi de propriété interne; au lieu de relation des structures, relation interne. J'introduis ces expression en vue de montrer la raison de la confusion largement répandue chez les philosophes entre les relations internes et les relations proprement dites ou externes.)

La subsistance de telles propriétés et relations internes ne peut cependant pas être affirmée dans des propositions, mais elle se montre dans les propositions qui figurent ces états de choses et traitent de ces objets.

4.1221 On peut aussi appeler une propriété interne d'un fait un trait de ce fait. (Au sens à peu près où l'on parle des traits d'un visage.)

Commentaire:

Soit la proposition P: "Un carré est une figure formée de quatre segments de longueurs égales opposés deux à deux et formant quatre angles droits."

P exprime un état de chose. P ne peut affirmer la subsistance des propriétés et relations internes du carré car ce n'est pas la proposition P qui est cause du carré. Elle montre seulement le carré et en le montrant montre la subsistance de ses propriétés et relations internes.

Cela se comprend avec la proposition Q.

Soit la proposition Q: "Un carré est une figure formée de six segments de longueurs égales opposée deux à deux et formant  six angles droits". Le problème n'est pas d'appeler une telle figure un carré, le problème est qu'il ne peut pas y avoir un état de chose correspondant à cette proposition. Ce n'est donc pas la proposition qui affirme les propriétés de quoi que ce soit, sans quoi il suffirait d'exprimer quoi que ce soit pour pouvoir affirmer les propriétés et relations internes de quoi que ce soit.

La subsistance des propriétés et relations internes du carré ne tient qu'à la structure du carré et non aux propositions qui les expriment. Ce n'est pas la définition du carré qui structure le carré, mais c'est la structure du carré qui est exprimée dans ses définitions possibles.

Les angles droits du carré ou ses côtés égaux et opposés deux à deux sont des propriétés internes du carré, ce sont des "traits" caractéristiques et inséparables de l'état de chose que l'on désigne par le mot "carré".  

Soit le cercle circonscrit à ce carré. Ce nouvel état de chose constitué du carré et du cercle circonscrit possède des propriétés et des relations de structures qui sont des propriétés et des relations internes.  

Le carré et son cercle circonscrit ne sont pas dans des relations externes car ils appartiennent à la structure d'un même état de choses.

Par où l'on voit que rien ne limitant le nombre d'objets composant un état de choses, il est envisageable de concevoir toutes les mathématiques comme un seul état de chose ne possédant que des propriétés et des relations internes.

Il ne peut être question de relations externes entre des états de choses, que lorsque leurs structures ne sont pas intrinsèquement liées.

Un état de chose dont la structure serait celle du monde ne possèderait que des relations et des propriétés internes.

4.123 Une propriété est interne quand il est impensable que son objet ne la possède pas.

(Cette nuance de bleu et cette autre sont ipso facto dans une relation interne de plus clair à plus foncé. Il est impensable que ces deux objets ne soient pas dans cette relation.)

(Ici, à l'usage incertain des mots "propriété" et "relation" correspond l'usage incertain du mot "objet".)  

Commentaire:

L'objet possède des propriétés internes qu'il est impensable de lui retirer. L'objet ne demeure qu'autant que ne demeurent ses caractéristiques internes: là est sa stabilité. Il n'y a pas d'objet instable si ce n'est là où l'instabilité est une propriété interne de l'objet. C'est-à-dire qu'une instabilité absolue interdirait tout objet. 

Deux objets qui sont en relation interne sont deux éléments indissociables d'un même tableau logique (voir 2.13). Par exemple, il n'est pas possible de retirer un seul nombre de l'infinité des nombres. 

Les objets se montrent comme éléments du tableau logique. Les propriétés de l'objet lui sont nécessaires en tant qu'objet.  Les relations internes situent tout aussi nécessairement l'objet par rapport aux autres objets du tableau logique.

Selon que l'on considère l'objet comme l'ensemble de ses propriétés nécessaires (qui le distinguent et le rendent nécessaire en tant qu'objet)  ou comme un ensemble de relations internes qui le relient nécessairement à d'autres objets du tableau logique, l'objet est un mixte de ce qui le différencie et de ce qui le relie. C'est donc de manière tout à fait variable et incertaine que l'on parlera d'objet pour une même entité à la fois distincte et reliée. Où commence la propriété et où finit la relation? Où commence et où se termine l'objet?  

4.124 La subsistance d'une propriété interne d'un état de choses n'est pas exprimée par une proposition, mais elle s'exprime dans la proposition qui présente l'état de choses par une propriété interne de cette proposition.

Cela n'aurait aucun sens que d'attribuer ou de refuser une propriété formelle à une proposition.

4.1241 On ne peut distinguer les formes les unes des autres par le fait que l'on dise l'une aurait cette propriété là, l'autre celle-ci; car ceci présupposerait qu'il y aurait un sens à énoncer les propriétés des formes.

Commentaire:

Le langage ne peut pas exprimer les propriétés internes/formelles des états de choses mais il peut les montrer. (4.121: la proposition montre la forme logique mais elle ne peut la figurer.) 

Par exemple, aucune proposition ne peut dire ce qu'est un angle droit. Dire que deux droites se coupent de manière perpendiculaire ou qu'elles forment en se coupant un angle de 90°, ou qu'elles délimitent le quart de la surface d'un cercle, rien de tout cela ne saurait exprimer, dire, figurer l'angle droit comme propriété interne d'un triangle rectangle. L'angle droit ne se dit pas, il se montre. 

Par où l'on voit comment le langage s'approche des choses sans jamais pouvoir les dire.

En revanche la propriété interne d'un état de chose (l'angle droit) trouve dans la propriété interne d'une proposition une correspondance (propriété) qui l'exprime. Ce n'est pas la proposition qui exprime l'angle droit, mais l'angle droit qui s'y exprime dans le matériau de la langue.

Les formes se distinguent les unes des autres en s'exprimant différemment au sein du langage et non parce que les propriétés des propositions seraient dans une quelconque capacité à dire la forme des choses. 

Le langage peut montrer des formes, les faire se rencontrer, les juxtaposer, découvrir les propriétés et les relations qui en naîtront, il permet alors l'expression de ce qui est, mais il s'arrête aux portes de l'être qui n'a aucun sens au sens propositionnel. Les formes, les propriétés internes des états de choses ne font pas sens, elles s'expriment.

Il est donc tout à fait inutile de se demander ce que le langage peut dire de l'être ou du sens des choses. L'être (ce qui arrive) s'exprime, et cela ne relève pas du sens.

Le sens est une construction seconde, interne au langage, la mise en mots de ce qui cherche à s'y exprimer.

La poésie est la tentative d'exprimer et de montrer tout l'être, en affrontant ce qui fait sens, s'il le faut.

4.125 La subsistance d'une relation interne entre deux situations possibles s'exprime dans le langage au moyen d'une relation interne entre les propositions qui les représentent.

4.1251 Ainsi se trouve réglée la question de savoir si "toutes les relations sont internes ou externes".

4.1252 Les séries qui sont ordonnées par des relations internes, je les nomme séries de formes. La série des nombres n'est pas ordonnée par une relation externe, mais par une relation interne. 

De même la série des propositions:

"aRb",

"(x ) : aRx . xRb",

"(∃ x,y) : aRx . xRy . yRb", etc

Commentaire:

Soit deux situations possibles (états de choses) représentées par les propositions a et b. 

a et b sont dans une relation interne dès lors qu'elles appartiennent à une série formelle.

a et b sont successeurs l'une de l'autre dans une série de formes dès lors que ce qu'elles représentent appartiennent au même tableau logique. 

Dans ce cas, Il est toujours possible de trouver des propriétés formelles x, y, z qui permettent de montrer que a est reliée à b de manière interne.

Les relations externes entre les propositions (ou entre les états de choses) sont celles qui n'interviennent pas dans les rapports de formes des propositions (ou états de choses) entre elles.  La relation externe se reconnaît à ce qu'elle ne relie aucune propriété formelle.

Les propositions a) "Mes deux heures de thalasso m'on coûté 124€" et la proposition b) "L'aller-retour pour Lisbonne coûte 124€" ne sont pas reliées de manière interne. Malgré leur point commun, ces deux propositions n'ont aucune propriété formelle commune.

En langage russellien, "la classe des choses qui coûtent 124€" ne saurait constituer un ensemble dont les "objets" auraient une propriété interne commune. Un tel ensemble ne dirait rien formellement et logiquement des objets qu'il contient. En d'autres termes, toute classification d'objets à partir de leurs relations externes relève tout au plus du cabinet de curiosité mais ne permet aucun traitement logique véritable des relations entres les propositions (ou états de choses). Jouer aux relations, ce n'est montrer celles qu'elles sont entre les états de choses.

Par où l'on voit que bien des comparaisons entre les choses ne relèvent en rien de ce que sont ces choses elles-mêmes. 

4.126 Dans le même sens où nous parlons de propriétés formelles, nous pouvons aussi maintenant parler de concepts formels.

(J'introduis cette expression afin de rendre claire la raison de la confusion des concepts formels et des concepts proprement dits, confusion qui pénètre toute l'ancienne logique.)

Que quelque chose tombe sous un concept formel comme l'un de ses objets ne peut être exprimé par une proposition. Mais cela se montre dans le signe même de cet objet. (Le nom montre qu'il dénote un objet, le chiffre montre qu'il dénote un nombre, etc.)  

Les concepts formels ne peuvent, comme les concepts propres, être présentés au moyen d'une fonction. Car leurs caractères, les propriétés formelles, ne sont pas exprimés par des fonctions.  

L'expression de la propriété formelle est un trait de certains symboles.

Le signe des caractères d'un concept formel est donc un trait caractéristique de tous les symboles dont les significations tombent sous ce concept.

L'expression du concept formel est donc une variable propositionnelle dans laquelle seul est constant ce trait caractéristique

4.127 La variable propositionnelle dénote le concept formel, et ses valeurs dénotent les objets qui tombent sous lui.

4.1271 Chaque variable est le signe d'un concept formel. Car chaque variable figure une forme constante, que possèdent toutes ses valeurs, et qui peut être conçue comme leur propriété formelle. 

Commentaire:

La proposition ne peut exprimer la propriété formelle ni expliquer comment un objet appartient à un concept formel. Seuls certains symboles spécifiques expriment des propriétés formelles spécifiques ( les chiffres sont des symboles pour dénoter les nombres). Par exemple, on peut montrer des chiffres mais on ne peut pas dire ce qu'ils sont. Le fait que 2=1+1 ne m'apprend pas ce qu'est un chiffre. Je reconnais seulement que "2" signifie un chiffre.

Il en est de même avec les noms. Dire, par exemple, qu'un nom est un ensemble de lettres, ne me dit pas ce qu'est un nom car "gtfei" n'est pas un nom. Allons plus loin: dire qu'un nom est "un ensemble de lettres signifiant", dire que c'est un "symbole" ne m'apprend toujours rien sur le nom comme concept formel. Un nom est signifiant comme nom, ou alors il n'est pas reconnu comme nom. "onyx" n'est un nom que pour ceux qui le reconnaissent comme nom.

Aucune définition du dictionnaire ne peut dire ce qu'est un chiffre ou un nom. Le dictionnaire peut seulement dire ce que dénote ce chiffre-ci ou ce nom-là. Le dictionnaire peut dire de quoi tels noms sont les symboles mais non pas dire les symboles qu'ils sont  Les chiffres et les noms ont des propriétés formelles qui les rendent signifiants en tant que chiffres ou noms. 

Les chiffres, ou les noms, sont des symboles signifiants pour dénoter des objets qui tombent sous le même concept formel.  Tous les noms ont le trait caractéristique d'être des noms. Le nom est la variable propositionnelle de son concept formel (un symbole qui désigne un objet ). La diversité des noms correspond aux différentes valeurs de la variable propositionnelle (tout ce qui symbolise un nom), valeurs qui dénotent ainsi tous les objets nommés du monde.   

La forme constante de plusieurs symboles (variables) est la propriété formelle, le signe, d'un concept formel.

Par où l'on voit que personne ne peut dire ce qu'est un symbole, on peut seulement les montrer, et dire de quoi ils sont les symboles (ce qu'ils dénotent). Expliquer comment est fait un symbole, comment il fonctionne, quelle est son articulation, cela ne peut nous dire ce qu'est un symbole. 

4.1272   Ainsi le nom variable "x" est le signe propre du pseudo-concept objet.

Chaque fois que le mot "objet" ("chose", "entité", etc) est correctement employé, il est exprimé dans l'idéographie par le moyen du nom variable. 

Par exemple dans la proposition: "il y a deux objets qui…", au moyen de "(∃ x,y)…"

Chaque fois qu'il en est autrement, qu'il est donc utilisé comme nom de concept propre, naissent des pseudo-propositions dépourvues de sens.

Ainsi ne peut-on pas dire: "il y a des objets", comme on dit par exemple: "il y a des livres". Et encore moins: "il y a 100 objets", ou: "Il y a 0 objets."

Et il est dépourvu de sens de parler du nombre de tous les objets.

Il en est de même pour les mots "complexes", "fait", "fonction", "nombre", etc

Tous dénotent des concepts formels et sont présentées dans l'idéographie par des variables, et non par des fonctions ou des classes. (Comme le croyaient Frege et Russell.)

Des expressions comme: "1 est un nombre", "il n'y a qu'un seul zéro", et toutes celles du même genre sont dépourvues de sens.

(Il est tout aussi dépourvu de sens de dire: "il n'y a qu'un seul 1" qu'il serait dépourvu de sens de dire: "2+2 est, à 3 heures, égal à 4.")

4.12721 Le concept formel est immédiatement donné avec un objet qui tombe sous lui. On ne peut donc à la fois introduire comme concepts fondamentaux les objets d'un concept formel et le concept formel lui-même. On ne peut donc, par exemple, introduire comme concept fondamentaux à la fois le concept de fonction et les fonctions particulières (comme fait Russell); ou le concept de nombre et des nombres déterminés. 

Commentaire:

Lorsque les objets, en tant que symboles, sont par eux mêmes porteurs d'une forme constante dont ils sont les valeurs, ils signifient par eux-mêmes le concept formel dont ils sont les objets. Il n'y a pas de méta-concept d'un concept formel, il n'y a pas de concept qui, de par sa définition, subsume un concept formel. Ce que montre le concept formel est entièrement contenu dans ce qu'il dénote.

A aucun moment, les noms et les nombres en tant que déterminés ne sauraient dépendre du concept de nombre ou du concept de nom. Ils relèvent seulement du concept formel qu'ils signifient.  Le concept de nom ne peut dire tous les noms, le concept de nombre ne dit pas ce que sont tous les nombres. Les noms et les nombres ne sont pas dénombrables.    

Lorsque les variables ( x, y) ne sont plus utilisées comme les signes des objets tombant sous un concept formel, mais comme concepts propres (afin de signifier le concept de nombre ou le concept de mot), s'en suivent des confusions, des paradoxes, et des propositions dénuées de sens.  Car il devient alors possible d'utiliser les noms, les nombres et les fonctions, en dehors de leur domaine de validité. Non seulement certains logiciens pourraient se demander de ce que doivent faire certains barbiers confrontés à une injonction paradoxale mais il deviendrait en outre possible de se poser toutes sortes de questions sur les concepts formels eux-mêmes. Des questions en apparence sérieuses (mais dénuées de sens) comme "combien y a t-il de nombres?" sont en réalité totalement fantaisistes; cette dernière question n'a pas plus de sens que de de demander si il y a des nombres qui ne seraient pas tout à fait des nombres, ou des noms qui ne soient pas tout fait des noms.

Le concept formel n'est pas fonction d'un concept propre. Ce que montre les noms n'est pas le concept de nom. Les propositions relatives au concept propre ne sont pas des propositions qui concernent le concept formel. La littérature sur les noms ou sur les nombres en tant que concepts propres est totalement inutile et dénuée de sens par rapport à ce qu'est leur concept formel.

Autant on peut dénombrer des "objets" réels en tant que ces choses-ci (par exemple des livres) autant on ne peut dénombrer des variables en tant que variables.

Une expression comme "1 est un nombre" est d'une stupidité absolue car nous n'aurions aucune idée d'un nombre sans le "1" lui-même. Ce n'est pas le nombre qui fait le "1" mais le "1" qui montre le nombre.  

Dire, "il n'y a qu'un seul zéro" ou qu'il n'y a qu'un seul "chat" parmi les noms, c'est laisser croire que le concept formel peut être interrogé comme un concept propre. Il n'y a pas à chercher des objets-chats en dehors de l'objet-chat, il n'y a pas à chercher des zéros en dehors de l'objet zéro.  

L'objet-chat en tant qu'objet ne dépend pas plus de l'heure qu'il est que du nombre de chats dans le dictionnaire.      

4.1273 Si nous voulons exprimer dans l'idéographie la proposition générale: "b est un successeur de a", nous avons alors besoin d'une expression pour le terme général de la série de formes:

"aRb",

"(x ) : aRx . xRb",

"(∃ x,y) : aRx . xRy . yRb"...

Le terme général d'une série de formes ne peut être exprimé que par une variable, car le concept de terme de cette série de formes est un concept formel. (Ce qui a échappé à Frege et à Russell; la manière dont ils veulent exprimer des propositions générales comme celles de l'exemple ci-dessus est par conséquent fausse, elle renferme un cercle vicieux.)

Nous pouvons déterminer le terme général d'une série de formes en donnant son premier terme et la forme générale de l'opération qui produit le terme suivant à partir de la proposition précédente.

4.1274 La question de l'existence d'un concept formel est dépourvue de sens car aucune proposition ne peut répondre à cette question. 

(On ne peut donc demander, par exemple: "Y a t-il des propositions de la forme sujet-prédicat qui soient non-analysables."

Commentaire:

Le concept formel est immédiatement donné avec un objet qui tombe sous lui. Tous les objets qui appartiennent à un concept formel sont des variables dont la relation exprime le terme général de la série de formes.

Les variables dénotent tous les objets appartenant au concept formel. Si l'on dispose d'un terme premier d'une série de forme et de la forme générale de l'opération permettant d'engendrer les objets successifs à partir du premier terme ou du terme précédent, alors il est possible de produire tous les objets rentrant sous un concept formel.

Le concept formel de triangle est exprimé par tous les triangles possibles comme variables de l'objet "triangle". Si je possède un premier objet triangle et une règle permettant toutes ses variations dans le plan, je suis alors capable de produire tous les triangles possibles. Le terme général de la série de la forme triangle s'exprime par la donation d'un triangle et de la règle de ses variations possibles. Le concept formel de triangle comprend toutes les variétés possibles de triangle.  

Se demander si un triangle existe n'a strictement aucun sens. Le triangle ne vient pas à l'existence. Une proposition qui donne les règles de construction d'un triangle arrive après coup. Le concept formel du triangle précède toute définition du triangle de même que le nombre précède la définition du nombre. Le concept de triangle "n'existe" pas ici et maintenant, il est une forme que dénote une infinité de variables.

Se demander si les noms, les nombres ou les formes existent n'a aucun sens. Il ne saurait exister de propositions pour valider ou invalider l'existence ou la non-existence des noms, des nombres ou des formes.

Un concept formel n'a besoin pour être donné que d'un référent signifiant et d'une opération générale d'engendrement des variables qui l'expriment. 

Le nombre, le nom, la forme... n'existent pas, ils sont la représentation formelle de toute existence, mais ce ne sont pas eux qui existent.

Par où l'on voit que ce n'est pas la forme "sphère" qui donne son existence particulière au soleil, mais qu'au contraire, c'est parce que le soleil existe en tant que soleil, qu'il se rapproche de la forme "sphère". La sphère n'existe pas, seul le soleil existe.

4.128 Les formes logiques n'ont pas de nombre.

C'est pourquoi il n'y a pas en logique de nombres distingués (prééminents) et c'est pourquoi il n'y a pas de monisme ou de dualisme philosophique, etc.

Commentaire:

La forme logique est totalement étrangère au nombre, c'est-à-dire à la quantité. La forme logique ne dépend que de la structure dans le tableau logique. L'état de chose ne dépend lui-même que de sa structure et non de sa "taille". 

La forme logique est une structure "qualitative". La structure est possible ou elle n'est pas. Ce n'est pas la quantité des nombres ajoutés dans une addition qui décide de la forme additive, ce n'est pas la longueur des côtés d'un triangle qui modifie la forme triangle. Le triangle a la qualité-structure d'un triangle.

Le tableau logique est assez vaste pour contenir tout ce qui arrive dans le monde, les faits. De même pour l'encyclopédie graphique, numérique,..., de tous les faits, qui est capable théoriquement de les contenir et de les exprimer tous.

La nuance que l'on croît qualitative dans le domaine des perceptions (couleurs, sons, douleurs,...) est quantitative. Il n'y a pas de nuance en logique. Les logiques floues, probabilistes, intuitionnistes, polyvalentes… ne sont que des usages différents du tableau logique. Elles ne sont pas des formes nuancées de la logique d'Aristote, mais des usages logiques structurellement permis dans la pensée logique. 

Dans le monde réel, la quantité impacte sur la structure en terme de proportions qui trouvent une structure viable ou non: la structure du squelette est corrélée au poids de l'animal, le mélange stoechiométrique décide de la réaction chimique, etc mais c'est en définitive la structure qui décide: pas de dinosaure géant sans une structure de squelette viable, pas de proportions justes sans réaction chimique.

La structure quantique du monde est qualitative: toutes les structures ne sont pas permises. Il n'y a pas de continuité entre la quantité et la qualité, entre le nombre et la structure. La structure tolère le nombre, sans la structure, le nombre est aveugle.

C'est toujours la forme qui accueille le nombre. Mais une fois que la forme est forme, elle ne dépend plus du nombre. Elle est viable (possible) ou non viable (impossible)

Pour dire les choses encore autrement: le nombre n'est jamais n'importe comment, il est déjà lui-même structure, il est objet (disponible pour la structure). Le monde ne se structure pas du nombre mais le nombre de la structure. La qualité est toujours formelle. Le trop salé ne donne pas du sucré, le trop épicé ne donne pas de l'amer.

Rien, en logique, n'est prééminent du point de vue de la quantité, tandis que la structure du tableau logique ne dépend d'aucun principe métaphysique (monisme, dualisme, multivers…). Il n'y a pas de point de vue métaphysique sur la logique. Pour qu'il y ait une métaphysique de la logique, il faudrait que les formes logiques soient soumises à des principes permettant leur variation structurelle. Or de tels principes sont étrangers au tableau logique. Aucune quantité, aucun point de vue, ne peuvent modifier la structuration logique. Ou bien les faits appartiennent au tableau logique ou bien ils ne sont pas des faits.

Nous ne pouvons pas savoir ce que serait "penser autrement". Nous ne pouvons pas savoir davantage ce que serait un monde structuré autrement. Le monisme n'a aucun sens ni à titre de supposition ni à titre de constatation. Il n'y a qu'un seul tableau logique, malgré des découpages du monde différents d'une culture à l'autre.

Il n'y a ni nombres ni points de vue qui décident du tableau logique, mais il y a des usages différents de la logique.

4.2 Le sens de la proposition est son accord ou son désaccord avec les possibilités de subsistance (existence) ou de non-subsistance (non-existence) de l'état de chose.

Commentaire:

[4.01 La proposition est une image de la réalité.]

Toute suite de noms ou de symboles qui ne fait pas sens, ne saurait être considérée comme une proposition exprimant quelque chose de pensé. Comprendre une proposition, lui attribuer un sens, et pouvoir la penser, sont une seule et même chose.

Remarque: Il y a donc trois possibilités majeures dans l'incompréhension d'autrui: a) autrui ne formule pas des propositions cohérentes (elles n'expriment pas un état de chose) et ce qu'il dit ne peut donc faire sens que comme désaccord (exemple: "Les chats sont des fromages volants en ut majeur") ; b) les propositions d'autrui ne font pas sens pour moi et je n'accède donc pas aux images de sa réalité (je ne le comprends pas même s'il est compréhensible pour lui ou pour d'autres); c) je forme une autre image de la réalité que celle d'autrui parce que je n'attribue pas le même sens que lui à ses propositions (je me fourvoie sur le sens de ce qu'il dit).       

[4.022 La proposition montre son sens. La proposition montre ce qu'il en est des états de choses quand elle est vraie.] 

[4.024 Comprendre une proposition, c'est savoir ce qui a lieu quand elle est vraie]

La proposition ne peut montrer son sens que si un état de chose correspond à la vérité de cette proposition. Par où l'on voit que si le sens d'une proposition est bien indépendant de sa vérité, pour autant, il ne peut y avoir de sens pour une proposition à laquelle ne correspondrait aucune vérité (comme, ci-dessus, dans l'exemple du chat). Sens veut dire qu'une vérité est possible pour cette proposition, qu'un accord ou un désaccord est possible avec ce qu'il en est des états de choses. Dire des choses qui n'ont pas de sens, c'est faire fi de toute possibilité de vérité, c'est ne pas trouver de vérité possible, et donc aucun état de chose correspondant à la proposition, c'est parler pour ne rien dire. Une phrase comme: "L'absolu contient les deux principes du positif et du négatif dont le combat titanesque est à l'origine du monde" paraît avoir un "sens", mais ce "sens" ne s'accorde pas à la subsistance d'un état de choses précis, donc à aucune vérité particulière. Ce n'est qu'un jeu de symboles vides. Ni l'absolu, ni le positif, ni le négatif, ni le combat, ni l'origine du monde ne peuvent être montrés, aucune vérité n'y fait repère pour le sens de cette proposition (qui ne contient aucune proposition élémentaire vraie.)   

[4.05 La réalité est comparée à la proposition.]

[4.1 La proposition figure la subsistance ou la non-subsistance des états de chose.]

Les possibilités de subsistance ou de non-subsistance des états de choses sont ce qui est possible (cohérent) dans notre image de la réalité, c'est-à-dire dans le tableau logique des faits. ( "Les notes aigües ne sont pas sucrées" n'est pas une proposition cohérente-subsistante qui exprime la réalité du monde.) Toute proposition est comparée à l'ensemble des faits. Seule cette comparaison dit la subsistance ou la non-subsistance d'un état de choses et donc quelque chose comme "une vérité". Il est donc très important de distinguer un nouveau fait d'une nouvelle proposition. Le fait est un état de chose, tandis qu'une proposition sensée est l'expression d'un état de chose. Dans l'expression et l'usage des symboles s'introduit la possibilité du sens.

Si je veux, par exemple, voir en un fait cosmologique ou dans un fait humain une preuve de l'existence de Dieu, seul le fait est un état de chose. Seul le fait est subsistant ou non-subsistant. Dieu est un symbole pour donner du sens et exprimer une "réalité". Dieu ne pourrait être "lui-même" un état de chose que comme totalité cohérente du monde, comme chez Spinoza. Dieu ne fait donc sens que comme accord ou désaccord avec les possibilités de subsistance et de non-subsistance des états de choses, conformément à 4.2. Dieu relève du sens, et sa vérité de la cohérence du monde.  

Le sens de la proposition est ce qui s'accorde ou non avec les possibilités de subsistance des états de choses. La vérité, indépendante du sens, est la subsistance-existence-cohérence de l'état de chose avec la réalité comme totalité des faits. 

Dans la proposition: "Les soucoupes volantes voyagent à des vitesses supérieures à celle de la lumière", il est clair que le sens s'accorde avec la possibilité de tels engins et de telles vitesses à la condition qu'une vitesse supérieure à celle de la  lumière soit possible. Mais ces possibilités ne tendent vers aucune vérité connue. Il s'agit là, dans notre réalité actuelle, de possibilités non-cohérentes. Ici, le sens d'accorde avec la possibilité d'une non-subsistance. 

Dans la proposition: "Les soucoupes volantes sont des machines à vapeur", le sens ne s'accorde pas avec une possibilité de subsistance ou de non-subsistance car notre réalité rejette cette proposition.

La différence entre ces deux types de proposition peut sembler minime. Aucune des deux n'a prétention à la vérité, l'une dans l'état actuel de notre connaissance, l'autre de manière plus définitive. Mais la première pourrait s'accorder avec un possible état de choses, tandis que la seconde ne s'accorde pas, faute de possible.

Il y a donc deux choses essentielles à considérer sur la question du sens: l'accord avec le possible (comme subsistance-existence-cohérence), et le possible lui-même, qui dépend de la comparaison avec la réalité, avec l'ensemble des faits. Le sens dépend donc de la possibilité d'une vérité.   

4.21 La proposition la plus simple, la proposition élémentaire, affirme la subsistance d'un état de choses.

4.211 Un signe qu'une proposition est élémentaire, c'est qu'aucune proposition élémentaire ne peut être en contradiction avec elle.

4.22 La proposition élémentaire se compose de noms. Elle est une interdépendance, un enchaînement de noms.

Commentaire:  

La proposition figure un fait du monde (4.1). La proposition affirme que quelque chose arrive dans le monde. Les propositions élémentaires disent un état de chose, une possibilité du monde en tant qu'enchaînement d'objets. La proposition élémentaire pose une chaîne d'objets du monde.

Aucune chaîne d'objets du monde ne peut être contredite en tant que telle. Seul le sens d'une proposition peut être en contradiction avec le sens d'une autre proposition. Mais ce n'est pas en tant que proposition qu'une proposition élémentaire peut-être contredite. Une chaîne d'objet peut seulement subsister ou ne pas subsister. Aucune chaîne d'objet élémentaire ne peut en contredire une autre, il y a seulement des chaines d'objets qui subsistent et d'autres chaînes d'objets qui ne subsistent pas. 

Une autre manière de dire cela: il n'y a pas de négation de chaînes d'objet. Ou encore: aucune chaîne d'objet élémentaire n'en empêche une autre de subsister en tant que telle. Les deux propositions "La Terre tourne autour du Soleil" et "Le Soleil tourne autour de la Terre" ne se contredisent pas en tant que chaînes d'objets.

Aucune réfutation d'une proposition élémentaire ne peut être apportée par une autre proposition élémentaire.  Ce que peut croire un observateur terrestre ne peut être démenti par une proposition élémentaire mais par une expérience qui permette la confrontation des états de choses avec le réel.

Autrement, dit, il n'y a pas de réfutation du langage par le langage.

La proposition enchaîne les noms de la langue, elle affirme leurs connexions. Les noms sont connectés dans la proposition comme les objets dans les états de choses. 

Le mot "cheval" est un objet connectable de la langue. La proposition: "Le cheval rouge a hanté une nouvelle fois mon esprit cette nuit" affirme un état de chose, une connexion de noms dorénavant interdépendants dans le tableau logique de celui qui pense et affirme cette proposition. 

Il n'y a pas de proposition qui puisse contredire la hantise du cheval rouge.

Ce n'est pas la vérité que transmet le langage mais la croyance dans les enchaînements d'objets. 

Le fou est celui qui tient pour la vérité les propositions de la langue et les enchaînements de mots.

4.221 Il est patent que, par l'analyse des propositions, nous devrons parvenir à des propositions élémentaires, qui consistent en noms dans une connexion immédiate. La question est de savoir alors comment se produit la connexion propositionnelle.

4.2211 Même si le monde est infiniment complexe, de telle sorte que chaque fait consiste en une infinité d'états de choses et que chaque état de choses soit composé d'une infinité d'objets, il faudrait quand même qu'il y ait des objets et des états de choses.

4.23 Le nom n'apparaît dans la proposition que lié dans la proposition élémentaire.

Commentaire: 

La proposition élémentaire se compose de noms. Elle est une interdépendance, un enchaînement de noms (4.22). Elle consiste en une connexion de noms aussi immédiate que l'est celle des objets dans l'état de choses. Les noms sont connectés dans la proposition élémentaire comme les objets dans l'état de choses.

Le nom est un symbole connectable de la langue. Il ne peut apparaître dans une proposition élémentaire que lié à d'autres symboles. Toute insertion d'un nom non lié dans une proposition élémentaire fait échec à la constitution d'une proposition. 

Une proposition n'est rien d'autre qu'une chaîne liée/ordonnée de noms connectables. La question est de savoir qu'elles sont les chaînes qui sont dans une connexion immédiate et comment se produit cette connexion immédiate.   

Il ne peut y avoir d'ordonnancement immédiat du monde au sein du langage qu'à partir du simple. Aucune proposition aussi complexe soit-elle ne peut dire la complexité du monde. Aucune équation ne peut donner une description du monde comme ensemble de tous les faits. La complexité du monde ne peut se dire qu'à partir du simple, en liant les états de choses entre eux. Il est impossible de dire le complexe sans le simple.

Le simple est précisément ce qui peut-être connecté dans la proposition élémentaire: le simple est le connectable. "Simple" et "connectable" sont une seule et même caractéristique logique.

La proposition élémentaire est une connexion immédiate de symboles. Immédiate, signifie que la connexion dans la proposition élémentaire ne peut pas être réduit à un niveau logique plus simple: il n'y a pas de niveau propositionnel infralogique, il y a seulement une analyse possible du complexe en éléments simples liés dans des propositions élémentaires.

Quelle que soit la complexité du monde, pour dire, il faut nécessairement un alphabet du monde et une grammaire/syntaxe simple. 

La connexion est une connexion d'objets simples, et il n'y a d'objets que connectés/connectables dans la langue. Toute connexion d'objets est immédiate, sinon elle ne fait pas proposition.

La superposition/juxtaposition du simple ne fait pas la complexité, mais conduit à l'illisibilité (comme il se voit parfois dans le langage de l'art, ou dans l'excès d'informations). Toute complexité logique peut-être analysée comme enchaînement de propositions élémentaires. L'art de Proust est celui de l'enchaînement des propositions élémentaires pour rendre compte de la complexité du monde. Toute proposition élémentaire y fait signe vers la complexité, toute description complexe est un enchaînement de propositions simples. L'art de Proust établit ces connexions dans le temps.

La beauté proustienne est une beauté qui naît de la connexion du simple. Elle est la reconnaissance de l'engendrement du complexe, c'est-à-dire le temps retrouvé des connexions élémentaires. Le temps n'est autre que l'incessant mouvement du simple vers le complexe et du complexe vers le simple, dans les différentes vitesses de la durée.

4.24 Les noms sont les symboles simples, je les indique par des lettres simples ("x", "y", "z").

J'écris la proposition élémentaire comme fonction de noms, sous la forme: "fx", "(x,y)", etc.

Ou bien je l'indique au moyen, des lettres p,q,r.

4.241 Si j'utilise deux signes pour une même signification, j'exprime ceci en posant entre les deux le signe "="

"a=b" veut donc dire: le signe "a" peut être remplacé par le signe "b".

(Si j'introduis par le moyen d'une équation un nouveau signe "b" en déterminant qu'il doit remplacer un signe "a" déjà connu, j'écris alors l'égalité -une définition- (comme Russell) sous la forme; "a=b Déf.". La définition est une règle concernant les signes.)

4.242 Les expressions de la forme "a=b" ne sont donc que des auxiliaires de la figuration; elles ne disent rien quant aux significations des signes "a" et "b".

4.243 Pouvons-nous comprendre deux noms sans savoir s'ils désignent la même chose ou deux choses différentes? Pouvons-nous comprendre une proposition où apparaissent deux noms, sans savoir s'ils ont même signification ou des significations différentes?

Si je connais la signification d'un mot anglais et de son équivalent allemand, il est impossible que je ne sache pas qu'ils sont équivalents; il est impossible que je ne puisse les traduire l'un par l'autre.

Des expressions comme "a=a", ou celles qui en dérivent, ne sont ni des propositions élémentaires, ni même des signes pourvus de sens. (Ceci se montrera plus tard.)  

Commentaire:

Le langage qui dit l'équivalence de la figuration des choses ne dit rien de sensé, il ne fait pas proposition. Une proposition dit un état de choses, une liaison d'objets, un enchaînement. Rien ne se lie dans l'égalité/identité. Dire l'identité des symboles, c'est poser une égalité, ce n'est pas faire sens. Une égalité n'a jamais rien dit de ce qui est défini comme égal. Le caractère remplaçable des symboles dit leur fonction mais ne dit rien de leur sens.

L'identité, la mêmeté, cela ne dit rien du monde, cela le fige en tautologie. Il ne peut y avoir de propositions élémentaires que là ou se distinguent des états de choses formés d'objets distincts. Le vrai, pas plus que le sens, (qu'il convient de ne jamais confondre) ne sauraient être l'énonciation d'une équivalence.  Le vrai relève de la subsistance ou de la non-subsistance de ce qui est lié dans la différenciation des objets et des faits du monde. 

La traduction d'une langue dans une autre dit l'équivalence des états de choses et non l'équivalence du sens. Il est toujours possible de dire une équivalence de signification dans le tableau logique. Un symbole peut équivaloir à un autre symbole car il a la signification qui lui revient dans le monde. La signification prend place dans le tableau logique. Le symbole peut être polysémique mais la signification est une. Ce sont les significations qui sont équivalentes. Deux significations équivalentes ne produiront jamais ni vérité ni sens.

(Cf. aussi 4.013 et son commentaire)

4.25 Si la proposition élémentaire est vraie, l'état de chose subsiste; si la proposition élémentaire est fausse, l'état de choses ne subsiste pas.

4.26 La donnée de toutes les propositions élémentaires vraies décrit complètement le monde. Le monde est complètement décrit par la donnée de toutes les propositions élémentaires, plus la donnée de celles qui sont vraies et de celles qui sont fausses.

Commentaire:

La vérité de la proposition n'est en définitive ni de convention (la signification est de convention), ni de la stricte (et impossible) adéquation entre la proposition et ce qu'elle dit de la réalité (l'adéquation dit surtout l'usage que le mot peut faire du réel).   

La vérité est la subsistance même des états de choses dans le temps. 

La proposition "le soleil tourne autour de la terre" est vraie tant que subsiste l'état de chose qu'elle exprime. (Par où l'on voit la force de liaison des états de choses exprimées par les propositions conventionnelles ou par les propositions qui décrivent l'adéquation au réel.)

L'ensemble de toutes les propositions vraies suffit à décrire complètement le monde, car il n'est pas possible de trouver dans le monde un état de chose qui ne puisse être exprimée dans une proposition élémentaire qui subsiste. Le fait est ce qui subsiste, sinon il se dissout. Tandis que le monde demeure l'ensemble des faits (1.1).

Aucun fait en tant que fait ne peut être passé sous silence. 

Le monde des faits est entièrement décrit par le langage car le monde est l'ensemble de tous les états de choses qui subsistent assez longtemps pour faire l'objet de propositions vraies.

Cependant, la subsistance ou la non-subsistance des états de choses se produisant dans le temps, le monde ne peut être décrit à l'instant "t" que par des propositions assurément vraies. La proposition "le soleil tourne autour de la terre" a été vraie et fausse en même temps pour l'humanité.

Le monde n'est donc complètement décrit à un instant "t" que par l'ensemble des propositions élémentaires qui sont vraies et fausses soient successivement, soient simultanément, dans le langage des hommes.

On peut décrire complètement le monde avec l'ensemble des propositions vraies, cependant la vérité dépend de la subsistance des états de choses dans le temps.

Les propositions 4.27 à 4.45 qui traitent des possibilités de vérité de n propositions élémentaires n'appellent pas de commentaires particuliers de notre part.

  

 

 

4.46 Parmi les groupes possibles de conditions de vérité, il existe deux cas extrêmes.

Dans l'un deux, la proposition est vraie pour toutes les possibilités de vérité des propositions élémentaires. Nous disons que les conditions de vérité sont tautologiques

Dans le second cas, la proposition est fausse pour toutes les possibilités de vérité: les conditions de vérité sont contradictoires.

Dans le premier cas, nous appelons la première proposition tautologie, dans le second cas contradiction.

4.461 La proposition montre ce qu'elle dit, la tautologie et la contradiction montrent qu'elles ne disent rien.

La tautologie n'a pas de conditions de vérité, car elle est inconditionnellement vraie; et la contradiction n'est vraie sous aucune condition. 

La tautologie et la contradiction sont vides de sens (sinnlos), comme le point, duquel partent deux flèches en directions opposées. (Je ne sais rien du temps qu'il fait par exemple, lorsque je sais "ou il pleut ou il ne pleut pas")

4.4611 Mais la tautologie et la contradiction ne sont pas dépourvues de sens; elles appartiennent au symbolisme, tout à fait à la manière dont le "0" appartient au symbolisme de l'arithmétique.

4.462 La tautologie et la contradiction ne sont pas des images de la réalité. Elles ne figurent aucune situation possible. Car celle-là permet toute situation possible, celle-ci aucune.

Dans la tautologie les conditions de l'accord avec le monde -les relations de figuration- s'annulent mutuellement, de sorte qu'elle n'entretient aucune relation de figuration avec la réalité.

Commentaire:  

Ce qui est inconditionnellement vrai ou inconditionnellement faux ne détermine aucune flèche de sens dans le tableau logique du monde (qui est la totalité des faits).

Ce qui est vrai quel que soit le cas montre l'identité toujours possible du monde à lui-même, une boucle de sens qui se referme sur elle-même, ce qui annihile toute possibilité de détermination. Une tautologie est comme une totalité mystique: une seule proposition inconditionnellement vraie fait taire le monde en un seul "dire". Mais ce dire, en disant "tout est toujours vrai", ne dit rien. Le mystique absorbe et dissout toutes les déterminations en rendant la vérité inconditionnelle. Qu'est-ce que le vrai qui ne dépend d'aucune condition de vérité? - Le tableau logique livré à la béatitude.

Lorsque je considère "p ou ~p", j'ai à la fois le monde et son contraire (puisque ou bien il pleut ou bien il ne pleut pas) et je ne peux donc plus le représenter (car il n'y a pas de figuration du monde "pleuvant ou ne pleuvant pas", et je ne peux plus rien en dire. Dans la tautologie tout est possible en même temps.  

Ce qui est faux quel que soit le cas montre l'identité jamais possible du monde à lui-même, une flèche de sens qui se désagrège avant même de prendre son envol. La contradiction inconditionnelle interdit tout dire. Un pyrrhonisme conséquent dit seulement que tout est toujours faux. Qu'est-ce que le faux qui ne dépend d'aucune condition de vérité? La nuit où toutes les vaches prennent leur envol, le tableau logique livré à l'absurde, c'est-à-dire le tableau logique se voyant comme factice.

Lorsque je considère "p et ~p", je n'ai jamais le monde ou la possibilité de son contraire puisque toujours et en même temps il pleut et il ne pleut pas.  Dans la contradiction, rien n'est jamais possible.

Le toujours vrai est le symbole mystique du monde, le toujours faux est le symbole de la facticité du monde. Le nihilisme est l'absence de conditions de vérités.

Là où c'est tout ou rien, il n'y a plus de représentation possible du monde qui devient alors un pur symbole. 

Tout symbolisme prend le risque de la totalité et du néant.   

4.463 Les conditions de vérité déterminent le domaine de variation laissé aux faits par la proposition.

(La proposition, l'image, le modèle sont, en un sens négatif, comme un corps solide qui limite la liberté de mouvement des autres corps; dans un sens positif, comme l'espace borné par une substance solide, où un corps peut être placé.)

La tautologie laisse à la réalité la totalité -infinie- de l'espace logique; la contradiction remplit la totalité de l'espace logique et ne laisse à la réalité aucun point. Aucune des deux ne peut donc déterminer en quelque manière la réalité.

4.464 La vérité de la tautologie est certaine, celle d'une proposition est possible, celle de la contradiction impossible.  

(Certain, possible, impossible; nous avons ici l'indice des degrés dont nous avons besoin dans la théorie des probabilités.)

4.465 Le produit logique d'une tautologie et d'une proposition dit la même chose que cette proposition. Ce produit est donc identique à la proposition. Car on ne peut altérer ce qui est essentiel à un symbole sans altérer son sens.  

4.466 A une connexion logique déterminée de signes correspond une connexion logique déterminée de leurs significations; toute connexion arbitraire ne correspond qu'à des signes sans connexion.

C'est-à-dire que des propositions vraies pour chaque situation ne peuvent absolument pas être des connexions de signes, car ne pourraient en ce cas leur correspondre que des connexions déterminées d'objets.

(Et à l'absence de connexion logique correspond l'absence de connexion d'objets.)

La tautologie et la contradiction sont des cas limites de la connexion de signes, à savoir sa dissolution.

4.4661 A vrai dire, dans la tautologie et dans la contradiction les signes sont bien encore liés entre eux, c'est-à-dire qu'ils ont des relations mutuelles, mais ces relations sont sans signification, elles ne sont pas essentiels au symbole. 

Commentaire:

La tautologie ne peut délimiter en rien une partie du monde, elle permet à la réalité d'être à la fois elle-même et son contraire, elle est certaine de son "ou bien p ou bien ~p", rien ne lui échappe, donc tout lui échappe. Elle ne limite aucun corps, aucun mouvement, aucune possibilité; elle n'est même pas l'espace où tout est possible car si tout et son contraire sont possibles en même temps plus rien ne l'est. La tautologie ne parle pas de la réalité, elle ne dit rien de la réalité. Elle dit seulement: la réalité est la réalité. Elle dit: la réalité est certaine.

La contradiction ne peut pas davantage délimiter une partie du monde car elle oblige la réalité à être elle-même et son contraire ne laissant aucun point de possibilité. La contradiction impose au monde l'impossibilité de sa saturation logique: si j'ai p et ~p, la réalité (comme connexion d'objets) que la proposition représente, se dissout.   

La conjonction de ce qui est toujours vrai avec une proposition quelconque n'altère ni sa valeur de vérité ni son sens. Par où l'on voit combien il convient de se méfier des rhétoriques où le possible semble encadré et comme soutenu par le vrai. Le vrai est sans influence sur le possible. 

La conjonction de ce qui est toujours faux avec une proposition quelconque condamne leur coexistence. Le faux ne peut coexister avec le possible, il le dissout.

La tautologie et la contradiction ne peuvent connecter des significations: les signes demeurent liés entre eux mais les chaînes d'objets dont ils représentent la connexion ne peuvent être maintenues liées et s'annihilent dans la tautologie, se dissolvent dans la contradiction.

Ce dont la proposition élémentaire est symbole ne dépend pas de ce qui peut la rendre tautologique ou contradictoire en la confrontant à d'autres propositions élémentaires. La signification de "il pleut" ne dépend pas de la signification de  "ou bien il pleut ou bien il ne pleut pas" ni de "il pleut et il ne pleut pas". La tautologie et la contradiction ne sont pas dans l'essence du symbole et n'ont pas d'effet sur lui.  

La proposition dit ce qui est possible et donc susceptible de variation dans le monde, entre l'impossible et le certain. La connexion d'objet est d'abord possible, sans quoi elle ne pourrait être ni certaine ni impossible. 

4.5 Il paraît maintenant possible de poser la forme la plus générale de la proposition, c'est-à-dire la description des propositions d'une langue symbolique quelconque, de telle sorte que chaque sens possible puisse être exprimé par un symbole auquel la description convienne, et que chaque symbole auquel la description convienne puisse exprimer un sens, si les significations des noms sont choisis adéquatement. 

Il est clair que dans la description de la forme la plus générale de la proposition, l'essentiel seul peut être décrit -sans quoi elle ne saurait être la description la plus générale.

Qu'il y ait une forme générale de la proposition, ceci le prouve: qu'il ne peut y avoir aucune proposition dont on n'aurait pu prévoir la forme (c'est-à-dire la construire.) La forme générale de la proposition est:  ce qui a lieu est ainsi et ainsi.

4.51 A supposer que toutes les propositions élémentaires me soient données, on peut alors simplement demander: quelles propositions puis-je former à partir d'elles? Et la réponse est: toutes les propositions, ainsi se trouvent-elles délimitées.

4.52 Les propositions sont tout ce qui découle de l'ensemble des propositions élémentaires (naturellement aussi de ce que cet ensemble en est la totalité). (Ainsi pourrait-on dire, en un certain sens, que toutes les propositions sont des généralisations des propositions élémentaires.)

4.53 La forme générale de la proposition est une variable.

Commentaire:

Les propositions d'une langue symbolique quelconque ont la forme générale suivante: chaque sens possible peut y être exprimé symboliquement et adéquatement (le sens trouve son expression dans l'usage adéquat des mots), de même que chaque usage symbolique propre à une proposition exprime un sens (l'expression tend vers le sens grâce à la signification). Toute proposition générale de la langue doit pouvoir être décrite comme donation de sens, par le symbole, à travers sa signification, et comme expression d'un sens à partir de la signification des symboles. Ce qui ne peut être décrit ainsi n'a pas la forme générale d'une proposition de la langue. 

La forme générale de la proposition est la possibilité a priori de sa construction. Tout sens exprimable peut faire l'objet d'une construction propositionnelle. La langue est une réserve infinie de constructions possibles pour le sens. Construire toutes les propositions possible (comme on le voit par exemple chez Proust à propos de la mémoire créatrice), c'est exprimer tout le sens exprimable. C'est pourquoi la forme générale de la proposition élargie à la totalité de la langue (toutes les propositions bien construites et pourvues de sens de la langue) est la description de ce qui a lieu ainsi et ainsi et ainsi de suite. La forme générale de la langue est la description possible de la totalité du monde (comme tout ce qui a lieu).

A partir des propositions élémentaires (les faits simples du monde) je peux procéder à l'ensemble du découpage (délimitation) du monde par le langage.

Les propositions complexes ne font que généraliser les faits simples du monde en les associant. Associer les propositions élémentaires, c'est décrire le monde.

La forme générale de la proposition étant la possibilité a priori de sa construction, (la forme générale de la langue étant la possibilité infinie de la description du monde), la forme générale de la proposition est une variable, c'est-à-dire une description possible du monde.  

Tag(s) : #Philosophie
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