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Abel Gance (1889-1981) -cinéaste- "J'accuse"-1919
J'accuse (1919)
 
 
 
Cinéaste aux ambitions grandioses, inventeur infatigable du cinématographe, sensible à la fois au pathos du mélodrame et aux vérités éternelles de la tragédie, Abel Gance signe dès 1919 un film remarquable sur la Grande Guerre où le cinéaste semblent vouloir interroger les forces apolliniennes et dionysiaques et surtout une certaine généalogie de la morale chère à Nietzsche, philosophe important dans sa réflexion sur les rapports entre art, éthique et esthétique.
 
Edith (Maryse Dauvray, si belle et comme purifiée en jouant une destinée de souffrance) est aimée de deux hommes que tout oppose. François, son mari, (incroyable Séverin-Mars, aussi colérique et brutal, qu'humain, courageux et fidèle comme un roc!) et Jean, un voisin, ami et poète (magnifique sensibilité -jusqu'à la folie finale, extatique, de Romuald Joubé qui nous fait ressentir les affres de l'âme).
 
François est un homme qui n'aime ni les mots ni les gestes sensibles et qui ne connaît pas les subtilités et les charmes de l'amour. Il préfère son chien de chasse à sa femme dont il attend d'être aimé tel qu'en lui même. François ne connaît ni la peur ni le raffinement des passions, si ce n'est les tourments de la jalousie. Sa femme est sa possession, son gibier.
 
Jean est un doux rêveur, artiste sensible et comme détaché des réalités terrestres. Il aime au féminin, sa mère et Edith qui n'est pas libre...
 
L'ordre de mobilisation général envoie les deux hommes sur le même champs de bataille, les obligeant à survivre ensemble, à tuer ensemble, à se sacrifier l'un pour l'autre, à aimer la même femme, tandis qu'Edith est capturée, violée et engrossée par les soldats allemands.
 
Au contact de la guerre, François se métamorphose en un homme sensible et amoureux tout en demeurant exemplaire. Edith ne parviendra néanmoins jamais à l'aimer, car il est trop tard pour un recommencement. François connaîtra à son tour la souffrance terrible de ne pas être aimé dans sa sensibilité. De son côté, Jean devient un meurtrier héroïque au combat et finira fou à lier, adoptant in fine la cause des morts, obsédé de porter à son retour au village une accusation terrible et quasi inquisitoriale sur les simples mortels, coupables devant ceux qui sont morts pour eux.
 
Tandis que durant toute cette tragédie, Edith est une femme victime du mariage, des conventions, de la guerre, du viol, puis d'être une mère aimante mais honteuse.
 
François comprend et ressent l'amour de Jean pour Edith comme Jean comprend celui de François. Mais aucun des deux ne peut sacrifier son amour et rendre Edith enfin heureuse, si ce n'est François, mais trop tard, sur son lit de mort.
 
Abel Gance signe à sa manière une grande fresque, une parabole, et rend hommage à ceux qui sont tombés, à ceux qui ont souffert, et d'abord aux femmes qui ont souffert autant que les hommes et parfois plus, car elles survivaient, impuissantes, portant le fardeau de l'inutile fracas des hommes et le poids des péchés de l'humanité.
 
Ce n'est pas que la guerre permette d'aller par delà le bien et le mal, ni qu'elle montre à travers tant d'actes combien il n'y a parfois ni de bien ni de mal en soi, car souvent l'un provoque l'autre, et qu'il faut passer par l'un pour obtenir ou préserver l'autre. Non, l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, ce serait que l'homme et la femme mesurent, comprennent et ressentent, et qu'ils soient meilleurs avant, pendant et après la guerre. Car si la guerre n'est pas l'heure de vérité, quand sonne-t-elle?
 
Tandis que l'heure de vérité en amour est encore une autre guerre, selon le beau mot d'Hermann Hesse "Certains croient que tenir bon nous rend plus fort, mais parfois le plus dur est de lâcher prise."
Il ne s'agit pas dans l'amour de victoires et de défaites, mais bien de dons et d'abandons, et celui qui en aimant rend malheureux doit se retirer.
 
Et Abel Gance d'en revenir à Nietzsche: vous croyez connaître le bien et le mal et vous vous réclamez de l'un et de l'autre pour vous commettre dans vos égoïsmes et vos lâchetés, parfois dans vos sacrifices. L'héroïsme et la grandeur d'âme sont ailleurs.
 
Vous dites, "je t'aime", et vous jugez et vous êtes comme maîtres et possesseurs de vos misères. Menez d'abord une guerre impitoyable contre vous-mêmes et peut-être alors serez-vous poète et guerrier en faveur de votre propre vie. Faire la guerre est un sacrifice de la multitude d'autant plus inutile que la guerre contre soi n'est pas menée par chacun en temps de paix.
 
Et si les morts sortaient de terre, peut-être voudraient-ils être fiers de nous comme nous pouvons parfois être fiers de leurs combats.
 
Avant Adorno, qui posera la question après l'Holocauste, Abel Gance demande en 1919: "peut-on encore être poète après une telle boucherie?"
 
Jean ne parvient plus à être poète, mais lorsque le recul nous a épargné les atrocités du champs de bataille, on peut encore être cinéaste, et artiste, et montrer et interroger. Le passé doit servir à inventer l'homme guerrier-amoureux de la paix et cela d'abord en temps de paix, l'homme impitoyable avec son temps et libre d'aimer. Un homme et une femme qui aiment l'autre dans sa liberté. Et vous femmes, aimez cet homme! Et demandez-lui de prendre les armes de la paix et de l'amour et non de les enterrer en attendant! Ce n'est qu'à ce prix que la culture est une arme de paix et non un divertissement ou un paradigme de plus.
 
Penser, être artiste, c'est hériter afin que nos propres héritiers soient fiers et sachent quels combats mener.
 
Et si le premier mot que la petite fille née du viol d'Edith apprend à écrire grâce au poète Jean est "J'accuse", et si c'est ce même mot qu'écrit à son tour le poète devenu fou -grâce à cette même petite fille lui tenant la main- c'est parce que l'homme doit porter une accusation sans merci contre ses meurtriers. Et que l'on ne se trompe pas, il ne s'agit ni de refaire l'histoire, ni de l'effacer, ni de pardonner ou de demander pardon. Il s'agit d'accuser pour que cela cesse. Accuser en connaissance de cause, c'est-à-dire de l'histoire. 
 
Tag(s) : #Cinéma, #Philosophie, #Histoire
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