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Stanley Kubrick (1928-1999) -cinéaste- 2001, l'Odyssée de l'espace

 

Pour Laura, avec toute ma reconnaissance.

 

Qu'est-ce que le monolithe?

Comment le monolithe peut-il être un signe? Comment peut-il être le symbole de quoi que ce soit? Comment choisit-il son moment pour se poser là, parallépipède de plus en plus immense à mesure que l'homme s'approche de... Mais l'approche elle-même n'est-elle pas infinie? Si la destinée humaine avait été toute tracée elle aurait été donnée dans un univers figé et répétitif. Or, comme le remarque Bergson, le temps fait que tout n'a pas été donné d'un seul coup.  Le temps du monolithe est d'abord confrontation avec le temps. Le temps est naissance et métamorphose. Impossible de savoir ce qui naît, tandis que la mort est le squelette du temps, ce qu'il laisse derrière lui. Mais le monolithe a aussi la couleur de la mort, son austérité, son inéluctabilité. Le monolithe est comme une mort transfigurée, comme une mort projeté vers... il sonne l'heure d'une autre vérité, celle d'un passage. Le monolithe semble venir d'un royaume situé par-delà la mort. Il voit tout ce qui est aveugle, tandis que nous sommes frappés de cécité et de démence. Peut-être est-il le temps lui même, son essence, le temps qui décide du temps. C'est-à-dire un émissaire du futur. 

De quoi le monolithe est-il l'abyme, le mur, la limite, l'indéchiffrable?  Le monolithe fait changer l'homme d'état. Le rend-il meilleur ou pire? La démesure de l'homme, son hybris, son pouvoir de destruction n'augmentent-ils pas avec sa puissance, avec ses machines et ses ordinateurs tandis que grandit toujours davantage la taille du monolithe? Le monolithe doit-il déployer une puissance toujours supérieure pour contenir et guider l'homme ou bien est-il le moment dialectique toujours plus effrayant, toujours plus dangereux? Plus l'homme s'éloigne du sens, et plus il se met en danger et plus le sens est difficile à déchiffrer.

Le Dieu lui-même ne peut plus être celui des cavernes des australopithèques, le Dieu des astronautes ne prend plus forme naïve. C'est pourquoi le Dieu des hommes "augmentés" de leur technologie est toujours plus insondable. Et plus croît l'intelligence rationnelle et abstraite de l'homme, plus le Dieu se cache. Il faut donc regarder ailleurs, du côté du monolithe, afin que la dialectique avec l'univers demeure. Le voyage humain est celui du mystère insondable, non celui de sa technologisation toujours plus poussée. Mais la technologie est aussi le chemin de l'abstraction de plus en plus grande, elle est le chemin du voyage hors de la terre vers des espaces inconnus, elle est le monde virtuel plus vrai que le monde réel. Alors, peut-être,  Kubrick nous fait-il méditer cette intuition de Hölderlin, "là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve",  là où croît l'oubli de l'homme croît la possibilité de sa naissance.

Ambivalence du monolithe? La possibilité du mal et de la destruction font partie de l'Odyssée semble-t-il, sinon le film eut été bien plat. Dans l'immensité de l'espace, dans l'inhumanité désertique du cosmos, dans cette beauté hostile au corps humain, les conditions de survie ne laissent aucune place au hasard, à l'imprécision. Et Kubrick sait bien que l'espace n'est là qu'une métaphore du temps: c'est d'abord dans le temps que l'homme est en danger, dans ce futur technologique qui fonce sur lui à un point tel qu'il faut déjà songer à quitter un jour la terre des hommes. Sans le monolithe, l'homme parviendrait-il de lui-même au bord de son propre gouffre, là seul où est possible le changement d'état le plus périlleux, le plus démesuré? Ce mur noir où rien n'est écrit et qui bourdonne d'un silence innommable est aussi celui d'un certain affolement et d'un indéchiffrable. La rencontre du mur est celle d'un abyme qui le taraude et qui l'aspire, un abyme dans la conscience de l'homme et un abyme dans son futur. Car l'homme est comme appelé mais cela ne parvient pas à faire sens. L'homme est appelé par une voix inaudible. Il habite l'univers et sent bien que c'est cet univers qui l'appelle, à travers ses espaces infinis, son temps infini, par le mystère même de l'existence. Alors, le monolithe ne rend-il pas l'homme conquérant d'un infini? Ne fait-il pas de lui un explorateur du sens et du non-sens? Et si le monolithe était la face cachée de l'homme?

Le monolithe trône dans sa nudité, dans sa majesté, dans son opacité impénétrable et indestructible. Un signe hors de nous, signe de tous les signes, sans référence, un surgissement qui oblige les hommes à changer de langage, qui fait des ravages dans leurs modes de vie et les rend comme fous de leur propre folie. Un signifiant sans signification qui provoque immédiatement un changement de destinée des hommes. Ce n'est pas là un langage, c'est une puissance. Une puissance à produire du langage, la source de toute abstraction, le jalon d'un algorithme infini, la mathématique universelle, Maîtresse du temps et de l'espace. Un au-delà du langage qui édictera tous les alphabets.

Et nous pensons au beau mot de Bergson: "L'univers, qui est une immense machine à créer des dieux". Rencontrer le monolithe c'est naître à autre chose, perdre définitivement son ancien monde. Le monolithe ne revient jamais en arrière. Le monolithe est un changement d'état. Car la seule continuité de l'histoire des hommes ne suffirait pas. Il faut que l'homme se néantise parfois presque entièrement pour devenir autre. L'homme est l'être qui change de planète et n'en habite jamais aucune. Parce qu'il est l'animal que le monolithe abstrait rend toujours plus fou. L'homme habite désormais l'abstraction. D'abord sortir des cavernes, commettre le sacrifice humain, le cannibalisme, le meurtre, le viol. Puis un jour, quelques monolithes plus tard, conquérir l'espace tout en devant se méfier et se déjouer de ses propres inventions: Hal devra être débranché. Hal n'est qu'une étape tandis que l'homme a pour mission d'accoucher, d'être partie prenante d'un accouchement. Car le monolithe a choisit l'homme, qui ne trouvera jamais la paix dans le temps et l'espace humain. Il faut donc conquérir un autre temps et un autre espace. Tel est le mot d'ordre du monolithe. 

Si Kubrick choisit d'entrecouper sa narration par l'énigmatique ponctuation du monolithe,  c'est parce que ce cinéaste génial a compris qu'il y a dans l'histoire de l'humanité des sauts, des discontinuités, des origines. Kubrick prend soin d'associer ces sauts à des inventions technologiques. Ce point est d'importance, de l'os qui sert de matraque et exacerbe la violence jusqu'à l'ordinateur hostile (l'hybris humaine faite technologie , Frankenstein se retournant contre son créateur), préalable pourtant nécessaire à la transition vers la vie cosmique. Ces sauts sont des sauts dans des niveaux d'abstraction (mais aussi des niveaux de vie cosmique) à chaque fois supérieurs, comme si la vie elle-même (avec une minuscule) n'était qu'une étape vers la Vie (avec une majuscule). Le monolithe est une discontinuité, un changement de phase dans l'algorithme du monde. La discontinuité dans l'éternité, ce ne peut être que la parole d'un Verbe supérieur. Et c'est en même temps comme un accouchement. L'univers est en gestation, et si le monolithe marque les sauts de l'histoire du cosmos vus à travers l'homme, c'est parce que tout se passe comme si le monolithe avait besoin de l'homme pour accomplir une Génèse. Ni véritablement mystique, ni véritablement religieuse, échappant au finalisme le plus plat comme à l'anthropomorphisme le plus lamentable, la vision de Kubrick, qui ne se perd pas non plus dans la grandiloquence, demeure avant tout celle d'une Odyssée, une Odyssée de l'espace, rappelant au passage que nous n'y comprenons rien mais qu'entre l'univers et nous quelque chose se passe. Nous nous sentons comme missionnés sans connaître notre mission. Voilà l'homme, la condition d'un être appelé par le sens, par l'abstraction, mais en définitive par l'incompréhensible. Telle est proprement l'aventure humaine, et telle est ici la force du cinéma. Et nous tremblons de ressentir quelque chose qui nous dépasse, d'imaginer que quelque chose nous a peut-être voulu et nous porte d'une manière ou d'une autre, que cette chose pense pour nous, nous veut et nous veut agissant et que quelque chose d'immense est en gestation, une Vie dont nous ne sommes sans doute qu'une étape, une tentative, un langage, un verbe.

La science-fiction est le futur décrit comme une religion, car c'est elle est qui nous relie au futur. Le monolithe ne parlera qu'au dernier jour qui sera le premier jour d'un autre univers. Pour emprunter ces mots à Keats, la fin donne la beauté et la vérité à toutes choses, c'est tout, il n'y a rien d'autre à savoir. A la question de Descartes: "Qu'est-ce qui me fait passer de cette seconde à cette autre?" Kubrick répond: "L'Odyssée de l'espace".    

Tandis que plane le monolithe qui détient la clé du temps et de l'espace, l'éphémère se fait, naissance renouvelée de ce qui viendra. Au septième jour de son septième art, Kubrick fit un septième film dont la portée métaphysique est belle comme le mystère de la religion.

Tag(s) : #Cinéma, #Philosophie, #Religion
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