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aliénation

L'aliéné est un idiot sans village, un fou sans asile, un esclave sans condition. 

L'aliénation est d'abord indulgente, elle s'immisce, elle ne dit pas son nom, elle t'éduque, elle te construit,  elle te dresse, elle te mate, elle ne te laisse jamais seul, elle te fait entendre des voix, elle te donne à manger. Sans elle, que serais-tu? Quel serait ton devoir? Que serait ton désir? Quelle serait ta tâche? Quel serait ton langage? De quoi vivrais-tu? 

L'aliénation ne revendique pas la folie furieuse, elle doit pouvoir rester en liberté surveillée, elle a son utilité. Car mieux vaut normaliser l'asile ou plutôt pathologiser la société. C'est ce qui donne les meilleurs résultats sur la masse humaine. Et puis nul n'est à l'abri d'une névrose de l'aliénation ou pire, d'une aliénation ratée.  Ce n'est que justice: l'égalité devant l'aliénation. Cela nous honore. Tu peux y contribuer toi aussi.

Un asile humain bien aliénant n'a pas besoin de murs ni de camisole a priori. Dans la plupart des cas, faire accepter les liens est suffisant. Revendiquer même l'épanouissement du lien ou tout au moins ses vertus. Ne pas appartenir à l'autre, ne pas trop s'appartenir, surtout appartenir aux liens, les faire siens.

Certes, Il y aura un pourcentage d'erreur dans l'algorithme juridico-médical, car l'aliénation, ça demeure imprévisible individuellement. C'est un problème. Le malheur frappe aveuglément là où tout semblait si parfaitement aliéné. Il y aura aussi un taux de suicide incompressible. Il arrive en effet que l'aliénation se relâche:  « Le suicide varie en fonction inverse du degré d'intégration des groupes sociaux dont fait partie l'individu […] Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, considère qu'ils sont à son service et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer d'eux-mêmes à leur fantaisie » (Durkheim)

Intégration n'est pas aliénation, j'entends bien. Ou plutôt une aliénation réussie. 

La masse humaine intégrée-aliénée, on doit pouvoir compter un peu sur elle, au moins statistiquement, algorithmiquement. Mieux vaut intégrer-aliéner que guérir. Mieux vaut aseptiser l'aliénation, la rendre absorbable. "La lecture du journal est notre prière quotidienne" (Hegel)

L'aliénation s'empare de la norme pathologiquement, comme la maladie révèle la santé. C'est à cela qu'on la reconnaît. Sans souffrance, pas d'aliénation. Seulement la besogne, le loisir, la consommation. La paresse? Qui en est capable réellement? Car il faut faire, faire, faire, et voir, et contempler, avant que tout ne se désaliène un jour.

Qui consomme se désaliène, comme on se désaltère, en s'aliénant à sa guise. Avoir pris le risque de dépenser, avoir justifié tous les compromis pour en arriver à l'achat, à la mise en boîte dans le portable. Jouissance.

Le bonheur, c'est l'aliénation librement choisie et consentie, comme un mariage. Ce qu'il faut, c'est que l'aliénation fasse consensus, qu'elle se volatilise dans l'accord avec soi et avec l'autre, dans l'harmonie, l'absence de tension, la quiétude.   

La question est de savoir si l'aliéné, socialement et technologiquement assisté, peut encore venir. Est-ce qu'il peut encore venir dans un lien nouveau, est-ce qu'il peut encore sortir de l'engourdissement? Est-ce qu'il peut encore avoir un rapport non-aliénant à l'autre? Est-ce qu'il peut encore avoir un rapport viable avec ce qui lui est étranger? 

L'aliénation sature le lien humain, l'aliéné ne sait que faire de sa liberté qui l'angoisse. Car toute velléité de désaliénation est un acte solitaire, de résistance, de transgression, de rupture. L'aliéné est potentiellement coupable de ne plus appartenir, de ne plus dépendre, de ne plus rendre de compte. L'aliéné est Joseph K., coupable de ne jamais avoir aimé, coupable de ne jamais s'être désaliéné, coupable de faire semblant. Mais qui peut faire le Procès de l'aliénation? Le Procès n'aura jamais lieu. Un Procès ne se juge pas lui-même, il est le Procès.  

Refuser l'aliénation, refuser le Procès (ce que ne fait pas K.) ce serait à la limite de l'égoïsme, ce serait peu responsable, ce serait peu citoyen. Ce serait une folie condamnable et répréhensible, un délire, qui conduirait tout droit entre quatre murs.

L'aliénation doit donc demeurer raisonnable et supportable, sans quoi elle est folie de la société contre l'individu, tandis que la désaliénation est une épreuve douloureuse et une prise de risque digne d'un apprenti sorcier, car elle est folie de l'individu contre la société. 

"Si tu vas vers la multitude, elle te dévorera. Si tu vas vers la solitude, elle te dévorera aussi. Alors choisis!" (Nietzsche) 

 

Tag(s) : #Philosophie
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