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Antonioni (1912-2007) -cinéaste; Profession: reporter

Profession: reporter (1975)

 

Profession reporter; profession cinéaste.

Qu'est-ce qu'un cinéaste? Qu'est-ce qu'un reporter, si ce n'est quelqu'un qui va au-delà des frontières et qui montre?

Il est cependant une frontière au-delà de laquelle ce qui peut encore être montré, c'est seulement le désert et c'est seulement l'instant. Même pas l'instant, car l'instant est souvent dense et porteur de son propre sens, de son émotion, de son unicité absolue. De tels instants ne parviennent pas à l'existence dans ce film, seulement des moments, des présents presque fantomatiques qui s'enchaînent. Des images qui se suivent, comme dans un reportage, presque un documentaire, une "soirée diapositives" qui se passerait de commentaires, juste regarder, encore une fois, le spectacle humain qui n'a besoin d'aucune autre mise en scène que ce qui se passe sous nos yeux. Le désert est si beau, l'Andalousie est si belle, les femmes sont si belles, oui. Mais cela ne fait pas un monde; cela, c'est juste la beauté. Peut-être que tout ce qui fait monde, peut-être que tout ce que la conscience relie pour que le monde fasse sens, peut-être que pour un reporter, peut-être que pour un cinéaste, cela ne fait pas sens, cela est artificiel. Les images ne sont ni vraies, ni fausses; quelque chose les relie, on appelle cela le temps, la durée, et même l'espace, le cadrage, l'angle de vue, l'espace comme un lien sans liens, l'homme toujours hors-champs, décalé, comme un regard, et le hors-champs toujours menaçant l'homme pour ce qui s'y trame (comme dans la scène finale, où Antonioni nous place à la fenêtre du dernier balai des faits et gestes), ou encore les liens fragiles et improbables d'un carnet de rendez-vous avec des noms inconnus, un passé habité par d'autres qui nous cherchent parfois, sans même savoir pourquoi.

Un road-movie sans émotions ni joies ni tragédies comme dans un roman de Peter Handke. La fatalité de chaque moment incommensurable au Tout, l'indifférence du Tout, sans rapport avec un moment quel qu'il soit. Un moment comme un temps quelconque. Le moment libre de toute attache, le temps de l'errance, là où l'identité se dissout. Une identité qui ne se construit plus dans le rapport aux autres, mais qui se dissout comme absence de rapports. L'autre est là, réduit au strict nécessaire: un homme et une femme qui ne se connaissent pas, qui ne veulent surtout pas se connaître, même pas partager, juste vivre la nudité nécessaire de l'homme et de la femme. Ne rien devoir, ni engagement ni promesse. Engager le corps, pas même comme une obsession dévorante, seulement comme une rencontre hasardeuse qui ne connaît pas sa propre temporalité ni sa durée. Une rencontre sans pourparlers, sans contrat ni négociation. Une rencontre asociale, une parole dépouillée, ni authentique (dans sa quête) ni inauthentique (pas de jeu de rôle.) Être seulement là, ici et maintenant, sans appartenance à l'ici et au maintenant, mais recherchés et traqués par les fils du passé.

En vivant enfin anonyme dans le présent, on peut fuir son futur mais pas son passé. C'est un film sur l'impossibilité d'un futur anonyme. Les ombres du passé rodent. Les morts-vivants surgissent toujours du passé. Changer d'identité, c'est être poursuivi par les morts vivants.  

Être reporter, c'est montrer la guerre des morts-vivants dans le désert de l'humanité, c'est montrer les trafiquants d'armes, c'est montrer les misérables enjeux de pouvoir, c'est voyager d'un pays à l'autre, là où meurent les morts-vivants, en prenant le risque de sa propre vie. Est-ce que je suis plus innocent et moins mort-vivant si je prends le risque de ma propre vie? Est-ce que je n'appartiens plus aux morts-vivants si je suis cinéaste? Non car tous les innocents sont condamnés à être des morts-vivants. Puisque la quête des hommes, c'est le pouvoir, c'est l'appropriation, ce sont les faux honneurs, les faux amours, les faux liens du mariage, les faux liens du social, alors il n'y a que des morts-vivants gouvernés par des dictateurs de morts-vivants. Il n'y a que des morts-vivants rattrapés par d'autres, il n'y a que des suceurs de sang. 

Profession reporter c'est un film d'horreur sans horreurs, sans crimes, sans viol, sans violence. Enfin si, il y a une exécution, un film dans le film, pour que ce soit loin de nous, comme dans un reportage. Loin ou près, les morts-vivants tuent et sucent le sang, loin c'est mieux. Il y a des milices armées de morts-vivants. Il y a la police des morts-vivants. Il y a les amours des morts-vivants. Les morts-vivants font leur métier plus ou moins passionnément -plutôt moins. Des gens montent dans des voitures, d'autres en descendent; certains font des films, d'autres les regardent. Les morts-vivants aiment les images. Les images, c'est comme un accroissement de leur identité, c'est une question de survie. Faire collection d'images. De choses vécues par soi, de choses vécues par d'autres. Changer de livre d'images, comme une tentation d'exister. Rencontrer un homme ou une femme, sans en faire tout un film, sans en faire tout un album. Qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans le lien humain? C'est un lien de morts-vivants, de suceurs de sang.

"Les questions que vous me posez m'en disent plus long sur vous que ce que mes réponses pourraient vous enrichir."

C'est un film où il ne se passe rien, c'est un film où ce qui est important ne peut pas l'être, sauf à vivre hors du monde et à être rattrapé par la police de la signifiance. Ce qui signifie vous rattrape toujours. 

Un homme meurt, un homme change d'identité, un couple se forme par hasard, comme dans une nature vierge, comme dans un no man's land. Le mythe originel, l'évasion d'Adam et Eve hors du paradis social. Un couple égaré qui passe son temps à fuir, sans panique ni haine, sans peur, sans lamentations, sans romantisme. Le lien nu, épuré, de la liberté.

C'est un film sans émotion, "l'heure de la sensation vraie" (Handke), qui ne recherche pas même la vérité, surtout pas! Il n'y a de vérité que dans le désert. Il n'y a de mirages que dans le désert.

La femme oasis, l'homme sans avenir.

C'est un immense désert humain avec de temps en temps des policiers qui s'agitent, quelques hommes, quelques femmes semblent en quête de quelque chose. Ailleurs la vie semble arrêtée, immuable, écrasée par le soleil. Comme une arène sans mise à mort. Comme un vieillard assis sur une chaise. Comme un regard qui passerait sa vie devant la même fenêtre, tournant les pages de son livre d'images.

Mais pour ceux qui sont en quête, on ne sait pas trop quelle est cette quête. Peut-être qu'avant il y avait des idéaux et même des dieux. Aujourd'hui la police s'en charge et le livre d'images fait fonction. Il n'y a plus que des prétextes pour la quête elle-même. Être en quête, comme un moustique écrasé contre le plâtre des existences emmurées. Une identité en quête d'identité, un mort-vivant.

Profession reporter, un reportage sur l'être humain peut-être, un reportage...

C'est un film où personne ne rit. La femme sourit un peu, l'homme un peu moins. 

Le rire, c'est ce qui a disparu au profit de la quête. La liberté, c'est ce que notre passé nous refuse.

Sans le rire, sans la liberté, changer d'identité ne sert à rien. 

La dernière demeure de l'identité s'appelle la liberté. Peu y accèdent avant leur mort.  

Tag(s) : #Cinéma, #Philosophie
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