L'industriel, peintre et photographe Antoine Lumière, ayant assisté à Paris en 1894, d'une part à une démonstration du kinétoscope (mis au point par Dickson d'après une idée de Thomas Edison), d'autre part à une projection des premiers dessins animés d'Emile Reynaud dans son théâtre optique, il fut convaincu que l'image animée représenterait un marché d'avenir pour l'entreprise familiale située dans l'actuel 8ème arrondissement de Lyon. Encore fallait-il opérer la synthèse entre le miracle de l'image photographique -telle que Dickson et Reynaud étaient parvenus à l'animer- et la magie d'une projection sur grand écran, destinée à un large public et pouvant ainsi permettre le partage des points de vue, puis un jour proche, celui des émotions... C'est Louis Lumière qui vint à bout de l'invention du cinématographe après que son frère Auguste Lumière fut bien près de renoncer à l'idée paternelle.
C'est le 22 mars 1895 que Louis Lumière présenta à Paris en projection privée ses dix premières "vues photographiques animées". En quelques mois, suite à plusieurs présentations devant des associations ou des congrès essentiellement constitués de photographes, l'intérêt pour l'invention du cinématographe et son retentissement furent considérables. La première projection publique est organisée le 28 décembre 1895 devant les 33 premiers spectateurs de l'histoire du cinéma. Le droit d'entrée est fixé à 1 franc.
Les sujets des 10 premières prises de vue de Louis Lumière se répartissent en trois catégories : 5 vues relèvent du documentaire, 3 sont à visée comique, 2 enregistrent une courte scénette de la vie de famille. En un sens, l'histoire du cinéma à son origine est très proche de la vidéo amateur d'un père ou d'une mère de famille captant telle ou telle scène du quotidien. La narration, la fiction, en sont tout d'abord quasiment absentes. Pour autant, la caméra étant fixe, les premiers films de Louis Lumière sont déjà des fenêtres sur le monde et des immersions dans la vie des autres, des tableaux vivants, comme nous le verrons avec l'Arrivée en gare d'un train à la Ciotat tourné en 1895 mais projeté au début de l'année 1896. La narration, dans les premiers courts métrages de Louis Lumière, c'est la vie sociale en train de se faire, et le spectateur s'y voit comme le conteur et l'acteur de sa propre histoire, c'est-à-dire aussi le spectateur de l'histoire des hommes et des femmes, de tous les hommes et de toutes les femmes, là où la photographie ne pouvait qu'osciller entre la saisie de l'instant du souvenir ou celle d'une éternité à jamais disparue. Grâce aux frères Lumière et à l'ambition de leur père, l'art le plus proche du sujet humain, regardant, désirant et pensant, était né.
La sortie de l'usine Lumière à Lyon est sans doute la plus notable des dix "vues animées" tournées et présentées en 1895. Non seulement les frères Lumière ont posé leur caméra plusieurs fois devant la sortie de leur usine (demandant dans l'une des versions connues à leurs ouvriers et ouvrières de revenir après la messe en habits du dimanche!) mais surtout ce choix d'enregistrer un tel flot humain qui se déverse sur la droite et sur la gauche de la caméra -mais jamais avançant droit sur elle-, ce flot de personnages se parlant, gesticulant, marchant à vive allure, ce rythme humain agrémenté de bicyclettes, de chiens, d'une cariole... tout cela, l'oeil humain ne l'avait encore jamais vu comme ça, et surtout, l'oeil humain ne s'était encore jamais vu en train de voir sans être impliqué d'une manière ou d'une autre dans ce qu'il voyait. Or, en regardant la sortie de l'usine Lumière, je ne suis plus ni un homme qui attend quelqu'un devant l'usine, ni un badaud, ni qui que ce soit, je n'ai jamais appartenu à cette scène; non, il s'agit ici de quelque chose de radicalement nouveau, car je suis en définitive inventé par le cinématographe, inventé en tant que spectateur, le spectateur d'un autre temps, d'une autre époque, d'une autre culture, et j'appartiens désormais au cinéma d'une autre manière que celle dont j'appartiens au monde. J'appartiens dorénavant à l'art cinématographique, l'art capable d'accueillir et de faire naître toutes mes projections, l'art de multiplier à l'infini la vie de mon esprit, l'art de susciter toutes les émotions, l'art qui permet tous les scenarii que la vie ne saurait me proposer. En un mot, l'art de tous les possibles.
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