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Histoire du cinéma #8 : le cinéma dans le train en marche de l'histoire (1897-1898)
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Aucun art n'est monté aussi tardivement dans le train de l'histoire des hommes que le cinéma qui apparaît au septième jour de la genèse esthétique du monde. Et pourtant aucun art ne peut rivaliser avec lui lorsqu'il s'agit d'être le témoin de son temps, de donner chair et vie aux us et coutumes des hommes, d'immortaliser leurs façons de vivre, d'aimer et de mourir. Le cinéma enregistre l'histoire, la culture, les moeurs, la sociologie, la mode, les rapports entre les peuples, les rapports entre les hommes et les femmes, il enregistre les rêves et les souffrances d'une époque, il dénonce l'inégalité et montre l'universalité. Ce qui arrive à un homme ou à une femme au cinéma aurait pu, pourrait, arriver à chacun. Le cinéma est une leçon d'histoire personnelle et c'est une leçon d'histoire universelle. Au cinéma, on apprend du destin et du hasard, on apprend de l'Autre. 

Dès les premiers films de Louis Lumière, le cinéma est déjà conscient qu'il est et qu'il sera le témoin de son  temps. En filmant le temps où il est né, le premier cinéma est d'essence documentaire et testamentaire :  en croyant donner seulement des images aux spectateurs de son temps, le cinéma enregistre en réalité pour la postérité. Et c'est en définitive toute la vie des hommes et des femmes du XXème siècle que le cinéma a conservé pour nous, partout où une caméra et les yeux d'un cinéaste se sont posés.

Invention récente, le cinéma vouera tout au long de son histoire un amour passionné pour les autres inventions du monde contemporain. Plus que tout autre art, le cinéma est fasciné par son époque, par la machine, par la technologie, par l'invention, par l'ensemble des autres arts. C'est que seul le cinéma peut incorporer, juxtaposer, établir des correspondances, montrer et faire vivre ensemble les autres arts, mais aussi l'invention scientifique et technologique, l'invention littéraire, l'invention sociétale. Le cinéma s'empare voracement de tout ce qui l'entoure pour faire des films. Qu'est-ce qu'un film? Un moment historique de l'imaginaire des hommes, le fruit d'une époque, un temps vécu par procuration, une fenêtre sur le monde qui peut rester ouverte tandis que le monde change.

Le cinéma, toujours friand de ce qui arrive à son époque, de ce qui s'y invente, le cinéma amoureux de tous les temps et de tous les espaces, le cinéma amoureux des hommes. 

En 1895, le physicien allemand Wilhelm Röntgen découvre les rayons X, invention qui permet de rendre visible l'invisible, invention en cela si proche de celle du cinéma... Dès 1897, George Albert Smith (l'un des premiers cinéastes anglais de l'Ecole de Brighton dont nous aurons à dire l'importance de son apport à l'invention du technicolor) a l'idée de s'inspirer des scénettes burlesques de Méliès et de profiter de l'invention récente de l'arrêt de caméra, pour rendre compte avec beaucoup d'humour et de tendresse, de philosophie aussi, de cette découverte scientifique qui semblait dire aux hommes toute la vanité humaine, comme la peinture hollandaise s'était plu à le faire. Au cinéma aussi, tout n'est que rêve et vanité, puisque le mot fin s'y inscrit en lettres majuscules.

- The X-Rays (1897) : https://youtu.be/3gMCkFRMJQQ

Mais l'invention technologique qui a précédé le cinéma et dont il se sent le plus proche est sans doute celle du train. Quoi de plus proche du cinéma que le paysage qui défile sous les yeux d'un passager qui se laisse aller à la rêverie? Quoi de plus proche du cinéma que le partage d'une banquette, d'un compartiment, avec des inconnus dont on s'essaie à deviner un peu de leur vie, de leur histoire, de leurs origines? Quoi de plus proche du cinéma que ce qui nous permet de rejoindre un ami, un amour, un être cher, tout en nous laissant le temps de penser à lui? Quoi de plus proche du cinéma qu'un voyage, qu'un départ, qu'un exil, qu'un nouveau destin, qu'une aventure vers l'inconnu, pour le meilleur et pour le pire? Le train, qui traverse l'espace et le temps, les régions, les cultures, les pays. Le train qui relie les cités, qui achemine les êtres et des marchandises diverses, qui permet l'essor démographique et économique d'un coin du monde. Le train qui mélange les cultures mais qui discrimine aussi.

Suite à "l'arrivée d'un train en gare de la Ciotat" filmé par Lumière en 1895, c'est de nouveau l'un de ses employés parcourant le monde à la recherche de "panoramas" , Alexandre Promio (celui-là même qui avait déjà inventé le travelling-latéral en filmant le Grand Canal de Venise à bord d'une gondole) qui eut l'idée de fixer une caméra à l'arrière d'un train au départ de la gare de Jérusalem.

Alexandre Promio invente ainsi le travelling-arrière qui dit à lui seul le départ, l'oubli, la relativité de l'espace et du temps, l'absolue primauté du présent sur le passé. Le travelling arrière, c'est l'histoire en train de se faire, de même que l'histoire de cette région du monde se lit sur le quai de cette gare, à travers ces trois groupes de personnages différents et qui ne se mélangent pas: d'abord des occidentaux, puis des palestiniens musulmans, puis des palestiniens juifs. (On notera qu'Alexandre Promio filme ce départ de train en 1897, tandis que la ligne de chemin de fer Jaffa-Jérusalem avait été inaugurée en 1892)

Départ de Jérusalem en chemin de fer : https://youtu.be/NZedJgVcg8U       

C'est George Méliès qui, en 1898 -de manière très inhabituelle à cette époque de son inventivité cinématographique- eut l'idée de rendre compte de la 3ème dimension du temps en filmant cette fois-ci à partir du toit d'un train dans la direction de sa marche. Le travelling-avant été né, ce mouvement de caméra qui va à la rencontre des êtres et des choses pour mieux les connaître, les voir, les découvrir. Le train du cinéma partait là désormais à l'aventure, à l'aventure de tous les futurs. Nul n'arrêtera plus le train du cinéma, pas même Abel Gance filmant le premier un accident ferroviaire dans toute sa violence dans son chef d'oeuvre de 1923, la Roue, qui comporte de nombreuses inventions cinématographiques.  

Panorama d'un train pris en marche (Méliès 1898) : https://youtu.be/apY0i2wUxtA

         

Tag(s) : #Cinéma, #Philosophie
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