Non seulement Edwin Stanton Porter (1870-1941) a compris très tôt que le public attendait du cinéma qu'on lui raconte une histoire dotée d'une certaine complexité dramatique et qu'elle comporte avant tout des scènes d'action, mais il fut sans doute le premier à deviner quelle attractivité exerceraient l'agressivité et la violence sur le spectateur. Le public, qui n'était pas préparé à de telles images, fut considérablement impressionné par l'attaque du train, par tous ces meurtres gratuits, et fut tout à fait effrayé lorsque le bandit (Justus D. Barnes) pointe son arme en plan large sur le spectateur. Il n'est pas excessif de dire que c'est E.S. Porter qui introduisit au cinéma la vivacité de l'action et la violence des images.
Les critiques tatillons se querellent pour savoir si "The Great Train Robbery" (1903) est bien le premier western de l'histoire du cinéma. Cela ne fait aucun doute ni du point de vue de la complexité du scénario ni du fait de la présence de nombreux ingrédients propres au western (en particulier le thème des hors-la loi s'en prenant à la société américaine encore balbutiante) et même si des cinéastes mineurs avaient déjà filmé dès 1899 des cavalcades, des tirs et même des attaques de train, aucun court métrage n'avait été en mesure avant ce film de pouvoir prétendre pleinement au genre du western.
Edwin Stanton Porter démontre de nouveau dans ce film qu'il voit très nettement l'importance narrative du temps simultané, son apport au scénario. Car non seulement le spectateur profite d'une chronologie de l'action, celle de tous les temps successifs qui lui permettent de comprendre progressivement quel a été le plan échafaudé par les bandits pour mener à bien l'attaque du train, mais surtout, en intercalant le temps simultané de la vie sociale, E.S. Porter nous invite à mesurer le contraste entre la vie qui continue (dont les moeurs sont contestables puisqu'un nouveau venu doit se plier à une "danse au revolver") et celle de la tragédie propre au temps du western : pendant que des presque innocents dansent, d'autres innocents se font tuer et dévaliser.
Ce sera un leitmotiv du cinéma que de s'attacher à montrer que la société sécrète ses fous, ses dépravés et ses truands, c'est pourquoi ce film fait déjà signe vers tant de westerns et d'autres genres cinématographiques (comment ne pas penser ici à Fritz Lang?) Le temps de l'opposition des valeurs est celui du temps simultané, le temps de l'action celui du temps successif. Et peu importe ici si E.S. Porter semble ne pas maîtriser totalement la temporalité de la fin du film (il est peu vraisemblable que les bandits, compte tenu de l'avance dont ils disposaient, soient si vite rattrapés), car il a surtout à coeur de montrer que ce qui est toujours le plus mal pensé par les malfrats de cette époque, c'est leur fuite. Autant nos quatre bandits ont l'air invincibles lorsqu'ils sont sans pitié l'arme au poing (impressionnante scène des nombreux voyageurs tenus en joue le long de la voie ferrée par un seul revolver) autant ils sont abattus comme des bêtes au milieu des bois (la possibilité d'une arrestation et d'un procès ne semblent pas du goût de Porter).
Quels que soient les vertus et les apports cinématographiques évidents de ce film, sa signification et l'objectif principal poursuivi par E.S. Porter nous sont pourtant donnés dans l'image la plus célèbre du film et qui épouvanta les spectateurs: celle de Justus D. Barnes pointant son revolver sur le spectateur et lui tirant dessus.
" - Ah! toute cette violence vous a tenu en haleine et vous en redemandez? Vous voudriez savoir ce que cela fait quand on a un flingue braqué sur soi? Vous ne valez pas mieux que moi que vous admirez tout en me maudissant! Et s'il était possible de faire un film où je vous abattrais comme des chiens, je le ferais sans hésitation! Car c'est vous-mêmes, les spectateurs, qui demanderez toujours davantage au cinéma du sang et des larmes. Et vous aimeriez me voir la corde au cou, ou croupir dans quelque prison malsaine! Voir, toujours voir! Mais je ne vous en laisserai pas le temps... Oser me reluquer paisiblement assis dans votre fauteuil, moi! la violence! Vous devriez faire plus attention à vos goûts..."
"Il faut surveiller davantage ses enfants" Fritz Lang - M. Le Maudit (1931)
"The Great Train Robbery" (1903) : https://youtu.be/y3jrB5ANUUY
/image%2F1978235%2F20160214%2Fob_7fbedd_fra-filippo-lippi-madonna-and-child.jpg)
/image%2F1978235%2F20221223%2Fob_72332d_great-train-robbery-still.jpg)