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Histoire du cinéma #23 : Burlesque et épouvante ( La Maison hantée - Segundo de Chomon 1906)
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Segundo de Chomon (1871-1929) fut un pionnier du cinéma espagnol et l'un des meilleurs spécialistes du cinéma d'animation (qui s'appuie sur la technique de la prise de vue image par image dont La Maison hantée constitue un exemple tout à fait exceptionnel) tandis que son épouse, Julienne Mathieu, prit pour métier la colorisation des films à la main et au pochoir (elle colorisera plusieurs films de Méliès mais aussi des principaux cinéastes sous contrat avec Pathé Frères). 

Ce cinéaste particulièrement inventif peut être considéré comme un rival de Méliès du point de vue du féérique comme de celui de la farce, si ce n'est qu'avec ce film Segundo de Chomon va un cran plus loin dans l'exploration de l'étrangeté au cinéma en prêtant aux objets inanimés une âme et une intention telles que nous sommes plongés dans une atmosphère irréelle digne de l'univers d'un Lewis Carroll. Un cinéaste comme Abel Gance saura se souvenir d'une telle inventivité en faisant appel à Segundo de Chomon afin de participer (effets spéciaux) au tournage de son Napoléon (1927).      

Le burlesque cinématographique se caractérise comme procédé comique basé sur l'insistance et l'exagération mais aussi sur une mécanique implacable qui semble défier les lois de la normalité, qu'il s'agisse de celles de l'esprit humain ou de la matérialité du monde. (Chaplin, Keaton, Tati...) Pour ce qui concerne le cinéma, il nous semble que s'applique la thèse de Bergson (le Rire -1900) selon laquelle "le mécanique plaqué sur du vivant" produit un effet comique. Ainsi, la raideur et la répétition humaines prêtent facilement à rire, à chaque fois que l'homme est plus proche des engrenages de la machine que de l'inventivité et de la spontanéité du vivant. Mais que se passerait-il si les objets adoptaient eux-mêmes des comportements humains? Non pas des robots ou des créatures humanoïdes, mais de simples objets? 

Ce qui est particulièrement bien vu dans ce film, c'est que les humains -bien que plongés dans un univers non-humain- continuent à se comporter tout à fait normalement en humains, comme si de rien n'était, c'est-à-dire nonobstant l'épouvante. Grande leçon dont s'emparera le cinéma de l'horreur, il n'y a que deux façons pour les héros de cinéma de lutter contre l'épouvante : devenir soi-même épouvantable ou se réfugier dans les gestes quotidiens. Mais le cinéma de l'épouvante ne pourra prétendre à l'humour qu'en retenant cette seconde voie ; il faut que l'humain soit surpris dans sa dérisoire existence quotidienne pour que l'épouvante atteigne au risible. On peut apprécier le suspens et le crescendo quasi insoutenable de la peur (Shining -Kubrick 1980) mais alors on s'éloigne du burlesque. Le burlesque n'est parfaitement réussi que dans un équilibre entre la mécanique de la normalité et la mécanique de l'anormalité, équilibre qui devra faire la part belle à la surprise, à l'inattendu, voire à la lutte entre ces deux déterminations de l'action (Buster Keaton en est le principal génie nous semble-t-il).   

Si l'être humain est pris dans le piège d'une maison hantée, mais qu'il s'évertue à ne rien changer à ses habitudes, cela aura comme principal effet qu'il se comportera comme s'il était lui-même hanté, et ainsi placé à égalité avec les objets ordinairement inanimés. Objets inanimés avez-vous donc une âme? Êtres humains, n'avez-vous donc point d'âme à vous conduire si mécaniquement et si ordinairement? 

C'est bien l'homme lui-même qui est hanté, ni plus ni moins que ce qui l'entoure, et rien de plus risible que d'avoir peur des fantômes et des spectres, rien de plus risible que de ne pas en avoir peur. L'être humain est condamné au ridicule et à l'épouvante, mais encore faut-il avoir des yeux pour le voir et en rire. Or, tout aveuglement nait de l'habitude, comme toute normalité procède d'un aveuglement. Demeure alors le burlesque qui nous dit: n'ayons pas peur d'en rire! 

Nous ne savons pas si Chaplin connaissait ce film, mais il semble se souvenir de cette maison qui penche et de ce lit qui navigue dans la Ruée vers l'or (1925)  

La Maison hantée (Segundo de Chomon -1906) :  https://youtu.be/Zo2EKNRIQlE

Tag(s) : #Cinéma, #Philosophie
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