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Histoire du cinéma #33 : Max Linder précurseur de Chaplin
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Max Linder (1883-1925) fut la première star masculine du cinéma, acclamé et adulé de l'Amérique jusqu'à l'Oural, et sa notoriété en Europe n'eut d'égale à cette époque que celle de Sarah Bernhardt. Il n'y a sans doute pas un acteur comique dans toute l'histoire du cinéma jusqu'à nos jours qui ne lui ait emprunté quelque chose soit de son personnage, soit de son art des situations burlesques. Charlie Chaplin lui-même ne s'y est pas trompé et n'a pas caché sa dette envers son précurseur. 

A première vue Charlot le vagabond est le contraire de Max le dandy gominé. Là où le personnage de Chaplin est un poète sans le sou, solitaire et rêveur, un clochard jamais vraiment à sa place, toujours en décalage, inadapté (mais la main sur le coeur), marginal (mais toujours un peu en guerre avec la société), Max est au contraire un petit bourgeois parisien satisfait de son apparence, parfaitement inséré dans son milieu comme dans son époque et qui aimerait l'être encore davantage. Ce n'est pas en poète rêveur qu'il fréquente la bonne société mais comme quelqu'un qui entend bien profiter des joies et des charmes de la vie parisienne.     

Pourtant Charlot et Max ont plus d'un point en commun : ce sont d'abord tous deux des personnages-types, reconnaissables immédiatement par leurs accoutrements, leurs démarches, leurs gestes, leurs mimiques. En demeurant constamment identiques à eux-mêmes, au sein d'un même film comme d'un film à l'autre, ils s'incarnent en s'identifiant à leur personnage, ils se parodient en se répétant. Charlie Chaplin, c'est Charlot et Max Linder c'est Max. En s'incarnant eux-mêmes, il nous apparaissent tels des deus ex machina tombés du ciel du comique et immergés dans notre société pour en révéler les plus vilaines rides. Car avec l'invention de Max par Linder, ce ne seront plus seulement les acteurs comiques qui feront des grimaces, mais ce seront les visages des "honnêtes gens" qui paraîtront risibles sous leurs masques. Ce que Max puis Charlot viennent révéler, c'est la puissance comique du commun des mortels dès lors que le commun des mortels se prend au sérieux. Voici la grande invention de Max Linder : les hommes et les femmes sont si sérieux qu'ils sont à mourir de rire. Il s'agira donc de débusquer partout l'esprit de sérieux et les raideurs de la société. Pour cela Max comme Charlot feront tous les métiers du monde et connaîtront toutes les situations burlesques possibles et imaginables.

Jusqu'à Max Linder, le comique au cinéma dépassait rarement le niveau de la farce, de la pitrerie, de la tarte à la crème, de la glissade, de la chute... tandis que les situations drôles relevaient le plus souvent de la surprise, par exemple celle de l'amant caché dans le placard ou sous le lit.

Avant Max Linder, c'est l'acteur comique qui devait soutenir le ridicule tandis que le plus souvent son entourage s'en donnait bêtement à coeur-joie. Or, la grande invention de Linder, c'est d'avoir inverser les rôles en faisant porter le ridicule sur les personnages socialement très normés que sont les êtres humains dans l'exercice de leurs fonctions et de leurs rôles. Certes Max pourra être risible par ses mimiques, par son jeu, ou à cause de ce qui lui arrive, mais c'est d'abord la situation qui sera drôle en elle-même en faisant surgir le contraste entre, d'une part, l'esprit de sérieux (ou la normalité) du commun des mortels et, d'autre part, la forme de simplicité et d'innocence devant les événements qui caractérise le personnage de Max.

Max est d'abord victime du ridicule de toutes les scènes de vie en société dans lesquelles il est plongé presque malgré lui, et c'est la grande leçon que retiendra Chaplin : ce n'est pas Charlot qui sera risible mais la bêtise à laquelle il sera confrontée. Ce qui est à mourir de rire, ce n'est pas les farces que les hommes se font entre eux parfois pour se distraire -cela, ce n'est que du divertissement- , non, ce qui est à mourir de rire, c'est la vie en société, c'est la vie de l'homme plus ou moins éduqué devant vivre avec ses semblables selon des règles et des coutumes qui sont d'autant plus drôles que la confrontation avec l'inhabituel, l'insolite, la transgression, en révèle tout le sel. Max comme Charlot nous apprennent à rire du monde, de la société et de chacun de nous. Vous avez envie de rire? Mais alors, pas d'hésitation : regardez vous! Dans votre sérieux, dans vos obsessions, dans vos apparences, dans votre façon de prendre à coeur tous vos rôles, dans votre manière de vous scandaliser ou de vous en ficher... Risibles nous sommes dans notre manière d'être indécrottables.

Max vient s'asseoir inopinément dans un restaurant au milieu d'un homme et d'une femme qu'il ne connaît pas? Ce n'est pas lui qui est ridicule, mais cette femme qui ne sait pas si elle doit être gênée ou amusée ou cet homme immédiatement prêt à en découdre. Max est à moitié saoul dans les mains des gendarmes? Ce sont eux qui sont ridicules à être déférents parce qu'ils croient avoir à faire à une huile. (Comme ils seront ridicules à la fin du film une fois découverte la supercherie). Max s'introduit dans le lit déjà occupé par une marâtre endormie, mais ce n'est pas lui qui nous fait rire! Bien plutôt cette femme et son mari pris en flagrant délit non d'adultère mais de normalité! Un couple si normal que c'est à en mourir de rire...

Avec Max Linder puis Chaplin à sa suite, le ridicule a changé de camp: il n'est plus du côté du pauvre, de l'affligé, du maladroit, du malchanceux mais de celui qui croit pouvoir l'ignorer, le craindre, le mépriser, le juger. Et peut-être alors ces génies nous apprennent-ils que réussir sa vie, c'est d'abord être capable d'en rire, et qu'une société qui devient incapable de rire de ses propres jugements et de ses propres travers est une société qui se dirige non pas vers l'âge de sa maturité mais vers celui de la stupidité. Demandons donc à une intelligence artificielle de nous faire rire comme le faisait Max Linder en 1911 !

Max victime du Quinquina (1911)https://youtu.be/O6_q-dECMM0

Tag(s) : #Cinéma
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