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abnégation
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L'abnégation est un concept de tradition chrétienne. Il s'agit du renoncement à soi-même, à l'ego, aux intérêts personnels. Ce qui est en jeu, c'est le rapport à Dieu. Il faudrait renoncer à soi pour approcher Dieu et avancer vers lui: tout ce qu'il y a d'égoïste et même d'individuel dans nos désirs doit être renié, combattu, oublié.

Le christianisme a jugé l'homme et l'a condamné dès son origine biblique: le péché originel, la chute, en font un être mauvais, auquel il faut renoncer à tout prix. Et Il faut en effet que les passions humaines soient bien fortes pour que l'abnégation exige un tel sacrifice de soi... Ici, le christianisme a vu juste et a montré la source du mal dans l'âme...

"L'abnégation de soi-même n'est autre chose qu'un oubli général de tout ce qu'on a aimé dans la vie passée,..., parce que notre avancement en Dieu n'arrive à sa perfection que par la ruine de notre vieil homme." (Frères Prêcheurs Dominicains -1681)

"La véritable théologie et religion doit être dans notre coeur par une pure abnégation de nous-mêmes, en nous abandonnant à la miséricorde divine." (Leibniz-1696)

"La négation de soi-même est la haine du non-être même, en nous, et l'amour de la source de notre être personnel, c'est à dire de Dieu." (Leibniz)

"Renier le moi haïssable, c'est préparer l'avènement du moi meilleur." (Maurice Blondel)

La formule de Pascal, reprise par Blondel, invite l'homme à combattre son amour propre, à haïr tout ce qui relève du paraître, à fuir les honneurs, et à reconnaître la vanité des désirs et des passions terrestres. Le sacrifice du moi "haïssable" est donc le sacrifice de soi sur terre: ne doit subsister que l'homme-esprit, la spiritualité qui mène à Dieu... L'abnégation vise à transformer l'homme en un serviteur de Dieu.

Maine de Biran ne s'y est pas trompé: "Ainsi fait l'homme vraiment spirituel quand il immole ses passions et qu'il fait abnégation, le sacrifice de tout ce qu'il y a de sensible et de mortel en lui. L'homme moral qui exerce sa liberté et se commande à lui-même, sent bien qu'il est en même temps le prêtre et l'hostie: car c'est bien lui qui sacrifie et immole, et ce qui est immolé et sacrifié, c'est encore lui." (Journal,1822)

On voit comment le christianisme n'a jamais jugé compatibles l'existence terrestre et le chemin vers Dieu. Notre passage sur terre est d'emblée un purgatoire, une ascèse, une soumission à Dieu. L'alternative est : obéir à Dieu ou être esclave de nos désirs et de nos passions terrestres. Le christianisme n'a pas su concevoir un milieu juste qui aurait été un juste milieu pour l'existence terrestre déjà si difficile. Les trois religions monothéistes nées dans le berceau méditerranéen n'ont pas su se contenter de guider et d'accompagner l'homme: il leur fallait l'emprise sur les hommes et sur les âmes.

Cependant, comme l'a démontré magistralement Hegel, les excès de la pensée humaine et la puissance de sa dialectique sont précisément ce qui transforme l'homme et l'histoire...

Oui, sans doute que pour changer l'homme, il fallait aussi voir la trace de Dieu en l'homme. Pour le rendre meilleur, il fallait que la mort soit juge de ses fautes. Pour voir l'autre comme un autre moi-même, il fallait pouvoir se sacrifier pour lui et non sacrifier l'autre pour moi. Pour accéder à l'universel, il fallait renoncer à l'individuel, puis au particulier...

( Nous savons aujourd'hui que la pensée de l'universel et la soi-disant "nécessité" de la dialectique ne conduiront l'humanité européenne qu'à une "demi-émancipation", c'est à dire à des guerres, et à d'autres formes de totalitarismes...)

Ainsi, non seulement le moi est haïssable, mais selon le mot d'Ernst Mach: "Le moi n'est pas sauvable."

Tout le XIXème siècle romantique, à la suite des philosophes des Lumières (Vauvenargues, La Rochefoucauld, La Bruyère) va soupçonner le moi d'une culpabilité indélébile: quoi que puisse tenter le moi pour se déprendre de lui-même, tout est toujours voué à l'échec. Car, dans l'abnégation comme dans l'altruisme, dans le sacrifice de soi comme dans la charité, c'est toujours le moi qui préside aux choix du sujet, c'est toujours le moi qui se contemple et se juge. Lorsque le moi parvient à modifier le regard qu'il porte sur lui-même, il demeure enclin à être fier de ses abnégations, qui deviennent alors de nouvelles vanités... D'où la course sans fin aux flagellations et autres mortifications... La solution du suicide, qui viendrait logiquement à l'esprit, doit être écartée... officiellement parce que la vie en l'homme appartient à Dieu, officieusement parce que la souffrance est purificatrice. Le christianisme est un empire de contradictions, à l'mage de l'homme... Cela fera dire à Victor Hugo dans les Misérables (1862): "Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le sacrifice. Le couvent, c'est le suprême égoïsme ayant pour résultante la suprême abnégation;"

Enfin, dans la lente édification de l'amour "occidental", et dès l'amour courtois, le christianisme a modifié radicalement le rapport amoureux. L'amour est progressivement posé comme un absolu qui mérite lui aussi une abnégation sans failles. Joséphin Péladan résume très clairement ce que doit être l'abnégation en amour: "Le véritable amour se manifeste uniquement par l'abnégation absolue de soi et l'anéantissement dans l'objet aimé. Qui garde son orgueil et sa pensée, a de la passion, non de l'amour." ( Le vice suprême, 1884)

Abnégation du couvent pour avancer en Dieu, Anéantissement de soi en la personne aimée... 

Que d'excès inutiles pour une âme humaine déjà fragile et soumise à toutes les vicissitudes de l'existence!

Dieu nous a voulu libre, l'Amour nous veut libre. La foi comme l'amour appellent notre personnalité pleine et entière. Le moi n'est haïssable que par défaut de plénitude et de sérénité. Dire je t'aime est sans doute un don de soi, un partage de ce que l'on est, mais certainement pas un sacrifice. Pourquoi condamner l'homme à l'échec et à des souffrances sans nom?

Ce n'est pas la souffrance, mais la joie qui doit apporter des preuves d'amour et conduire à la foi.           

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Philosophie, #Religion
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