L'absurde n'est pas le non-sens, c'est une obsession, une folie, la rançon d'une quête inutile et vaine, une peine sans fin, une béance.
L'absurde, c'est le sens qui vient se cogner compulsivement contre son incomplétude. C'est la tragédie de la finitude et de l'abandon des humains à leur solitude terrestre.
L'absurde est la rencontre de l'être et du néant. L'être, c'est la chair de notre existence, c'est la totalité de notre monde. Le néant n'est pas le contraire de l'être, car l'être ne saurait avoir de contraire. Le néant, c'est surtout un néant d'explication, une absence éternelle de réponse. L'être garde le silence sur le non-être, il n'a rien à en dire. Seul l'homme parle.
Nous levons les yeux vers le ciel, vers l'invisible, mais aucun regard n'est tourné vers nous, aucune parole n'est prononcée. Tout le genre humain est frappé de solitude, orphelin et naufragé. L'homme prie les cieux en pure perte et monologue dans un espace infini.
L'absurde, c'est la rencontre irréconciliable de l'intelligence de l'homme et de la froideur du monde. Leur présence commune est un scandale logique et existentiel.
Aucune phrase, aucune vérité, aucun Dieu ne donnera plus jamais un sens à l'existence en ce monde. Et ce "jamais" est un défi et un ultimatum posé aux dieux.
Trop d'hommes sont morts pour rien. Il y a trop d'injustices sur cette terre. L'homme ne peut plus croire en une toute puissance aussi lamentable. Quoi? Comment? Créer cet univers, et faire vivre l'homme pour en arriver là! Cela ne prend plus. Le public a changé, Dieu doit revoir son scénario ou ne plus laisser l'homme l'écrire tel un aveugle.
L'absurde sait et sent tout cela, l'absurde vit la misère de l'homme sans Dieu, et toute la vie humaine en découle.
Longtemps, le sacré et les dieux, les rites et les sacrifices, la divine nature et toute la magie de l'imaginaire ont été le conte et la vérité de l'homme. Mais l'homme a connu l'homme, il a vu que l'autre homme aussi avait ses dieux, depuis des siècles et des siècles. Des milliers d'hommes, des milliers de dieux. Les dieux ont leur propre sélection naturelle. Quelques-uns se sont montrés les plus puissants. Ils ont mieux répondu aux exigences de la nature et de l'esprit humain. Parfois ils ont triomphé par les armes aussi, mais la force n'a pas toujours été nécessaire. En effet, les dieux sont devenus toujours plus cohérents, plus humains, et plus rationnels... Car le Dieu doit répondre de ce que l'homme comprend du monde, il doit répondre de l'évolution des interdits, de l'évolution des sciences et techniques, ainsi que de l'évolution des moeurs... jusqu'à ce que le Dieu soit inévitablement à la traîne, puis dépassé. Les Dieux s'usent en même temps que leurs pouvoirs explicatifs, puis ils s'affaiblissent et cèdent. Les monothéismes ont tout donné. Le christianisme en particulier a pétri et fait l'homme occidental moderne. Mais le Dieu chrétien n'a plus parlé depuis trop longtemps. Sa parole, pourtant gravée dans le marbre occidental, bien que diffusée dans Le Livre à l'échelle que l'on sait -et massivement depuis deux mille ans- cette parole s'est émoussée. Le conte, bien que travaillé et retravaillé, n'est plus crédible. La symbolique biblique, malgré sa puissance, ne parvient plus à justifier la réalité humaine et les ravages du XXème siècle. Satan triomphe impunément. Le conte était faux.
Et pourtant, même encore aujourd'hui, il ne suffirait sans doute que d'un signe de la divinité... car ce Dieu usé n'est pas mort dans le coeur des hommes. Mais ce signe ne vient pas. Et peu importe que tels ou tels croyants prétendent voir encore parfois ce signe, car l'humanité a dorénavant besoin d'un signe visible par tous et non plus du seul témoignage de quelques-uns...
Suprême orgueil et suprême blasphème: la Raison somme le Dieu de venir à l'existence et d'intervenir. La Raison attend un nouveau Dieu, qui par définition ne viendra pas. La Raison a stérilisé et détraqué la machine onirique à faire des dieux: aucun conte ne peut plus répondre aujourd'hui de la condition humaine. Qui pourra désormais l'écrire? La pensée de l'homme moderne est celle d'une impossible nostalgie des origines.
Depuis la nuit des temps, pas d'humanité sans vénération du sacré. Longtemps, le sacré a ordonné le monde et les sociétés closes. Mais, d'une part, les dieux ne font pas toujours bon ménage entre eux, et, d'autres part, ils ont moins de réponses que l'homme n'a de questions. Les dieux sont tôt ou tard frappés de l'impuissance humaine. L'homme a besoin d'un principe unifiant, il a "la nostalgie de l'unité, un appétit d'absolu", il poursuit la quête du Graal.
La tradition ne répond plus. Le passé condamne bien plus l'homme qu'il ne l'explique. Partout où il trouve la force et le droit de vivre et de penser sans Dieu, l'homme commence à être miné de l'intérieur. Le ver se trouve désormais au coeur de l'homme, selon le mot de Camus. L'absurde est une passion qui s'insinue durablement. Le mal est fait car le sens efface rarement la certitude intérieure du non-sens. Chacun se met pour son propre compte désespérément à la recherche du sens de sa vie. Rien ne sert de jouer le sage ou l'innocent, tout homme qui pense se sent sommé de répondre à la question du sens, la question la plus pressante d'entre toutes.
La réponse n'existant nulle part, ne subsistent pour apaiser l'homme que ses choix et son action, ses subterfuges et ses comédies, ses mensonges et ses obsessions, son travail et son oeuvre, ses valeurs et ce qu'il lui reste d'humanité. Le sage qui dit: "C'est ainsi, la vie n'a pas de sens supérieur à cette réalité, et je mourrai à mon tour en ayant compris l'inutilité de l'affrontement avec l'absurde, tout en m'étant efforcé de me comporter au mieux avec mes semblables" semble opter pour une paix réconfortante. Mais que notre sage observe une seconde de trop les faits et gestes de l'humain, qu'il prête un tant soit peu attention à ce qu'il entend, à ce que l'homme et la femme subissent sur cette terre, et l'horreur de l'absurde l'envahira de nouveau. Et notre sage de retourner à des occupations qui font sens pour lui: de la contemplation à l'engagement, entre ses amours privés et la compassion pour ses semblables. Son emploi du temps oscillera ainsi entre le confort salvateur de l'oubli et le combat plus risqué pour ses congénères. L'absurde n'a de sens et ne conserve son rôle d'aiguillon que "dans la mesure où l'on n'y consent pas".
Citons longuement les réflexions menées par Albert Camus dans le mythe de Sisyphe:
"Dans un univers soudain privé d'illusions et de lumières, l'homme se sent un étranger. Ce divorce entre l'homme et sa vie, l'acteur et son décor, c'est proprement le sentiment de l'absurdité (...) Le caractère dérisoire de nos habitudes, l'absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne, l'inutilité de la souffrance", voilà bien ce qui nourrit l'absurde.
"Les hommes aussi sécrètent de l'inhumain. Dans certaines heures de lucidité, l'aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomime privée de sens rend stupide tout ce qui les entoure (...) Ce malaise devant l'inhumanité de l'homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette nausée comme l'appelle un auteur de nos jours, c'est aussi l'absurde". On pense à Sartre, bien sûr, mais aussi au théâtre de l'absurde d'un Adamov ou d'un Ionesco. L'homme est une parodie, son langage une obsession aliénante. Car selon le mot de Kierkegaard: "Le plus sûr des mutismes n'est pas de se taire, mais de parler."
"Un homme est toujours la proie de ses vérités. Une fois reconnues, il ne saurait s'en détacher. Un homme conscient de l'absurde lui est lié pour jamais." Cet homme est enclin au désespoir. "Le désespoir n'est pas un fait mais un état : l'état même du péché. Car le péché, c'est ce qui éloigne de Dieu. L'absurde, qui est l'état métaphysique de l'homme conscient, ne mène pas à Dieu (...) l'absurde, c'est le péché sans Dieu. Là où pour un Chestov, et encore plus nettement chez un Pascal ou un Kierkegaard, la raison doit abdiquer et faire le saut vers Dieu et l'espérance, en revanche, pour un esprit envahi par le sentiment de l'absurde, la raison est vaine et il n'y a rien au-delà de la raison.
La raison ne connaît rien au-delà d'elle-même, voilà son vice et son handicap. Il y a un parti pris métaphysique égocentrique au coeur de la raison qui transforme l'individu en un égoïste froid, logique et matérialiste. Le désespoir est l'homme livré en pâture au non-sens. L'absurde semble avoir perdu la notion du temps. Il s'empêtre dans la contradiction métaphysique de l'ici et du maintenant. L'absurde ne croit pas au lendemain, ni à l'histoire, ni au progrès, ni en ses semblables. L'absurde a été abandonné là. Il est englué dans l'absence du sens. Il ne semble pas avoir accès à l'éternité. Il est le journaliste de sa pauvreté existentielle. Il ne veut plus rien sacrifier.
Sisyphe a le nez collé à son rocher. La pensée ne parvient pas à se libérer dans la souffrance et dans le dur labeur. L'humanité a rarement eu d'autre choix que celui de hisser son fardeau. C'était cela ou se laisser écraser par la lourde pierre. Mais il arrive que Sisyphe parvienne au sommet de sa montagne. Alors il a le droit de se retourner et de lâcher sa pierre dans la vallée. Le temps de la chute de la pierre est celui où l'horizon et le temps s'élargissent. De ces hauteurs, Sisyphe contemple ce qu'est le temps de la vie humaine. Cette heure est celle de la pleine conscience, celle d'avant la chute. Sisyphe voit les essences éternelles, il voit ce qu'il faudrait faire. Même s'il ne voit pas les dieux, il continue d'en être le prolétaire (Camus) mais sa récompense est de voir l'image mobile de l'éternité (Platon). Il est de condition humaine. "Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient, son rocher est sa chose (...) Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers(...) La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux."
Sans doute n'est-il pas "de plus beau spectacle que celui de l'intelligence aux prises avec une réalité qui la dépasse."
Dieu ne donne pas de réponse à l'homme car la réponse est dans le dépassement. Qu'est-ce que le dépassement ? L'ascension vers les sommets où l'âme a séjourné aux heures de la pleine conscience. L'homme n'a pas d'autre nostalgie que celle du beau, du vrai et de l'amour. Il n'y a aucune autre vérité éternelle et celle-ci se passe de Dieu. "Ce qui importe, dit Nietzsche, ce n'est pas la vie éternelle, c'est l'éternelle vivacité."
Qu'est-ce que le malheur qui frappe aveuglément? C'est un rocher bien lourd, au-delà des forces humaines.
Rien n'est absurde. Tout est nécessaire. Nous ne savons pas.
On dit que la foi peut déplacer des montagnes.
/image%2F1978235%2F20160214%2Fob_7fbedd_fra-filippo-lippi-madonna-and-child.jpg)
