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accident (et substance)
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Qu'est-ce qui fait qu'une chose est une chose? Où commence et où s'arrête la chose? Qu'est-ce qui distingue une chose d'une autre chose? Jusqu'où la chose demeure-t-elle encore elle-même lorsqu'elle change?

Ces questions renvoient, d'une part, à la théorie de la causalité (par où et par quoi les choses sont-elles engendrées?) d'autre part, à toute science ou théorie voulant prendre en charge la description du monde: physique, métaphysique, théories de la perception et du langage. Il revient à Aristote d'avoir fait progresser la pensée occidentale dans ces deux directions. D'une part, sa théorie des quatre causes (matérielle, formelle, efficiente et finale) tentait de rendre compte de manière ambitieuse de la production et de l'engendrement du monde. En lieu et place du mélange et de l'affrontement des quatre éléments qui présidaient à la physique des présocratiques, Aristote a mis en évidence que les choses sont faites de matière, qu'elles ont une forme, qu'elles sont engendrées ou produites, qu'elle ont une finalité ou tout au moins une place dans l'ordre des choses. D'autre part, Aristote est le premier à avoir dressé l'inventaire des catégories du langage nécessaires à la description de tout être: la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la position, la possession, l'action et la passion. Mais Aristote est aussi celui qui a compris la nécessité de distinguer les qualités premières et essentielles de l'objet de ses qualités secondes ou "accidents".

Aristote est sans doute le premier grand philosophe de l'histoire à vouloir rendre compte plus précisément du réel, dénonçant les insuffisances du platonisme, encore trop influencé par la doctrine des Eléates. Dans la problématique de l'Un et du Multiple, si présente dans la pensée grecque, la tendance du logos au monisme et à l'unité de l'Être ne parvient à rendre compte de la diversité du réel que par des tours de passe-passe sophistiques. Il est en effet tout à fait discutable que Parménide soit parvenu dans son poème à démontrer l'unicité de l'Être. Aristote nous semble faire preuve d'une honnêteté intellectuelle, d'une exigence et d'une précision supérieures. En effet, une pensée substantialiste finira toujours par poser que tous les êtres sont uns, car provenant de l'Un: il y aurait ainsi une "pâte" commune à toutes les choses, une substance unique sous-jacente à la matière et dont seules des différences de dosage intrinsèques finiraient par expliquer la multiplicité du réel. Or, Aristote demande: "que signifie que tout est Substance?" Cela signifie-t-il que tout est qualité? Que tout est quantité?

D'une part, il faut donc préserver une explication qui puisse rendre compte de la diversité des choses existantes, d'autre part, il faut que la description et la connaissance de la multiplicité de la chose elle-même, dans la diversité de ses apparences et de ses modifications, la laisse demeurer chose une et identifiable. Il revient à Aristote d'avoir hiérarchisé le découpage et la description de l'être (sujets ou substances), en qualités premières (qualités nécessaires et essentielles de la chose ), et qualités secondes ou prédicats "accidentels", qui peuvent varier et être présents ou non dans la chose, sans que la chose en soit affectée dans son essence (par exemple, ce n'est pas la blancheur d'un homme qui fait son humanité...)

La tâche de la philosophie consistera dorénavant à séparer l'accidentel du nécessaire, tout en inventoriant la diversité du réel. Tout le génie d'Aristote est dans cette double tendance, dont l'héritage ne sera véritablement repris -scolastique et christianisme obligent- qu'avec l'avènement de la modernité: Bacon, Descartes, Galilée, puis avec les grands naturalistes et botanistes du XVIIIeme siècle, Linné, Buffon..., enfin grâce à la chimie moderne de Lavoisier. Nous savons les difficultés que la modernité rencontrera à son tour, lorsqu'il s'agira de concilier l'impossible: par exemple, l'héliocentrisme avec le christianisme, mais aussi l'évolutionnisme (Darwin) avec le créationnisme... Ce que ne pouvait prévoir Aristote, ni même longtemps après lui Descartes, c'est qu'il appartiendrait aux "accidents" du vivant, comme à ceux de la matière "inerte", de nous obliger sans cesse à repenser les modèles théoriques, et donc la Substance.

La science contemporaine ne cesse de nous confirmer que si des lois reproductibles semblent bien présider au comportement des choses à l'échelle macroscopique, en revanche, c'est le caractère "accidentel" des événements repérés aux échelles quantiques ou cosmologiques qui prévaut de nos jours dans la description scientifique du comportement intime de l'Être et de la Substance... L'accident se fait donc qualité première, là où il n'était que contingence chez Aristote.

Mais revenons à René Descartes, auquel il revient  de reprendre, dix-huit siècles après Aristote, et pour le compte de la rationalité moderne encore émergente, cette question cruciale du rapport de la Substance et de ses accidents: 

"Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. 
Prenons pour exemple ce morceau de cire : il vient tout fraîchement d'être tiré de la ruche, il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur sont apparentes ; il est dur, il est froid, il est maniable, et si vous frappez dessus, il rendra quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.
Mais voici que pendant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur s'évapore, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine peut-on le manier, et quoique l'on frappe dessus, il ne rendra plus aucun son.
La même cire demeure-t-elle encore après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure ; personne n'en doute, personne ne juge autrement. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, sous l'odorat, sous la vue, sous l'attouchement et sous l'ouïe, se trouvent changées, et que cependant la même cire demeure. Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que cette cire n'était pas, ni cette douceur du miel, ni cette agréable odeur des fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son ; mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sensible sous ces formes, et qui maintenant se fait sentir sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine lorsque je le conçois en cette sorte ? Considérons-le attentivement, et, retranchant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable.
Or qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant ronde est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements, et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer. Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue ? Car elle devient plus grande quand la cire se fond, plus grande quand elle bout, et plus grande encore quand la chaleur augmente ; et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que de la cire, si je ne pensais que même ce morceau que nous considérons est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc demeurer d'accord que je ne saurais pas même comprendre par l'imagination ce que c'est que ce morceau de cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le comprenne. Je dis ce morceau de cire en particulier : car pour la cire en général, il est encore plus évident. Mais quel est ce morceau de cire qui ne peut être compris que par l'entendement ou par l'esprit ? Certes c'est le même que je vois, que je touche, que j'imagine, et enfin, c'est le même que j'ai toujours cru que c'était au commencement.
Or ce qui est ici grandement à remarquer, c'est que sa perception n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée."

Méditations métaphysiques II , § 11-13

Voilà comment Descartes renvoie la raison, non à la connaissance et à l'inventaire des qualités secondes, mais à la recherche des qualités premières constitutives de la matière, afin que la rationalité du raisonnement humain soit en mesure d'expliquer les différentes manifestations et perceptions de la matière.

On mesure mal, de nos jours, cet effort et cette foi qui ont animé Descartes, lequel, avec des moyens d'observation rudimentaires et pour seul modèle scientifique fiable à son époque, celui des mathématiques (en particulier la géométrie), a fondé philosophiquement la rationalité moderne. Galilée le proclamera également de son côté: "le monde est écrit dans le langage des mathématiques". Mais un lecteur attentif de Descartes sera saisi par la puissance de sa foi en la raison, pour laquelle les mathématiques ne sont elles-mêmes qu'un outil. Descartes croît en une rationalité supérieure, et quelle qu'ait été sa volonté d'en terminer avec la scolastique, il est l'héritier le plus fidèle du Stagirite.

La raison et la recherche des qualités premières triompheront, non sans peine, pendant près de 300 ans, jusqu'à l'avènement de la science contemporaine, dont on peut citer les moments originaires décisifs: l'évolution des espèces de Darwin, qui met à mal les modèles créationnistes et innéistes, l'électricité et les découvertes électromagnétiques, les modèles ondulatoires, les théories de l'atome, la radioactivité, la génétique, ainsi que l'ensemble de la physique contemporaine (relativité et physique quantique, thermodynamique, théorie du big bang...), bref, toute cette nouvelle physique qui se nourrit des accidents laissés inexpliqués par les modèles classiques et modernes...

De toute cette nouvelle science, dont on n'a pas encore mesuré les enjeux pour la raison humaine, semble se dégager une vérité commune:

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le moteur de la pensée n'est ni la seule raison unifiante, ni la seule pensée de la nécessité. Les lois, bien que constituant des modèles explicatifs puissants, ne sont que le langage approximatif de l'homme, dont l'alphabet est fait d'accidents qui se reproduisent. Quant aux accidents qui ne se reproduisent pas, sans doute méritent-ils le beau nom de miracles.

Le big bang est le premier accident connu de l'histoire des choses. C'est par l'accident que la Substance advient, c'est par un enchevêtrement d'accidents que la matière prend forme et que les choses persévèrent dans leur être "avant qu'elles ne périssent par là où elles ont été engendrées" (Anaximandre), c'est à dire, par accident.

Quant aux qualités premières, les seules "nécessaires", leur quête semble aussi infinie que celle des objets mathématiques... La physique des particules propose de son côté un modèle qui comprend plusieurs centaines d'entités différentes  (au moins 200 particules élémentaires différentes rien que dans la famille des hadrons...).

Faut-il alors se tourner comme le fait Edgar Morin du côté des propriétés émergentes aux différentes échelles de la matière et à ses différents niveaux d'organisation? Certes, mais qui nous dira si les propriétés émergent pour des raisons essentielles ou accidentelles? Qui nous dira l'oeuvre du hasard et la part de la nécessité? Dès l'instant que la matière est, elle n'est pas n'importe comment, et elle adopte des comportements, des formes, des propriétés... selon des lois qui semblent constantes et universelles dans notre périphérie cosmologique. La matière se comporte-t-elle de manière universellement identique dans des conditions similaires? C'est ce que nous croyons et ce serait le meilleur argument en faveur d'une substance une.

Il a fallu trois extinctions drastiques d'espèces dans l'histoire du vivant pour que des niches écologiques puissent être utilisés par d'autres.., et combien d'espèces d'hommes ont arpenté la planète avant sapiens? Il semble que nous soyons sur cette Terre par la nécessité de séries accidentelles. Car rien ne vient de rien.

Et pourtant... la physique quantique prédit que des particules "virtuelles" naissent et meurent presque instantanément dans le "vide" cosmologique. Elle prévoit également la possibilité que ces particules qui émergent du vide par accident puissent interagir avec des photons "classiques". Ce phénomène pourrait avoir été observé tout dernièrement autour d'une étoile à neutrons. La rencontre du hasard et de la nécessité semblerait donc se produire sous les yeux de nos astronomes à travers nos plus puissants télescopes.

Tout arriverait donc par accident, mais rien ne serait totalement accidentel, selon les lois de la nécessité... Les qualités secondes ont ainsi rejoint les qualités premières... et la Raison ferait bien de s'en souvenir dans d'autres domaines, comme dans ceux de la morale, de la politique, et de l'économie.

Nous sommes nécessairement accidentels.

Tag(s) : #Philosophie, #Sciences
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