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Adoption
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Le concept d'adoption est central dans la recherche philosophique de Bernard Stiegler. Il l'oppose à celui d'adaptation, que la modernité -dans son besoin de déshumaniser et de prolétariser toujours davantage- a détourné à son profit à partir des théories évolutionnistes de la biologie. Pour Stiegler, prolétariser veut dire: déposséder l'homme de ses savoirs ancestraux afin de l'adapter à la production et à la consommation automatique. Si l'adaptation est bien le mot d'ordre de la nature, sa transposition douteuse au comportement et à l'activité humaine est souvent et vulgairement légitimée en tant qu'extension à la sphère sociétale d'un darwinisme simpliste. Parce que l'adaptation est, de fait, une nécessité naturelle, parce qu'elle serait le moteur de l'évolution en favorisant la survie et la reproduction des plus aptes, elle montrerait du même coup la voie de la survie -et donc celle de la sagesse- au travailleur/consommateur humain, ainsi progressivement dépossédé de toute possibilité d'adoption,  et dès lors sommé de considérer la société capitaliste comme un milieu adaptatif.

Dans l'obsession de l'adaptation économique, il s'agit ni plus ni moins que de légitimer un mode de vie généralisé où le changement est présenté comme une nécessité, d'où la possibilité même des choix individuels se retire, (précisément au profit de l'idolâtrie du changement pour lui-même)  tandis que l'homme vertueux, véritablement en phase avec son époque, serait celui qui parviendrait à s'adapter.

Or, la vitesse et la violence avec lesquelles l'homme doit s'adapter aux mutations technologiques, idéologiques et sociétales, donnent à penser que le lien humain, entendons ce qui fonde l'homme comme humain, ne doit finalement que peu de choses, pour ainsi dire rien, à ce concept mal dégrossi de la  biologie évolutionniste. Il faut donc chercher ailleurs ce qui serait la véritable source et le seul salut, à terme, de l'humanité qui est en nous. La thèse de Stiegler est que l'humanité s'humanise en s'adoptant tandis qu'elle se déshumanise en s'adaptant.  

Quelque chose qui n'est pas toi, qui n'est pas moi, fait adoption. Ce n'est pas quelque chose qui me contraint, qui me fait violence. C'est une relation qui ne se contractualise pas. C'est quelque chose qui vient en paix et qui la fonde. L'adoption précède sa formalisation écrite, elle a trait à l'oralité parce qu'elle va se dire. Mais d'abord elle se montre, elle se ressent, elle se vit. Stiegler s'appuie sur une lecture de Winnicott: "La mère (le père, celle ou celui qui prend soin), par le soin qu'elle prend du tout petit enfant qui ne parle pas encore, lui enseigne que la vie vaut la peine d'être vécue. Elle installe en lui ce sentiment que la vie vaut le coup d'être vécue".   

Ce qui naît dans ce soin originel (que toute amitié et que tout amour vrais recherchent), c'est un espace transitionnel, un espace potentiel (Winnicott), qui n'est pas un simple intermédiaire, qui n'est pas un existant, c'est quelque chose qui précède et préserve l'accès à l'existence, c'est quelque chose qui constitue. Certes, des objets pourront être investis comme substitution et projection de cette adoption originelle: le doudou, la bobine de Freud. Mais la relation constitutive est incommensurable et infinie, car il n'existe que des choses finies tandis que l'espace adoptif de la vie échappe à toute mesure et à toute délimitation. Ce qui s'adopte à l'origine du soin humain, c'est la vie elle-même. Et si l'enfant parvient à quitter sa mère un jour, ce n'est surtout pas parce que la mère serait le premier objet auquel l'enfant aurait réussi son adaptation, mais bien plutôt parce que dans la relation du soin, la vie comme envie de vivre et comme confiance dans l'infinitude aura été constituée. L'infini qui ne se délimite pas mais qui ouvre l'espace de la vie est en dehors de l'enfant et en dehors de la mère: il est foi en l'autre et foi en la vie. Là où l'adaptation est un effort aliénant et coercitif vers ce qui est fini, là où l'adaptation n'est qu'un rapport d'objets, un matérialisme relationnel, une économie de la marchandise, une philosophie du jetable et du consommable, l'adoption est l'ouverture non délimitée au monde et aux êtres, l'humanisation des choses et des gestes, une économie du soin et une philosophie de la préservation. L'individualisme se sert, s'adapte, et crée sa propre finitude, tandis que l'humanisme adopte et rêve d'infini.  

Le latin optare signifie examiner avec soin, choisir, prendre le parti de, souhaiter.

Adopter, c'est choisir et faire mien, c'est souhaiter faire de mon choix, de mon attention pour l'autre, un bien commun et une promesse. C'est dans ces conditions précises que je peux adopter le point de vue d'autrui ou que les représentants du peuple doivent en théorie adopter les lois qui favoriseront et préserveront le bien commun. Et si je choisis d'adopter un enfant, ce sera pour constituer un infini, une promesse de soin, et lui montrer que la vie vaut d'être vécu. 

 

Tag(s) : #Philosophie, #Psychologie, #Psychanalyse, #Éducation
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