Du latin affectus: "état de l'âme, disposition"; provient de ad-ficere: "se mettre à faire".
L'affect n'est pas simple sensation. L'affect n'est pas neutre, il est d'emblée chargé de positivité ou de négativité. Il est l'énergie psychique locale, l'ici et maintenant de l'humeur et de la coloration de l'âme. L'affect est la part quantitative de toute pulsion, le revers, la charge, ou au contraire la dynamique, qui accompagne et investit toute représentation.
Lorsque le corps est affecté, le plaisir, le déplaisir ou la douleur précèdent toute représentation de ce qui l'affecte. Dans ce cas, l'affect cherche sa forme, sa représentation, son nom. L'homme cherche à nommer ses affects et il progresse ainsi dans la connaissance de lui-même. Le corps s'affecte de ce qui lui manque. L'homme apprend à nommer ses besoins, ses manques, ses désirs.
Lorsque l'âme est affectée par une représentation, un sentiment, une émotion, lorsque l'esprit est affecté par une idée, le corps est affecté du même coup d'énergies négatives ou positives, il ressent une augmentation de son dynamisme ou de son abattement, selon que l'affect est porteur de joie, de tristesse ou de désir.
Le corps et l'esprit sont donc sources d'affects le plus souvent contradictoires. Il arrive cependant qu'un affect s'épanouisse en jouissance. Le destin des affects est d'investir la représentation (en étant source de créativité), de provoquer des désirs et des sentiments (positifs ou négatifs), ou bien d'être réprimés, refoulés, inhibés, pouvant alors dégénérer en frustrations, en angoisses, en symptômes.
Depuis la tendre enfance, les affects rencontrent les interdits, les obligations morales et sociales, tout ce qui régule la vie en commun et définit les rôles et les pouvoirs de chacun. Le social, le politique ou le religieux produisent des normes qui affectent les individus. L'autre dit oui ou non, le groupe dit oui ou non, la loi dit oui ou non. Les conditions sociales-historiques disent oui ou non.
Je ne suis pas affecté de la même manière dans le temps et l'espace. Les désirs d'hier se sont envolés, cette joie d'aujourd'hui est inattendue, cette tristesse et cette mauvaise humeur ce matin paraissent inexplicables. Je suis un être changeant dans une société qui n'est pas immuable.
Tous les affects sont sensibles aux affects sociaux. Car l'homme s'affecte en miroir. La pitié, la jalousie, l'injustice, l'amour et la haine se nourrissent de leur socialité. Bien des tristesses et des joies sont des imitations ou des phénomènes de cultures. Je ressens avec ou contre le groupe et je ne suis neutre que par sagesse ou impuissance.
Que reste-t-il alors de moi dans ce qui m'affecte et quelle est ma quête?
Désirer parce que d'autres désirent, vouloir parce que d'autres veulent, m'émouvoir parce que d'autres s'émeuvent.
Qui aimerai-je et que ferai-je si mes affects ne sont pas toujours miens, si mes dispositions sont changeantes dans le présent comme dans la durée?
Comprendre, parmi tous les affects sociaux, quels sont ceux qui ont fait mon éducation, c'est-à-dire, reconnaître ceux qui m'ont rendu plus indépendant et plus autonome par rapport à mes propres affects.
Comprendre, parmi tous les affects qui me traversent, quels sont ceux qui font mon bonheur et ceux qui font mon malheur.
Qu'est-ce qui me rend vraiment heureux aujourd'hui? Quel est ce bonheur?
Qu'est-ce qui me rend si négatif et triste ce matin? Selon le mot d'Alain: "d'abord trouver l'épine."
S'apercevoir qu'il s'agissait le plus souvent d'images, qui n'avaient rien de nécessaire, et qui s'appelaient désirs, amours et haines, et que j'étais à leur merci.
S'apercevoir qu'il s'agissait d'espoirs et de déceptions, qu'il s'agissaient de vaines promesses et de vaines trahisons. Qu'il ne s'agissait pas de moi.
Comprendre que la raison nous fait connaître les causes et les effets et que l'attention à nous-mêmes, pour peu que nous sachions nous déprendre des images qui sont en nous, nous permet de connaître l'origine de nos affects.
S'affecter en définitive soi-même en s'accordant au nécessaire et en jugeant l'affect pour ce qu'il est: un passage et une disposition qui cherchera à me faire agir.
J'agirai donc, si telle est ma nécessité ici et maintenant.
Et si l'on me demande ce que c'est que la sagesse: "parvenir à ne s'émouvoir que du nécessaire."
Apprendre à lire les affects, s'affecter du nécessaire, inviter l'autre à comprendre par lui-même ce qui l'affecte.
Eduquer, c'est éduquer aux affects.
Que reste-t-il alors de moi dans ce qui m'affecte et quelle est ma quête? Qu'est-ce qui me rend vraiment heureux aujourd'hui? Quel est ce bonheur?
Je suis celui qui aime ce qui est nécessaire dans la solitude, avec l'autre, avec les autres.
D'autres affections n'ont plus que le goût de ce qui passe.
L'homme ne rêve que du nécessaire. La folie, c'est de croire au contraire que les affects disent la vérité. Je ne peux que manquer de ce qui ne me sera jamais donné.
Les affects sont toujours donnés; ce qui n'est pas donné, c'est leur degré de nécessité.
La sagesse est comme un état amoureux qui dure.
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