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Ernst Aeppli (1892-1954) - psychanalyste

Ernst Aeppli est un psychanalyste de l'école jungienne qui accorde une importance considérable à la place qu'occupent les symboles dans l'imaginaire humain et aux rôles qu'ils jouent dans le psychisme, en particulier lorsqu'ils constituent le message des rêves. Bien que reconnaissant à Freud l'immense mérite d'avoir compris que "l'interprétation des rêves est la voie royale pour parvenir à la connaissance de l'âme", il lui reproche d'avoir ramené la symbolique des rêves à des objets-symptômes et à des paraboles sexuelles.

Aeppli part de l'évidence selon laquelle les rêves parlent. Ils sont la production d'un message qui peut être plus ou moins élaboré. De quoi parlent-ils? Ils parlent de nous-mêmes à nous-mêmes. Les rêves nous demandent d'être concernés par leurs messages. Ils ne nous laissent pas le choix. Les rêves nous arrivent à nous-mêmes. Ils présentent l'étrange ambivalence d'être une partie de notre intimité et de nous pousser parfois à une envie irrésistible de les raconter à autrui. Le rêve a rapport à autrui. Il parle de notre positionnement social, qu'il soit affectif, initiatique, hiérarchique,..., dans des tonalités et des registres variés: prémonitoire, angoissant, nostalgique, ambitieux... Dans les sociétés traditionnelles (encore dans l'Antiquité romaine), les rêves avaient même une importance sociale, religieuse, voire politique. L'individu rêve du social, et même en rêvant de soi, il s'agit de rêver l'autre.

Aeppli considère que les rêves sont comme des missions que l'inconscient nous confie. Nous y accomplissons toujours quelque chose, même lorsque nous subissons le rêve comme un cauchemar. Un rôle nous y attend, au minimum un spectacle dont nous sommes le spectateur privilégié. Ces missions ou ces spectacles ont a priori des scenarii et des contenus impossibles dans le réel. L'inconscient fait fi des lois spatio-temporelles comme de toute logique, mais il a son propre langage et sa propre cohérence. Le rêve va droit au but, il dit ce que le langage diurne ne dirait sans doute jamais si directement et si librement. Le rêve est le droit à la parole de ce qui ne peut être dit ailleurs. Il est aussi une théâtralisation du monde où les scènes sont jouées et rejouées. A sa façon, le rêve essaie de comprendre, le rêve essaie d'anticiper, le rêve nous prépare à vivre. Il est le refuge du réel dans l'imaginaire et sa traduction en symboles. 

Un rêve un tant soit peu élaboré constitue un événement psychique complet qui a son unité de sens. Les rêves semblent avoir une connaissance complète de nous-mêmes. Ils lisent à travers nous. Ils paraissent parfois capable de lire en l'autre et de voir au-delà de soi. Ils sont à l'origine du social, du religieux ou du politique. L'humanité est une machine à faire des rêves, selon le mot de Bergson. Le rêve se fabrique d'abord à partir de l'imaginaire et du symbolique du groupe auquel on appartient. Son matériau est l'intégralité du passé de l'individu, qui inclut tout ce que cet individu a perçu du passé du groupe. Pour Jung comme pour Aeppli, l'individu accède ainsi à l'inconscient collectif, c'est-à-dire à ses images ancestrales ou "archétypes". "La voix des archétypes est la voix du genre humain."

Le rêve raconte une histoire à l'individu mais cette histoire s'insère dans l'histoire du groupe. Ce qui arrive à l'individu arrive au groupe depuis des temps immémoriaux: "par le rêve, nous refaisons la tâche de nos ancêtres." Nous passons par là où d'autres sont passés tandis que nous croyons nous rêver nous-mêmes. Le nombre de façons symboliques d'être homme est limité. Ainsi, malgré la multiplicité des symboles employés, malgré l'apparente diversité des situations humaines réelles, au sein d'une culture donnée, il est possible de dresser le tableau quasi exhaustif des rêves humains possibles, de leurs significations et des symboles employés. Certes le nombre d'histoires ou de scénarii est infini dans leurs détails, mais le nombre de messages différents est lui, en revanche, tout à fait limité aux enjeux de l'individu comme à ceux du groupe. Le rêve parle du possible et du nécessaire, il se situe à leur articulation. Le rêve est une tentative de scénario qui subit la poussée et la contrainte du nécessaire. Mais il est tout aussi bien l'éternel rappel de la nécessité au royaume du possible. Aeppli écrit: "il existe un nombre limité d'événements humains fondamentaux." C'est pourquoi, "c'est la même force créatrice qui est à l'oeuvre dans le rêve et dans le mythe".

Les symboles sont le langage du rêve, son alphabet dynamique. Là où le langage est immédiatement une délimitation et une circonscription de l'imaginaire, le symbole demeure ouvert dans sa puissance suggestive. Le langage dit et explique, le symbole pressent et relie. Le langage est la description du monde, le symbole est son âme. Comme le dit le mythologue J.J. Bachofen: "le symbole fait vibrer à la fois toutes les cordes de l'esprit humain". Les symboles ont été donné à l'homme pour donner de la force à l'âme collective. Le symbole est l'âme et la puissance du groupe, il est la reddition de l'individu devant ce qui le dépasse. Les symboles sont dangereux, ils détiennent le pouvoir de vie et de mort sur les êtres, les groupes et les civilisations. "Le symbole est l'entreprise la plus impressionnante de l'âme."

Le rêve est un apprentissage des symboles du groupe social. Le rêve a une fonction initiatique: il apprend à l'âme à cheminer à travers ses propres symboles.

 

Les différentes fonctions du rêve:

La première fonction du rêve, la plus banale, au quotidien, "est de répondre aux événements de la journée", d'en faire une sorte de bilan. Le rêve solde les comptes de la journée et aide le cerveau à faire le tri: "voilà ce qu'il en est!" tel est le premier niveau de production du rêve, naturellement plus marqué dans les premières années de la vie ou dans les périodes de grands changements de nos habitudes quotidiennes. Aeppli nomme ce premier ensemble de rêves, "rêves de situation". Ces rêves sont de la plus grande utilité car ils nous disent où nous en sommes, notamment vis-à-vis de notre entourage. En nous faisant revivre avec un certain recul la réalité qui est la nôtre, les rêves nous disent quelque chose de la vérité de notre situation. Le rêve est fonction de vérité, il a une intention réfléchissante: il est une seconde optique, moins myope, sur notre vie.

Dans le même temps, mais surtout lorsque la conscience a écarté trop vite un conflit ou un déséquilibre intérieur, le rêve va revenir sur les événements qui ont posé problème et pour lesquels le rêveur n'est pas en accord avec lui-même ou avec son entourage. Le rêve procède alors  à un réexamen et à une nouvelle pesée de ce qui a été fait dans la journée. Il effectue un rééquilibrage souvent plus impartial et plus objectif que ne l'avait fait la conscience diurne, tout en se donnant le temps et la liberté d'examen qui faisaient défaut lorsque l'individu était en prise avec le quotidien. Le rêve permet donc à ce niveau une rectification de notre jugement, il se fait juge de paix et nous indique ce qui a été manqué ou mal négocié dans la journée. Le rêve a une fonction éducative et des vertus socialisantes. Mais attention, ce n'est pas le remord en tant que tel qui intéresse le rêve, car le rêve n'a pas pour but de plonger le rêveur dans le remord ou le regret, mais bien plutôt de lui indiquer un scénario qui pourrait modifier avantageusement ce qui a été fait: "la nuit porte conseil". Ce type de rêves se préoccupent beaucoup des dangers qui menacent l'individu, des mauvaises décisions qu'il pourrait prendre, des erreurs qu'il pourrait commettre. Le rêve assume donc ici, en outre, une fonction essentielle d'avertisseur et de protecteur: il détecte et anticipe ce qui pourrait "mal tourner". Le rêve a une fonction protectrice, annonciatrice et dissuasive.

Une troisième fonction est remplie par la catégorie des rêves qui créent des tensions psychiques dans l'âme afin que le sujet redevienne créatif. Il s'agit alors pour le rêve d'élargir le champs de la conscience diurne et de faire émerger des traits de la personnalité qui étaient restés enfouis dans la répétitivité d'une vie fixée et brimée par les conventions. Le rêve est le premier à ouvrir grand les fenêtres de la conscience pour lui montrer la possibilité d'un ailleurs. Le rêve a une fonction émancipatrice et créatrice. Le rêve pressent et accompagne le désir et le besoin de changement. Cependant, lorsque l'individu ne parvient pas à réaliser son désir de changement, ses rêves constituent tout de même pour lui un univers de "compensations", c'est à dire un mode d'évasion, voire la possibilité, pour le rêveur frustré, de vivre une vie par procuration dans son propre imaginaire. Le rêve, comme la création artistique, produisent de nouveaux mondes. Le rêve a une fonction refuge. Le rêve a une fonction maternelle.

Enfin, Aeppli nomme "grands rêves" les rêves dont la puissance démiurgique décident du destin des peuples comme de celui des individus. Ces rêves visionnaires semblent provenir des profondeurs de l'inconscient collectif, qui ne fait alors plus qu'un avec l'inconscient individuel du rêveur, qui acquiert ainsi des pouvoirs prophétiques dans l'orientation religieuse ou politique des peuples. Ces rêves prophétiques transforment les individus en missionnaires et métamorphosent les peuples en adorateurs de nouveaux dieux. Un artiste, un savant, un philosophe, peuvent aussi produire des grands rêves à caractère "personnel", qui se limitent alors à la sphère de leur propre vocation, mais qui ont le plus souvent des consequences décisives dans l'orientation qu'ils donnent ensuite à leur oeuvre, de même que tout individu confronté à un grand rêve "personnel" pourra ressentir la nécessité d'un choix de vie qui engagera dorénavant toute son existence. Le rêve préside aux destinées, il a une fonction existentielle, religieuse et politique.

"Le rêve est un phénomène naturel de notre psychisme total." Son message nous est au plus au point destiné. Il s'adresse parfois à la communauté toute entière. Plus il nous ébranle, plus nous éprouvons le besoin de le partager. Le rêve cherche à nous comprendre et à nous seconder. "Il est une prophétie de nos forces et de nos faiblesses."  

"Celui qui veut sérieusement s'occuper de ses rêves, écouter leur message, comprendre leur sens pour façonner sa vie en harmonie avec l'âme du monde, même s'il voit qu'il en résulte des difficultés particulières, celui-là aura rendu hommage à cette grande instance interne dont nous entendons la voix en rêve. Il se sera conformé à la voix éthique de l'existence. Avec les forces qui dépendent de sa conscience, il aura essayé de réussir le mieux possible dans la mesure où un destin bienveillant le lui permettra, c'est-à-dire qu'il se sera employé à réaliser pleinement la part de vie qui lui est confiée, l'unicité de sa personnalité. Ainsi l'intention la plus élevée de la vie, celle que le rêve se donne également pour but de servir et d'indiquer, sera par là même réalisée."  ( Ernst Aeppli, Les rêves et leur interprétation - 1951) 

Tag(s) : #Psychanalyse, #Psychologie, #Philosophie

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